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Macro-économie / Taux / Thierry Léger / Scor

Macro-économie / Taux
Thierry Léger / Scor

exclusif L'année 2024 vue par... Thierry Léger / Directeur général de Scor

EXCLUSIF. WanSquare a demandé à des économistes et des dirigeants de grandes entreprises de livrer leur vision pour 2024 après une année 2023 marquée par le début de la désinflation, la multiplication des tensions géopolitiques, le boom de l’intelligence artificielle générative ou encore les premières retombées des resserrements monétaires sur l’économie réelle. Chaque jour nous publions leurs réponses aux questions que vous vous posez. Une série à lire, partager et conserver précieusement.
Thierry Léger, directeur général de SCOR
Thierry Léger, directeur général de SCOR

Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2024 ?

 

Chez SCOR, nous ne fondons pas notre stratégie sur des scénarios de croissance déterministes. Notre métier de réassureur nous impose une vision de la macroéconomie, en particulier de la croissance économique, qui repose sur l’imprévisibilité et l’aléatoire. C’est ce que l’on appelle l’approche stochastique. Ce qui nous intéresse, c’est avant tout de connaître la probabilité que nous soyons en récession l’année prochaine, c’est-à-dire que nous ayons deux trimestres successifs de croissance négative en Europe et en France cette année-là. De ce point de vue, la probabilité d’une récession l’année prochaine se situe, en France, entre 10 et 15%, ce qui n’est pas du tout négligeable. En Europe, elle est en revanche plus basse, entre 5 et 10%, en dépit des difficultés de l’Allemagne. Au-delà des probabilités, des chiffres, c’est aussi la cause d’un épisode récessif qui est fondamentale pour mieux l’appréhender : une récession liée à une hausse du prix du pétrole suivie d’une reprise de l’inflation n’a rien à voir avec une récession imputable à une chute de la consommation ou à une crise immobilière.

 

De quelle manière les trois risques géopolitiques (guerre en Ukraine, conflit israélo-palestinien et élections présidentielles américaines) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions pour 2024 et comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ? 

 

Les trois facteurs que vous citez ne se situent par sur le même plan. L’Ukraine et le conflit israélo-palestinien sont des facteurs de risque, et il faudrait y ajouter par exemple les tensions en mer de Chine. Nous sommes aujourd’hui dans un monde en permacrise. Ces tensions autour des conflits sont, à tout moment, susceptibles de s’embraser et de se propager à l’ensemble du monde. En s’embrasant, elles peuvent soudainement menacer le commerce mondial et avec lui la croissance économique dans les différentes régions du monde. Pour moi, le vrai problème de la situation actuelle ne réside pas dans l’accumulation de ces crises mais dans l’incapacité du système international en place à les gérer, car c’est bien de cela dont il est question. De ce fait, les crises politiques internationales ont de plus en plus systématiquement tendance à déraper et à se transformer en crises géopolitiques et géoéconomiques majeures. Les élections présidentielles américaines sont d’une autre nature. Certes, elles vont jouer un rôle déterminant dans l’évolution de ces crises. Pour autant, chez SCOR, nous les analysons non pas comme une source de risque mais comme une source d’incertitude géopolitique, ce qui est très différent… il peut en résulter du positif comme du négatif pour la situation internationale. Elles représentent par ailleurs une importante incertitude macroéconomique dans la mesure où elles pourraient induire un retour en force du protectionnisme, dont pâtirait forcément le secteur de l’assurance et de la réassurance.

 

La remontée des défaillances d'entreprises vous inquiète-t-elle et notamment concernant votre secteur d’activité ?

 

Nous constatons effectivement une hausse des défaillances d’entreprises, et il n’y a rien d’étonnant à cela. La hausse des taux d’intérêt après, il faut le dire, une très longue période de taux anormalement bas, ponctuée de subventions publiques, ne peut que déstabiliser les entreprises les plus fragiles. Chez SCOR, nous sommes vigilants et nous sommes préparés à une poursuite de cette remontée des défaillances d’entreprises. Mais nous n’anticipons pas  un "remake" de la crise financière de 2008. Aujourd’hui, les risques de défaut se concentrent sur les entreprises les plus fragiles, un phénomène qui n’a rien de surprenant dans cette phase du cycle conjoncturel. Concernant plus particulièrement notre secteur, nous ne pouvons pas dire que le risque de défaut et des défaillances d’entreprise y soit significatif. L’assurance paraît de ce point de vue en retrait par rapport aux autres secteurs, ce que l’on avait déjà observé lors de la crise financière de 2008-2010 et de la crise de l’Euro de 2011-2012.

 

Comment anticipez-vous l’évolution de l’inflation dans vos différents métiers et le maintien ou l’amélioration de vos marges à plus longue échéance ?

 

L’accélération de l’inflation est un risque majeur pour les assureurs qui doivent alors couvrir des sinistres impactés par l’inflation par des primes perçues à un moment où les prix étaient plus bas. Les assureurs et les réassureurs doivent impérativement se protéger contre ce risque, d’autant que l’inflation du coût des sinistres assurés est en général supérieure à l’inflation des prix à la consommation. Ils le font grâce à une gestion d’actifs comportant des couvertures adéquates (obligations indexées, produits structurés…) et en intégrant une prime de risque inflationniste dans leurs tarifs. Pour la bonne gestion de leurs engagements et de leur solvabilité, les assureurs et les réassureurs doivent savoir résister à l’optimisme des marchés et ne pas acheter la désinflation par anticipation. Nos experts chez SCOR nous disent que l’inflation devrait être au-dessous de 3% en 2024 et proche de 2% en 2025. Mais, ce qui est beaucoup plus important à savoir pour nous, c’est qu’il y a une probabilité de 15% environ que l’inflation soit supérieure à 4% en 2024 et à 3% en 2025 et que nous devons soit nous y préparer, soit disposer de stratégies pour y faire face en temps utiles.

 

Considérez-vous la transition énergétique comme une contrainte et un facteur supplémentaire d’inflation ou comme une opportunité de transformation et d’adaptation de vos métiers ?

 

J’aurais tendance à dire que la transition énergétique est les deux à la fois. Elle est une contrainte car elle impose des coûts à court terme. Elle est aussi une opportunité, que nous voyons bien dans nos investissements, car elle nous impose d’innover à long terme. Chez SCOR, nous nous concentrons sur le second aspect. Il a été démontré que chaque euro investi aujourd'hui dans la transition énergétique a une valeur actuelle nette positive, c'est-à-dire que plus nous effectuons cette transition tôt, moins elle sera coûteuse en fin de compte. Retarder notre transformation augmentera les coûts. Le fait d'être un précurseur fera de nous un leader plus innovant. Cette transformation doit aussi passer par les pouvoirs publics, par les États. Ils doivent avoir le courage d’assumer leur responsabilité et de prendre les mesures qu’ils sont seuls à pouvoir prendre pour imposer aux agents, entreprises et ménages une accélération sur ce sujet. Si nous laissons bien jouer les mécanismes de marché et de la concurrence, nos comportements se seront adaptés, nous aurons innové massivement et nous vivrons mieux, sur une planète plus durable.

 

De quelle manière appréhendez-vous, dans vos métiers, les opportunités offertes par l’intelligence artificielle, les supercalculateurs et le cloud ?

 

L’intelligence artificielle, le "machine learning", le big data, l’ordinateur quantique et le cloud constituent de formidables opportunités pour notre secteur, qui vont nous permettre d’acquérir une connaissance plus approfondie du risque et d’offrir des protections à la fois plus adaptées et moins onéreuses aux assurés. Mais, pour cela, il faut que nous opérions au moins trois révolutions. Nous devons tout d’abord mieux maîtriser ces instruments si nous voulons être capable d’en faire un usage pertinent. Nous devons ensuite attirer ou retenir les compétences pour cela. Enfin, nous devons renforcer notre effort de formation à ces technologies nouvelles, et cela à tous les niveaux de l’entreprise. Notre secteur dispose, grâce aux actuaires, d’une compétence de base qui lui donne un avantage comparatif pour affronter ces défis. Encore faut-il savoir la valoriser. Chez SCOR, nous le faisons grâce à un effort de formation soutenu, dans le cadre d’une gestion active de notre capital humain, mais aussi grâce à un investissement soutenu dans la recherche scientifique, notamment dans le cadre de la Fondation SCOR pour la Science qui nous permet d’assurer la porosité nécessaire entre l’entreprise et la recherche ainsi que l’innovation de pointe. C’est naturellement une priorité stratégique pour nous.

 

Il a été beaucoup question de la "grande démission" avec la crise sanitaire, mais aussi de l’apparition du télétravail notamment dans le secteur tertiaire – avec à la clé une baisse de la compétitivité. Comment vous adaptez-vous aux nouveaux modes de travail, aux nouvelles contraintes et aux nouvelles exigences de vos collaborateurs de manière à attirer et retenir les meilleurs talents ?

 

Je pense qu’il ne faut pas exagérer la "grande démission". Chez SCOR, nous avons connu des départs mais nous en avons aussi profité pour renouveler et rajeunir nos responsables dont les compétences sont aujourd’hui mieux adaptées aux défis d’aujourd’hui. Quant au télétravail, il a certes augmenté dans l’assurance mais il ne constitue pas un changement radical. Il était déjà très utilisé avant le Covid chez les réassureurs de dimension internationale comme SCOR et surtout, beaucoup d’employés sont revenus au bureau d’eux-mêmes pour bénéficier de la richesse qu’apporte, dans le travail, la possibilité d’échanger directement, d’avoir des contacts humains. Si le télétravail à haute dose est probablement contre-productif, le télétravail à dose plus raisonnable, dans l’esprit de donner plus de souplesse à la force de travail et au processus de production, est source d’efficacité et de gains de productivité, surtout dans notre activité de réassurance. Chez SCOR, nous avons mis en place un cadre qui prévoit la possibilité de télétravailler 2 jours par semaine. Cela nous semble être un équilibre juste, en adéquation avec les attentes de la plupart des collaborateurs. Nous avons aussi repensé nos manières de travailler. Les bureaux de SCOR, partout dans le monde, sont en pleine transformation. Nous avons reconfiguré l’espace de travail pour le mettre au service de la collaboration, de l’innovation, de l’agilité, pour qu’il soit encore plus adapté à la manière dont on travaille aujourd’hui.

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