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Chroniques / Jean-Baptiste Noé

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Jean-Baptiste Noé

Chronique
Sanctions économiques : la guerre efficace ?
par Jean-Baptiste Noé

En déclarant la guerre économique à la Russie via la prise de sanctions touchant son économie, l’Europe espère faire plier Moscou sans faire couler le sang de ses soldats. S’il n’est nullement certain que ces sanctions soient efficaces, elles pourraient surtout contribuer à accélérer la fin du monopole de la puissance et la réorganisation de l’ordre du monde. 

05/03/2022 - 09:30 Temps Lecture 8 mn.

 

La guerre, c’est utiliser la force pour contraindre son adversaire à lui faire adopter notre position politique. Face à l’invasion de l’Ukraine, les États occidentaux ont décliné l’usage de la force armée, pour ne pas provoquer de morts supplémentaires ni pour enliser un conflit dans une voie de montée aux extrêmes. C’est une autre force qui est utilisée, celle de l’étouffement via la guerre économique et les sanctions financières. En s’attaquant à l’économie russe, les Occidentaux visent deux buts : déstabiliser la Russie en provoquant un effondrement de son économie et détacher la population du gouvernement actuel, en provoquant des mécontentements populaires.

 

Des sanctions peu efficaces

 

Un bref aperçu historique permet de constater que les sanctions économiques n’ont jamais été efficaces. Par le blocus continental, Napoléon a déjà conduit ce type d’opération qui devait asphyxier l’Angleterre. Le résultat fut particulièrement mitigé : cela pénalisa l’économie française et obligea l’Empereur à une fuite en avant dans la guerre pour assurer la tenue effective du blocus. Plus récemment, les blocus et les embargos imposés à Cuba, à l’Iran et à la Syrie se sont révélés être d’une réussite toute relative. Si la population civile a effectivement été affaiblie, celle-ci ne s’est pas révoltée contre son régime. C’est oublier en effet que les révolutions ne sont jamais causées par la pauvreté, mais qu’elles sont dues aux révoltes de l’intelligentsia.

Raison pour laquelle les Européens ont cette fois-ci visé les oligarques russes basés à Londres où à Berlin, espérant que ceux-ci fassent ensuite pression sur Poutine. Il est fort peu probable que les dirigeants du Kremlin modifient en quoi que ce soit leur politique pour quelques yachts saisis sur la Côte d’Azur ou des immeubles confisqués à Londres. Le déferlement antirusse qui sévit dans le monde de la culture, avec le renvoi systématique des chefs d’orchestre et des directeurs de théâtres et d’opéras ainsi que l’éviction dans le monde du sport des coureurs automobiles et des athlètes paralympiques n’aura aucune conséquence sur les décisions poutiniennes.

Le monde énergétique n’est pour l’instant pas touché par les sanctions. L’Allemagne important la majorité de son gaz à la Russie elle ne peut nullement s’en passer tant que ne sont pas trouvés des moyens de substitution. C’est que la guerre économique est un fusil à deux coups : un pour l’adversaire et un pour soi ; toute sanction à l’égard des Russes implique des sanctions à l’égard des économies européennes, dont certaines imprévues. Le secteur du tourisme ne peut être que pénalisé par l’absence des touristes russes, de même que les nombreuses entreprises françaises qui travaillent en Russie. La France est ainsi le sixième plus gros fournisseur de la Russie et les entreprises françaises en Russie sont le plus gros employeur privé du pays (près de 160 000 emplois).

Depuis 2016, les investissements français en Russie n’ont cessé de croître, en dépit des tensions diplomatiques. Parmi les investissements français récents se trouvent la présence de Total dans le gisement de gaz liquéfié Yamal et le rachat par Danone de Milko, le leader russe de la collecte de lait. Même si les entreprises russes investissent peu en France - le montant total atteint les 3 milliards de dollars par an - les sanctions infligées à la Russie toucheront aussi l’économie française. Pour l’Europe le risque est double : perdre des marchés immédiats, mais surtout que ces marchés soient récupérés par des entreprises d’autres pays n’ayant pas exercé de sanction. Or face aux sanctions le bloc occidental est minoritaire, la plupart des pays, et non des moindres, n’ayant pas suivi les Occidentaux.

 

Un blocus désuni

 

Les BRICS, Brésil, Inde, Chine et Afrique du Sud ne se sont pas associés aux sanctions prises contre la Russie. En Amérique latine plusieurs pays ont également refusé ces sanctions. Outre le Brésil la liste comprend le Mexique, l’Argentine, le Venezuela, le Guatemala, la Colombie, le Chili, le Nicaragua et Cuba. Un grand nombre de ces pays n’étaient pas dans le bloc soviétique durant la guerre froide. En Asie centrale également les sanctions n’ont pas été suivies : Kazakhstan, Tadjikistan, Arménie, Azerbaïdjan, de même que pour plusieurs pays des Balkans, dont bien sûr la Serbie. Enfin plusieurs pays du monde musulman n’ont pas suivi la voie occidentale, dont le Maroc, l’Algérie, la Turquie, l’Irak et l’Iran. Et au sein de l’Union européenne la Hongrie et l’Autriche, tout en condamnant l’invasion de l’Ukraine, n’ont pas encore adopté le train de sanctions.

Le monde occidental est donc seul face à la Russie et son aire géographique s’est rétrécie depuis 1991. Or un blocus ne peut fonctionner que si tous les pays le suivent ; le moindre trou étant une échappatoire pour le pays bloqué. Le blocus de l’Angleterre avait contraint Napoléon à étendre sa guerre pour l’imposer aux récalcitrants d’Europe, dont la Russie. Si l’invasion de l’Ukraine a coupé Moscou des Européens, la Russie n’est pas encore coupée du monde. Bien au contraire, c’est une nouvelle organisation mondiale qui est en train de se structurer, mettant un terme au monopole de la puissance occidentale.

 

Fin du monopole de la puissance

 

Ce qui est en jeu, c’est également la fin du monopole de la puissance exercé par les États-Unis depuis 1991. À défaut de pouvoir utiliser Swift, les banques russes sont prêtes à utiliser le système concurrent chinois. Si elles ne peuvent pas commercer en dollar, peut-être seront-elles tentées de le faire en renminbi, ce qui accélérerait la dédollarisation du monde. La Russie sera probablement affaiblie du fait de se passer de l’Europe, mais l’Europe peut-elle aujourd'hui se passer de la Russie ? Le prix des matières premières, déjà en hausse avant le conflit, ne va cesser de croître, notamment pour les céréales et le pétrole. Face au blocus napoléonien, l’Angleterre avait développé sa stratégie maritime ; face au blocus de l’Europe, la Russie pourrait accélérer son basculement vers l’Asie.

Le choix d’une méthode de guerre n’est jamais neutre. Si la guerre économique engendre moins de morts et de destructions que la guerre en arme, elle aura nécessairement des conséquences négatives sur la France et l’Europe. Des conséquences qu’il n’est aujourd'hui pas encore possible de prévoir.

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