Banques / Emmanuel Goldstein / Morgan Stanley
Banques
Emmanuel Goldstein / Morgan Stanley
L'année 2023 vue par... Emmanuel Goldstein /
Directeur général de Morgan Stanley France
Quelles sont vos perspectives pour l’économie mondiale ? Avez-vous élaboré plusieurs scénarios selon l’évolution de la guerre en Ukraine ?
2023 sera une année marquée par le ralentissement de l’activité dans la plupart des économies développées. Aux États-Unis, la tendance est à un scénario d'un soft "landing". En Europe, donc au Royaume-Uni et en zone euro, Morgan Stanley s'attend à ce que l'économie se contracte. Dans les économies émergentes, les choses s'améliorent un peu, progressivement pour 2023, mais ça ne suffit pas à contrebalancer notre scénario sur les économies avancées. L'économie mondiale devrait donc ralentir en 2023, puis réaccélérer en 2024. Parce qu’un certain nombre des freins qui jouent sur 2023 : prix de l'énergie, inflation élevée et durcissement des politiques monétaires, se lèveraient et contribueraient à la réaccélération de l'activité en 2024.
La guerre en Ukraine est évidemment un événement qui a des conséquences macroéconomiques très importantes. Sur les prix de l'énergie mais aussi sur l'alimentation et les conditions d'accès et d’offre d’énergie. Je ne me prononcerai pas sur l'évolution de la guerre parce que ça reste un événement imprévisible. Notre compréhension des enjeux, nous amène à penser chez Morgan Stanley que la croissance pour la zone euro devrait se contracter autour de -0,2% en 2023. Dans les cas où les contraintes sur l’offre d’énergie seraient encore plus mordantes, on serait sur une baisse du PIB de 1%. Donc on voit bien que le potentiel de risque à la baisse est assez important, lié aux tensions sur les approvisionnements énergétiques. Pour autant, nous sommes convaincus chez Morgan Stanley, au regard de la façon dont ont évolué ces derniers mois l'offre, en termes notamment de gaz, avec l'Europe qui a réussi à diversifier ses sources d'approvisionnement, à importer beaucoup plus de gaz naturel liquéfié (GNL), et a réussi à stocker au maximum de ses capacités du gaz, que cela se passe plutôt mieux que ce qu'on attendait. Et puis côté demande, on voit que les entreprises et les ménages ont réduit finalement leur demande de gaz avec des gains d'efficacité. Donc on pense que la situation est moins tendue que ce que l'on pouvait craindre. Il ne devrait pas y avoir de rationnement sur l'énergie à court terme.
Reste que l’hiver 2023-24 sera une échéance importante en particulier si les réserves ne peuvent pas être complètement remplies durant l’année 2023. Le redémarrage de l’économie chinoise pourrait également réabsorber beaucoup de GNL dont sera privé l’Europe.
La récession est-elle inéluctable en Europe d’ici les prochains mois ? Et en France ?
Inéluctable est un mot un peu fort car dans une prévision on n’est jamais certain. En revanche, ce qui est vrai, c'est que c’est la tendance se dirige vers ce scénario. Aujourd'hui, l'Europe et la France font face à des défis et des vents contraires forts. L'inflation est élevée, il y a des tensions sur les approvisionnements énergétiques, même si elles ont un peu baissé et qu'on pense qu’on va passer l'hiver 2022-23 sans trop de difficultés. Et puis, la politique monétaire est en train de se resserrer et va durcir les conditions de financement des agents et forcément agir négativement sur leur demande et notamment sur l'investissement. Donc avec ces 3 facteurs très importants, je m’attends à ce que l'économie européenne se contracte à partir du quatrième trimestre 2022 et puis de nouveau en début d'année prochaine. C'est une contraction qui vient à la fois d’une baisse de la consommation et de l'investissement en Europe.
Pour la France, la situation est assez similaire parce que c'est un choc qui est commun à toutes les économies européennes. Il y a tout de même un certain nombre de pays autour de nous qui sont finalement plus exposés à ce choc. Par exemple l'Allemagne, dont l'industrie est plus large, a un poids plus important dans l'économie et est aussi plus dépendante du gaz. La contraction de l'activité devrait être plus importante en Allemagne qu'en France qui résiste relativement mieux que la zone euro dans son ensemble, mais on s’orienterait quand même vers une baisse du PIB en fin d'année et en début d'année prochaine.
Faut-il s’inquiéter d’un découplage entre les États-Unis et la zone euro ?
Les perspectives de court terme relèvent plutôt d'un atterrissage en douceur mais ça dépend de ce qu’on entend par là. Aux États-Unis, il s’agirait d’une croissance positive mais assez faible. La prévision de croissance Morgan Stanley pour les États-Unis en 2023 est de 0,5%, donc assez faible voir très faible pour le pays. Elle reste supérieure à la prévision de croissance pour la zone euro qui de -0,2%. Donc il y a un peu de découplage mais pas tant que ça finalement. L'écart vient du fait évidemment que le choc de la crise énergétique est plus intense en Europe qu’aux États-Unis. Ils ont leurs propres problèmes, par exemple une inflation interne probablement plus dynamique. La question du découplage entre les États-Unis et la zone euro est plus intéressante, à examiner à moyen terme. Quelles sont les conséquences pour l'Europe, pour sa compétitivité, une fois qu'on aura passé ce choc temporaire ? Qu'est-ce qui se passera dans deux ou trois ans pour l'Europe en termes de compétitivité si le prix de l'énergie reste durablement élevé, ce qui est quand même aujourd'hui la perspective la plus probable. Le prix du gaz avant COVID coûtait 20 euros le mégawattheure et aujourd'hui on est sur des scénarios autour de 140 euros, donc avec un prix multiplié par 7. C'est un enjeu de compétitivité pour l'industrie européenne qui sera assez crucial et qui peut peser sur les perspectives de croissance. C'est plutôt ça l'enjeu important.
Le ralentissement économique chinois vous inquiète-t-il ?
En fait le ralentissement chinois est déjà en partie derrière nous mais il est vrai qu’il a eu un impact sur le monde. Maintenant, si l'on regarde vers l'avant, on s'attend plutôt à ce que la Chine réaccélère. Ce scénario est probablement renforcé aujourd'hui par la sortie du ‘zéro COVID’, modulo une sortie par forcément en ligne droite avec un nombre de cas qui pourrait varier, mais qui devrait libérer un peu le tissu productif chinois. Pour nous il y a plutôt une accélération de l'économie chinoise qui sera sans doute plutôt portée par la consommation que par l'investissement.
La reprise de la croissance chinoise devrait avoir un impact plus faible sur les économies européennes parce que ses liens économiques avec l'Europe sont beaucoup liés aux échanges : biens d'équipement, machines, de matériel de transport et moins liés à la consommation chinoise, plutôt liés à l'investissement. Et donc si l'investissement chinois ne redécolle pas, l’effet d'entraînement sur l'Europe sera moindre que ce que l’on observe habituellement.
L’inflation actuelle, d’où qu’elle vienne (matières premières, pénuries multiples, hausses de salaires), a-t-elle franchi son pic ?
Ce n’est pas une question facile mais il est probable que l’Europe ait vu son pic d'inflation en octobre. On s'attend à ce que la baisse constatée en novembre soit confirmée en décembre.
Donc oui, on a probablement passé le pic, mais l'on reste toujours sur une inflation élevée, de l’ordre de 10 % en novembre et on s'attend à ce qu’elle reste autour de 10 % dans les mois à venir et ce jusqu'au début de l'année prochaine. Donc on n'est pas encore dans une vraie phase de baisse de l'inflation. Cette phase interviendra plutôt courant 2023 où, en revanche, sa dynamique de baisse peut être assez rapide. À partir du moment où le prix du pétrole s'est plus ou moins stabilisé et que l'on sait que les pressions sur les prix alimentaires qui ont été très fortes à la fois par les prix des matières premières alimentaires et par le prix des intrants liés à l’énergie : engrais, etc. Il y aura probablement une baisse assez rapide de l'inflation dans le cours de l'année 2023 en Europe même si elle se stabilisait autour de 3-4%, soit nettement au dessus des 2 % qui étaient devenus la cible habituelle.
Estimez-vous possible une dégradation du commerce international en raison du contexte géopolitique ?
Le contexte géopolitique a beaucoup de facettes : ce qui se passe en Russie et en Ukraine, la relation entre les trois blocs Chine, États-Unis et Europe, l’émergence de l’Inde, etc. Il y a énormément de facteurs que l'on peut imaginer qui sont de nature à nous orienter vers une phase de moindre mondialisation.
On a eu vingt ans de mondialisation très forte où les échanges ont fortement augmenté. Donc peut-être que les tensions que l'on a tous en tête nous emmènent vers une phase de moindre mondialisation. Mais ce n’est pas forcément ce que l'on voit aujourd'hui dans les données. Aujourd'hui, les échanges et le commerce mondial restent relativement dynamiques. On a vu quelque part, en creux, à quel point cela restait crucial, c'est à dire que quand il y a eu des tensions d'approvisionnement en Chine ou aux États-Unis, on a constaté que cela avait bloqué les chaînes de production en Allemagne et notamment dans le secteur automobile par exemple qui est très dépendant des chaînes mondiales. Je ne suis pas persuadé que l’on aille vers une grande phase de démondialisation. Il y a certainement une évolution vers le nearshoring et le friendshoring et il y aura un ralentissement de la croissance des échanges. Mais pas de démondialisation.
Dans un contexte où les entreprises ont besoin de liquidités pour maintenir leur croissance, craignez-vous les tensions sur les financements bancaires ?
Il n’y a pas réellement de problème pour les entreprises en croissance pour trouver des financements, que ceux-ci soient bancaires ou de marché. Encore faut il se réhabituer à un monde dans lequel le capital a un coût après quinze années d’argent quasi gratuit. Des entreprises en croissance sans perspective claire de devenir profitables ont beaucoup plus de mal à se financer. Par ailleurs, les entreprises vont en général devoir structurellement se réadapter à des taux d’intérêt plus importants.
Les banques durcissent les conditions d'attribution des crédits notamment parce que les perspectives économiques se dégradent et que l’on s’attend à une récession en Europe. Il est assez logique que dans ce contexte-là il y ait aussi un durcissement des conditions de crédit. Donc oui il y aura un durcissement des conditions de financement qui va peser sur l'investissement, les ménages et les entreprises. Et cela fait partie des facteurs qui constituent des freins pour l'activité et qui perdureront encore probablement en 2024.
La crise économique actuelle n’est-elle pas une opportunité pour accélérer la transition énergétique ?
Les acteurs économiques sont capables de répondre à une situation de tension sur l'énergie. Donc il y a des secteurs dont l'activité a fortement baissé parce qu'ils sont tellement énergivores, qu'il est difficile pour eux de rester rentable avec par exemple un prix du gaz aussi élevé. Or, l'activité industrielle est plutôt stable, voire légèrement croissante certains mois. Donc il y a eu des gains d'efficacité. En creux, cela prouve qu’une situation dans lequel le prix des énergies est fort peut déclencher des adaptations des acteurs économiques. C'est la même chose du côté des ménages. Le mois de novembre a été assez froid et l'on constate en France et en Europe qu’ils ont consommé moins d'énergie que d'habitude pour se chauffer. Ils se sont peut-être chauffés à 19 degrés au lieu de 20 degrés et donc il est possible de s'adapter. Le système est donc capable de réagir aux prix de l'énergie. Cela crée des opportunités de changer les modes de consommation. Donc oui c'est un signal aussi pour le changement climatique
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

