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Commission de l'IA / Anne Bouverot / Philippe Aghion / Commission des affaires économiques / Sénat
Anne Bouverot et Philippe Aghion font le point sur l’IA au Sénat / Politique industrielle, politique de concurrence... trouver le juste milieu
Il y a trois semaines, la Commission de l’intelligence artificielle (IA) rendait au président de la République son rapport. Le but : soumettre des recommandations, à la suite de 600 auditions et 7 000 consultations menées par la crème de l’IA française, afin d’ajuster la stratégie nationale et de permettre à l’Hexagone de prendre sa part en la matière. Ceci aura bien évidemment un prix, soit 27 milliards d’euros sur cinq ans plus précisément
Mercredi, Anne Bouverot et Philippe Aghion, respectivement présidente du conseil d’administration de l’ENS et professeur d’économie au Collège de France et à l’INSEAD, co-présidents de la Commission de l’IA, ont été auditionnés par la commission des affaires économiques du Sénat. L’occasion de revenir sur les conclusions de leur rapport. Un épais document qui suit une logique claire, soit celle de ne pas pécher par excès de crainte ou d’optimisme quant aux effets que pourrait avoir l’IA sur l’emploi et la croissance. En clair, donner une mesure lisible de l’impact qu’aura la technologie sur l’économie.
Démystifier le sujet
De quoi contribuer à faire tomber les mythes qui entourent l’IA, "en évitant les débats technophiles et en dénonçant les prophéties trompeuses", a souligné la présidente de la commission des affaires économiques, Dominique Estrosi-Sassone. Concrètement, le rapport estime que les gains générés par l’IA devraient permettre d’augmenter la croissance française d’1,35 % par année. Le calcul a été réalisé à partir des effets mesurés des grandes révolutions technologiques précédentes. "C’est peut-être pessimiste, puisque l’IA améliore aussi la recherche. Mais l’on peut aussi penser que c’est trop, parce qu’il y a la concurrence", a expliqué Philippe Aghion. De fait, l’économiste observe bien que concernant la révolution des technologies numériques, la concurrence n’a pas eu la chance d’émerger.
Les Big Tech américaines ont "inhibé la croissance des autres entreprises, à l’aide de fusions-acquisitions non contrôlées. Avec l’IA, d’emblée, sur les données, le cloud ou la puissance de calcul, ce sont déjà ces grandes entreprises qui les contrôlent. Il faut avoir une posture pro concurrence : faire de l’open source, étendre le Digital Markets Act (DMA) à toute la chaîne de valeur de l’IA pour stimuler la concurrence. Mais il faudra aussi faire un effort de politique industrielle", a-t-il poursuivi.
La question de la puissance de calcul
Car pour développer l’IA, un facteur est incontournable : celui de la puissance de calcul, au travers des supercalculateurs. Le sujet pose d’autant plus question que si la France possède son supercalculateur Jean Zay, développé par HPE et opéré par l’Institut du développement et des ressources en informatique scientifique (Idris) du CNRS, l’entreprise française figure de proue en la matière, Atos, est sujette à de lourds embarras financiers.
Alors qu’une mission d’information relative à son avenir est en marche au Sénat, que Bercy surveille le dossier de près et que le groupe doit présenter les paramètres du cadre de son refinancement à ses créanciers financiers le 8 avril, Dominique Estrosi-Sassone a pointé : "Assurer notre puissance de calcul est, de notre point de vue, autant un défi industriel qu’un impératif de souveraineté. […] Face à l’urgence de la situation, il est nécessaire de confronter la réalité économique et industrielle aux conclusions du rapport".
L’offre et la demande
De ce point de vue, le rapport de la Commission de l’IA préconise notamment de jouer sur l’offre et la demande pour asseoir la puissance de calcul française. L’approvisionnement pourrait par exemple être sécurisé au travers d’une commande européenne de calcul privé, tandis qu’un appel à projets d’implantation de centres de calcul à l’échelle européenne pourrait aussi porter cet objectif. Quant à l’offre, une politique industrielle orientée vers l’émergence d’une filière électronique adaptée à l’IA et un crédit d’impôt IA devraient soutenir les projets de recherche et développement.
Car bien sûr, soutenir l’innovation sera également un impératif de la puissance française en matière d’IA. "Il faut créer un plan France et IA, investir dans l’innovation, dans les start-ups (dont celles qui deviennent grandes comme Mistral AI) pour éviter qu’elles n’aillent chercher leurs deuxième ou troisième levées de fonds à l’étranger. Il faut aider les entreprises à investir dans la transformation, par exemple sous forme de prêts remboursables", a de son côté appuyé Anne Bouverot.
Un sommet à organiser
Autant de propositions concrètes qui nécessiteront toutefois d’investir annuellement plus de cinq milliards d’euros sur les cinq prochaines années. Évidemment, la situation des finances publiques françaises n’arrange rien. Mais Philippe Aghion d’observer : "Il y a deux types de dépenses : celles qui sont récurrentes et celles de croissance, comme les investissements dans l’IA ou la croissance verte. On ne peut pas les mettre sur le même plan. Les dépenses de croissance augmentent notre capacité à payer notre dette sur le long terme". "Les pays qui se sont tenus à l’écart des grandes révolutions technologiques ont été déclassés sur le plan économique et géopolitique. Il y a un vrai coût de l’inaction", a-t-il par ailleurs soutenu.
Si tous les pays du globe ont donc leurs propres intérêts à faire valoir, la révolution semble toutefois trop globale pour ne pas avancer à plusieurs. "Ce n’est pas un sujet qu’un seul pays peut maîtriser. Nous pensons qu’il doit y avoir une gouvernance internationale. Les normes devront être mondiales (à l’inverse de ce qui s’observe dans la comptabilité et l’ESG). Nous recommandons une organisation mondiale qui ne se composera pas seulement d’États, mais aussi de représentants de la société civile, d’entreprises ainsi qu’un fonds d’investissement global au service de l’IA", a estimé Anne Bouverot. Autant de sujets qui animeront le prochain sommet mondial de l’IA. Il se tiendra à Paris, à la fin de l’année 2024 ou au début de l’année 2025. Anne Bouverot a d’ailleurs été nommée envoyée spéciale par Emmanuel Macron pour l’organisation de cette réunion mondiale.
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