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Inflation / pouvoir d'achat / Sénat / Conjonture
La France face au spectre d’une inflation élevée durable
Alors que les débats à l’Assemblée nationale sur le projet de loi pouvoir d’achat débutaient cette semaine, l’inflation flirte toujours avec des niveaux records (5,8% en juin) tandis que la Banque de France prévoit une inflation de 5,6 % sur l’ensemble de l’année. Ces deux thèmes, inflation et pouvoir d’achat, constituaient justement le sujet de l’audition commune de la Commission du Sénat mercredi, réunissant pour l’occasion plusieurs grands noms du monde économique, dont Agnès Bénassy-Quéré, cheffe économiste de la direction générale du Trésor.
En outre, alors même que la Banque centrale européenne (BCE) s’est engagée à maintenir une inflation à 2 % à moyen terme, conformément à son mandat, la crédibilité d’un tel engagement ne convainc pas forcément pleinement l’ensemble des observateurs. En conséquence, la France voit s’agrandir le risque d’une inflation élevée plus durable que prévu.
"On est mieux armé que dans les années 1970. Il y a moins d’indexation des salaires, moins de dépendance aux énergies fossiles, les Banques centrales sont indépendantes et les salaires réels moins rigides", tempère toutefois Agnès Bénassy-Quéré.
Un pouvoir d’achat relativement bien préservé
Selon Denis Ferrand, directeur général de Rexecode, les secteurs de l’énergie et de l’alimentation expliquent à eux seuls 60 % de l’inflation constatée en France. Or, il semble que celle-ci ne se limite plus uniquement à ces deux seules catégories. En effet, la propagation et la généralisation de la hausse des prix à d’autres catégories (services et biens manufacturés notamment) expliquent en partie le changement de régime d’inflation actuel, régime dans lequel la contribution de chaque catégorie à l’inflation est supérieure à sa moyenne de long terme.
L’institut d’études économiques Rexecode estime le coût de l’inflation en 2022 par rapport à 2021 à 66 milliards d’euros en France et près de 1000 euros par ménage, dont environ 500 euros pour la seule composante énergie (en supposant stable le niveau des prix entre juillet et décembre). Ce résultat positionne toutefois la France parmi les économies les mieux préservées de la zone euro, dont la moyenne atteint environ 1300 euros par ménage.
Au moyen de différents canaux, parmi lesquels figurent le bouclier tarifaire sur le gaz, la remise à la pompe et le chèque inflation, l’État lutte activement pour préserver le niveau de vie des ménages. Au total, l’action du gouvernement devrait permettre de sauvegarder 3 points de pouvoir d’achat sur l’ensemble de l’année 2022, contre seulement 1 à 2 points dans le reste de l’Europe, d'après Agnès Bénassy-Quéré. Cela permet à la France de "gagner en compétitivité relative", souligne la cheffe économiste.
Toutefois, toutes les catégories de populations ne sont pas touchées de la même manière. Ainsi, les zones rurales semblent plus exposées à l’inflation, de l’ordre d’un point supplémentaire, tandis qu’au contraire, les jeunes sont globalement plus épargnés. Par ailleurs, les aides n’étant pas éternelles, il reste à craindre que la France soit plus durement touchée que les autres économies dès l’année prochaine par effet de rattrapage.
Une inflation durable ?
L’inflation en France présente deux causes majeures. D’une part, la guerre en Ukraine, qui engendre des pressions inflationnistes sur les prix de l’énergie et des denrées alimentaires et dont on ne sait pas quand elle va s’arrêter. "Cette inflation importée vient percuter de plein fouet le pouvoir d’achat des ménages", estime Mathieu Plane, directeur adjoint du département analyse et prévision de l’OFCE. "La guerre en Ukraine conduit vraisemblablement à des prix de l’énergie élevés durablement", ajoute Éric Chaney, conseiller économique de l’Institut Montaigne. D’autre part, une demande excédentaire face à des capacités de production qui ont du mal à suivre. Or, la préservation du pouvoir d’achat fait justement partie des mécanismes qui entretiennent l’inflation, en empêchant la demande de descendre au niveau de l’offre. "La situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui est véritablement stagflationniste", avance Éric Chaney.
En conséquence, la BCE, qui doit se réunir cet après-midi, veut engager un cycle de hausses des taux directeurs. Tout d’abord, pour réduire l’inflation, même si l’inflation européenne est avant tout un choc exogène indifférent au taux de la BCE. Ensuite, pour stabiliser les anticipations d’inflation à moyen terme, au risque d’asphyxier le crédit et de pousser l’économie vers la récession. Enfin, pour soutenir l’euro et réduire la facture énergétique, à condition que la BCE soit vraiment crédible face au risque de fragmentation.
Les incertitudes sont nombreuses et les risques pour l’économie importants si bien qu’il est difficile de prévoir avec assurance les évolutions de l’inflation à moyen et long terme, les décideurs publics ne devant pas exclure l’éventualité d’une inflation élevée plus longtemps que prévu. "Les principaux enjeux sont les facteurs géopolitiques, notamment les rapports avec la Russie et les prix du gaz, la sortie du bouclier tarifaire, l’incertitude sur l’évolution des stratégies sanitaires et la question de l’épargne accumulée pendant la crise", commente Mathieu Plane.
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