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Chroniques / Bernard Spitz

Chroniques
Bernard Spitz

Chronique
L’éducation européenne
par Bernard Spitz

Dans l’Éducation Européenne, Romain Gary raconte le combat d’un groupe de résistants Polonais face à l’agression nazie. Il montre la guerre à travers des yeux d’enfants. L’innocence face à la barbarie et à la fin, c’est l’innocence qui gagne : voilà ce qu’enseigne l’Éducation européenne et que Vladimir Poutine est peut-être, espérons-le, en train d’apprendre à ses dépens. Mais aussi nécessaires soient-elles, les sanctions engagées auront pour nous des conséquences.

01/03/2022 - 10:00 Temps Lecture 11 mn.

Un nouvel équilibre du monde

 

Difficile de réaliser à quel point nous sommes en train de vivre une révolution dans l’équilibre du monde en général et de l’Europe en particulier.

Depuis quelque temps la guerre froide semblait s’être déplacée vers le Pacifique, les Américains étant concentrés sur leurs différends avec la Chine. Voilà un brutal retour dans l’autre direction, celle de l’Atlantique avec une Europe sous la menace russe qui, à la surprise générale à commencer par la sienne, se met à agir et à exister. S’il n’y avait en arrière-plan la guerre, les bombardements, les morts civils, l’exil et des souffrances aussi odieuses qu’inutiles, sans oublier les dégâts économiques et le lot de difficultés qu’ils vont entraîner, on pourrait dire que le chef de la Russie a plus fait pour l’idée Européenne que tous les sommets de chefs d’État et de gouvernement depuis plusieurs décennies.

 

No pasaran

 

Le pouvoir russe a surestimé l’efficacité de ses troupes. Il a sous-estimé la résistance des Ukrainiens dont il a méprisé l’armée. Il a surestimé le poids de sa propre censure, croyant pouvoir cacher à son peuple l’ampleur des pertes humaines. Il n’a pas imaginé que les Européens pourraient se mettre d’accord si vite et si profondément. Il a pris pour monnaie négligeable ce président ukrainien au profil de comique qu’il pensait voir détaler comme un lapin et qui est devenu le symbole international de la liberté. Tel le manifestant face au char de Tienanmen, il est le symbole du No pasaran, les forces russes n’ayant d’autres stratégies que la lâcheté consistant à se déguiser en opposants pour s’infiltrer à l’intérieur du pays et mener à bien leur sinistre besogne.

Poutine n’a pas imaginé que l’Allemagne pourrait rompre en quelques heures avec sa doctrine de neutralité militaire appliquée sans faille depuis la guerre. Dans son monde "kgbien", quand les missiles étaient à l’Est, il y avait toujours des pacifistes à l’Ouest pour affaiblir les réactions. Cette fois le parti vert allemand est le premier à dire que lorsque le monde change, il faut changer ; le chancelier socialiste Scholz annonce le doublement du budget militaire ; et le ministre des finances assume un "quoiqu’il en coûte" inédit pour un acharné de l’équilibre budgétaire, au motif qu’il s’agit d’un investissement pour la liberté. La une de l’Humanité titrant sur toute la page "comment arrêter Poutine ?" est le symbole d’une Russie qui voit tout et tous s’élever contre elle, même le Parti communiste.

 

Une succession d’erreurs

 

Poutine n’a pas cru qu’un accord pourrait intervenir à 27 au milieu de gens si divisés en particulier avec les membres du pacte de Visegrád et un président hongrois si intraitable d’ordinaire. Nouvelle erreur : il n’a pas compris que ces pays s’ils n’adhéraient certes pas à toutes les valeurs de l’Europe avaient un point commun plus fort encore : la volonté de se protéger de la menace russe, donc de lui.

Poutine n’a pas cru que l’OTAN était en état de se mobiliser. En situation de coma comme l’avait crûment indiqué Emmanuel Macron, voilà l’organisation renaissant de ses cendres et redevenant l’indispensable bouclier de protection, y compris aux yeux de ceux qui hésitaient encore à la rejoindre tels la Suède et la Finlande. Une politique subtile de la Russie les aurait fait hésiter. Un impérialisme agressif ne peut qu’accélérer leur adhésion.

Poutine a pensé que l’arme énergétique le plaçait en maître du jeu. Il aura mésestimé la capacité d’adaptation de l’Occident. Certes pendant quelque temps, l’énergie va coûter plus cher. Ce ne sera pas sans impact, mais voilà qui va accélérer encore la marche vers l’abandon des énergies fossiles et la diversification des sources d’approvisionnement de l’Europe. D’ici deux ans, la part des importations russes aura baissé dans le mix énergétique occidental ; et le bâton avec lequel l’apprenti sorcier du Kremlin entendait battre ses voisins sera quelque peu vermoulu.

Poutine a pensé que la circonstance de l’élection présidentielle paralyserait le jeune président de l’Union européenne. Encore raté. Emmanuel Macron a tenu bon devant la logorrhée qui lui a été infligée il y a quelques jours à Moscou, à l’autre bout d’une table immense symbolisant la volonté de la Russie de se tenir à distance de tout ce qui était la voie du dialogue. Le voyage du Président n’aurait servi à rien ? Si, au contraire, puisqu’il a permis à chacun de comprendre qu’il n’y avait qu’un seul et unique responsable à ce désastre. Et cela seul a suffi à redonner une réalité à la voie qui paraissait sans espoir de la création d’une future défense européenne.

Poutine a pensé restaurer le prestige russe aux yeux du monde. Il aura réussi à faire de son pays un paria, jetant le discrédit sur ses institutions, ses dirigeants d’entreprises, ses médias, ses sportifs, entraînant la confiscation des avoirs de ses proches, excluant son pays des mécanismes financiers internationaux et réduisant la capacité de développement du pays.

 

Le trio de la dictature

 

Et les alliés de la Russie ? Au Conseil de sécurité de l’ONU, il n’y a eu personne pour voter le veto à ses côtés. L’Inde et la Chine se sont abstenues. Et alors ? S’abstenir ce n’est pas soutenir. C’est essayer de se faire tout petit dans une grande querelle. Évidemment, se faire tout petit quand on pèse trois milliards d’habitants ne va pas de soi. L’Inde n’a pas envie de faciliter une alliance entre ses encombrants voisins.

Quant à la Chine, elle a pris ce qui l’intéressait : du gaz pour brûler moins de charbon et l’assurance qu’on ne vienne pas parasiter ses Jeux Olympiques. Depuis l’enlisement russe, elle voit sans doute là une bonne occasion de placer pour un temps un plus méchant qu’elle dans le collimateur du shérif américain et des médias occidentaux. Les Émirats arabes unis se sont abstenus aussi, ce qui doit nous inciter à la vigilance quant à évaluer leur conception du marché de l’énergie. En trois jours, Poutine n’aura reçu le soutien que de la Syrie d’Assad et du dictateur de la Corée du Nord : la fine équipe !

 

Le début de la fin ?

 

Bref Poutine a échoué sur tout. Contre lui les familles des pauvres soldats morts au front, les riches oligarques qu’il a ruinés, les généraux qu’il a emmenés au fossé, les sportifs qu’il aura privés de toute reconnaissance internationale. Le début de la fin ?

Au moment où ces lignes sont écrites, il est impossible de savoir ce qu’il adviendra de la bataille de Kiev, si la diplomatie va pouvoir reprendre le dessus sur l’agression et si une Ukraine libre et indépendante arbore fièrement son drapeau avant d’aspirer à rejoindre l’Union européenne. Ou bien si se continuera la fuite en avant jusqu’au vertige d’un Folamour russe prêt à dégainer l’arme nucléaire sans aucune rationalité. Et si dans ce cas, il affrontera ou non une opposition interne russe susceptible de le freiner voire de l’évincer.

En tout état de cause, il nous faut être prêts comme l’a dit le Président à vivre avec les conséquences du choix nécessaire des sanctions. Surtout si le conflit s’enlise et que ces mesures viennent à durer.

 

Pour une sortie de crise diplomatique

 

 

Les entreprises occidentales travaillant avec la Russie et l’Ukraine se verront inévitablement maltraitées sur les marchés. Des banques pourront être menacées dans plusieurs pays avec des facteurs possibles de contamination lente comme on en a vu il y a quinze ans. Sur le plan de l’énergie, la Russie peut jouer sur les rationnements pour faire grimper les prix et l’inflation peut gagner l’ensemble des États. Les taux d’intérêt peuvent grimper rapidement, ce qui posera un problème aux assureurs et aux marchés financiers qui peuvent en être lourdement affectés. Hausse de l’inflation et baisse de la croissance menacent ainsi.

Trouver une solution de sortie par le haut et donner à Poutine la possibilité de sauver la face comme les Américains l’ont fait en 1962 pour boucler la crise de Cuba, reste un besoin clé. Qui aurait imaginé il y a encore quelques semaines qu’en France on s’interrogerait sur les risques de guerre ? À la diplomatie de jouer pour éviter d’agiter plus avant le spectre de la menace nucléaire depuis la base de Kaliningrad et ses missiles dirigés vers Berlin ou Paris. Et à l’Europe de tirer toutes les conséquences de cette crise pour sa défense.

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