Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
Comment la finance est devenue une arme de destruction massive
par Yves de Kerdrel
L'Union européenne et les États-Unis ont répondu à l'invasion de l'Ukraine par la Russie par des sanctions financières sans précédent. Les mesures prises pour l'isoler dans le système financier mondial visent à punir le président Vladimir Poutine en semant le chaos dans l'économie de son pays.
La guerre a fait son retour en Europe pour la première fois depuis 1945. Bien sûr nous avons connu la désintégration de l’ex-Yougoslavie au cours des années 90 avec les terribles exactions commises par la Serbie notamment au Kosovo. Ce qui avait amené l’Amérique de Bill Clinton à intervenir, de même que nos propres soldats. Et beaucoup des généraux qui dirigent aujourd’hui l’armée française ont gagné leurs galons dans cette même région d’où était partie la première guerre mondiale en juillet 1914.
Cette fois-ci, l’ours russe est à l’initiative d’un conflit sur le sol européen. Et s’il affronte l’armée ukrainienne qui fait preuve d’un grand courage, celle-ci ne dispose pas d’alliés, car Kiev n’est pas membre de l’OTAN et surveillés de près par le grand voisin Russe, les dirigeants ukrainiens n’ont jamais pu signer de traités d’aide et de défense réciproque. Pour l’heure la France a envoyé 500 militaires français en Roumanie. Et l’Europe va faire parvenir du matériel militaire aux pays baltes et à la Pologne. Le jour où Paris décidera d’envoyer des armes, des avions ou de l’électronique de défense à l’Ukraine, c’est que nous aurons décidé d’être cobelligérants. Et il faut faire confiance à Emmanuel Macron et à nos chefs d’état-major pour que cette situation n’arrive pas dans la mesure où ce serait la première fois que deux puissances nucléaires s’affrontent directement. Avec le risque fatal que l’une des deux quitte le registre des armes conventionnelles pour des armes nucléaires tactiques.
Le rôle majeur des banques centrales dans les guerres
Pourquoi donc en arriver là, puisque pour l’instant les sanctions financières – et seulement financières – décidées par les États-Unis et les 27 pays européens semblent agir de manière aussi efficace qu’une arme nucléaire, sans faire le moindre dommage, ni la moindre victime civile. Au cours de la première semaine du conflit, la Banque centrale russe a eu du mal à contenir les retombées de son propre côté de la frontière, tandis que celle de l'Ukraine a pu maintenir un semblant de stabilité alors même qu'elle mobilisait des ressources financières mondiales autour de son effort de défense.
Les banques centrales ont toujours été des acteurs clés du financement de la guerre depuis leur création. La création de la Banque d'Angleterre à la fin du XVII éme siècle était liée à la nécessité, pour le royaume des Windsor de pouvoir financer les guerres contre Louis XIV, et aussi pour aider à stabiliser l'économie pendant les périodes de conflit. De la même manière, la création de la Banque de France par Napoléon et l’émission d’emprunts, confiée alors aux Rothschild, répondait à la nécessité de financer les dernières batailles d’un "Aigle" qui commençait à perdre ses plus belles plumes.
Et l’on peut se souvenir que la Banque centrale de Russie a été au cœur de la stratégie de Poutine dans les années qui ont précédé l'invasion, lorsqu'il a annexé la Crimée et que les pays occidentaux ont répondu par des sanctions visant à rendre plus difficile pour la Russie d'effectuer des transactions dans un pays dominé par les États-Unis. Les répercussions de cet épisode ont été graves. Combiné à un effondrement des prix du pétrole cette année-là, il a fait chuter le rouble de plus de 40 % par rapport au dollar américain, obligeant la banque centrale russe à adopter des hausses spectaculaires des taux d'intérêt qui ont plongé l'économie dans la récession.
Des réserves de change importantes pour Moscou
À partir de ce moment, la banque s'est lancée dans une accumulation massive de réserves de change. Ce stock, désormais le quatrième au monde, qui s'élève à environ 643 milliards de dollars, pourrait être déployé pour défendre le rouble en cas de nouvelle crise. De fait, au cours des dernières années, des centaines de milliards de dollars provenant des exportations de pétrole et de gaz ont été cantonnés au lieu d'être réinvestis dans l'économie. Ce qui justifie qu’elle n’affiche qu’une croissance moyenne de 1 % par an depuis 2014. En ce sens, les citoyens russes ont déjà supporté le coût de l'actuel conflit depuis de nombreuses années.
Voilà pourquoi la nouvelle série de sanctions, et en particulier le ciblage extraordinaire de la Banque centrale russe, est si importante. Vladimir Poutine comptait sur la dépendance du monde, et en particulier de l'Europe, au gaz et au pétrole russe ainsi qu’aux investissements réalisés en Russie par un très grand nombre de sociétés étrangères pour empêcher les gouvernements de prendre des mesures extrêmes dans les premiers jours de l'invasion. Cela n'a pas fonctionné : quelques jours seulement après l'entrée des troupes russes en Ukraine, les États-Unis, les pays européens et d'autres alliés ont mis en place des sanctions sévères en coupant l'accès à des centaines de milliards de réserves russes placés sur leurs juridictions.
Grâce à cette mesure, le trésor de guerre de Vladimir Poutine a été réduit de moitié du jour au lendemain. La décision de geler les réserves limite considérablement les options en termes d'aide au secteur financier, de prise en charge des Russes et de financement de l'effort de guerre. Comme l’a écrit l’économiste Matt Levine : on s’est aperçu que "les réserves de change de la Russie consistaient en un ensemble d'écritures comptables. Mais en cas de crise, les écritures comptables n'ont aucune importance. Tout ce qui compte, ce sont les relations, et si vos relations se détériorent suffisamment, l'argent est pratiquement perdu." De fait, les retombées ont été graves. Pour arrêter la chute libre du rouble sans épuiser ses réserves de change, la Banque centrale de Russie a plutôt relevé son taux d'intérêt de référence à 20 %. La stagflation suivra à coup sûr alors que l'économie s'enfonce dans la récession tandis qu'une devise plus faible propulse l’inflation à la hausse.
La dette russe s’est effondrée
Par ailleurs, les responsables russes ont été contraints de mettre en place des contrôles stricts pour décourager la fuite des capitaux et endiguer une ruée bancaire qui a drainé quelque 14 milliards de dollars de dépôts en une seule journée. Les mesures comprenaient le gel des avoirs de tous les investisseurs non-résidents et l'interdiction de convertir les roubles en d'autres devises. Quant aux entreprises générant des revenus d'exportation, elles ont reçu pour instruction de vendre 80% de leurs devises étrangères.
Les États-Unis et l'Europe ont également décidé de déconnecter plusieurs grandes banques russes de SWIFT, le système de messagerie mondial utilisé pour faciliter les paiements entre institutions financières. Cela va les amener à trouver des solutions de contournement compliquées. On notera que Gazprom Bank, à laquelle nous payons le tiers de notre gaz, a été épargnée par cette mesure. Si l'objectif de tous ces mouvements est de précipiter une crise financière en Russie, la stratégie semble fonctionner. Pour preuve le coût de l'assurance de la dette publique russe a grimpé en flèche, montrant que la probabilité d'un défaut avait atteint 65 %. Mercredi, Fitch et Moody's ont abaissé la cote de crédit souverain de la Russie au statut de crédit indésirable, affirmant que les sanctions affaibliraient l'économie. Tant pis pour BlackRock qui détient environ 1,5 milliard de dollars d’obligations russes…
Curieusement, si l’Ukraine reçoit des avalanches de bombes sur ses infrastructures, et voit détruits les bâtiments officiels de ses principales villes, sans compter les 2000 victimes civiles recensées jusqu’ici, la Banque centrale de Kiev a au moins été en mesure de maintenir des liquidités dans son système financier national pour soutenir la défense de la nation. D’emblée la banque a créé un compte de financement participatif pour traiter les dons des étrangers qui a déjà levé près de 200 millions de dollars. Par ailleurs, le ministère ukrainien des Finances a vendu mardi environ pour 277 millions de dollars, d'obligations de guerre payant un intérêt de 11% à des investisseurs internationaux. De la sorte, la Banque centrale a pu assouplir, au bout d’une semaine de guerre, les restrictions précédemment instaurées sur les retraits en devises pour les particuliers, portant le plafond à près de 1000 dollars par jour.
Deux empires face à face
Il reste la question de l’énergie. Les États-Unis et l'Union Européenne ont été réticents à prendre des mesures qui entraîneraient une grave perturbation de l'approvisionnement en pétrole et en gaz, au risque de subir certaines des répercussions économiques. La Russie fournit environ 40 % du gaz naturel de l'Europe, et la Banque centrale européenne a estimé qu'un arrêt total entraînerait un coup économique égal à 3 % du Produit intérieur brut. La flambée des prix du pétrole et du gaz qui en résulterait alimenterait également l'inflation, qui est devenue, depuis quelques semaines, un problème politique. L'Union européenne cherche les moyens de limiter l'accès à ses ports et à ses eaux territoriales pour les navires russes, élargissant une interdiction antérieure des vols russes dans l'espace aérien du bloc. Et mercredi, la Maison Blanche a annoncé des restrictions sur les exportations de technologie pétrolière vers la Russie.
Il reste à voir dans quelle mesure ces nouvelles techniques de guerre financière se révéleront un substitut efficace aux troupes et aux chars des conflits antérieurs. Pour l’heure l’arme financière se révèle au moins aussi efficace que l’arme cyber et même que l’arme nucléaire. Mais ne soyons pas dupes. Même si mercredi soir, Emmanuel Macron a demandé qu’on crée une sorte de "quoiqu’il en coûte" pour toutes les entreprises victimes de ce conflit, l’économie française, et toutes les économies européennes sortiront de cette "drôle de guerre" affaiblies à des degrés encore difficilement estimables.
Et comme à l’issue du premier conflit mondial, c’est toute l’Europe qui va voir sa puissance économique diminuée par ce conflit qui se passe sur son sol. Pendant que les Américains, qui ont poussé Vladimir Poutine à bout, regardent de très loin nos vieux pays s’effacer un peu plus sur la scène mondiale. Car au nom de la doctrine Monroe ils vont, bien sûr, se garder d’intervenir, comme ils l’ont espéré en 1939, jusqu’à ce que l’attaque de Pearl Harbour les pousse à s’engager. Il faut tout de même craindre que dans quelques mois, il n’y ait plus que deux empires sur cette planète : les États-Unis et la Chine. Deux empires face à face. Mais sans pouvoir disposer de cette arme financière...
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