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La Chine truque-t-elle ses statistiques ?
Le Premier ministre Le Keqiang a dévoilé ce mardi, en ouverture de la session parlementaire annuelle du parti communiste chinois, des prévisions de croissance annuelles au plus bas depuis trente ans. Après avoir performé à hauteur de 6,6 % l'an dernier, le PIB chinois devrait cette année progresser entre 6 % et 6,5 %, a annoncé le responsable chinois. Et même si les autorités s'apprêtent à lancer un plan de relance de 2.000 milliards de yuans pour booster l'économie, de nombreux analystes doutent qu'il soit suffisant pour compenser le ralentissement économique du pays, en partie lié à la guerre tarifaire avec les États-Unis. L'OCDE, tout comme le président de la BCE hier ont d'ailleurs cité le ralentissement chinois comme l'un des principaux risques pour la conjoncture mondiale en 2019.
Sachant que les chiffres officiels chinois sont vraisemblablement surévalués. Si cela fait bien longtemps que les statistiques officielles sont remises en cause, une étude publiée par le Brookings Institute hier soir a décortiqué les comptes nationaux du pays et souligné que la croissance entre 2008 et 2016 a en réalité été de 1,7 % inférieure à ce que les autorités ont prétendu. La note de l'institut de recherche est d'autant plus intéressante qu'elle a été rédigée par quatre universitaires chinois, très au fait du mode de calcul des autorités chinoises et prêts à dénoncer les exagérations de leurs propres représentants, dans un pays où la liberté de parole par rapport au discours officiel est bien difficile.
Le document précise d'ailleurs que Chang-Tai Hsieh professeur à l'université de Chicago, Wei Chen et Xilu Chen étudiants, et Zheng Song leur professeur à l'université chinoise de Tsinghua et l'université chinoise de Hong Kong n'ont reçu aucun soutien financier de la part d'entreprise ou de personnalités politiques pour écrire le papier. "Ils ne sont actuellement membres d'aucun comité ou d'organisation politique qui aurait un intérêt dans cette publication et aucun parti n'a pu consulter cette étude avant sa sortie", explique le document. Précision utile puisque les détracteurs des chiffres de la croissance chinoise sont généralement des économistes et analystes de pays développés, mais bien peu souvent issus de l'Empire du milieu lui-même.
Qu'est-ce que les quatre chercheurs ont donc avancé pour démontrer que les chiffres de croissances étaient gonflés ? D'une part que les comptes nationaux chinois sont basés sur des données compilées par les gouvernements locaux, qui sont eux-mêmes récompensés lorsqu'ils atteignent les objectifs de croissance fixés. "Il n'est donc pas surprenant qu'ils aient tendance à gonfler leurs chiffres de PIB et d'investissement", expliquent les académiques. Certes, le bureau national des statistiques s'efforce ensuite de corriger ces données locales en utilisant les propres chiffres et sondages dont il dispose via l'administration. Mais cela signifie que le chiffre final dépend à la fois du degré d'erreur des données venues de la base, des data dont disposent les autorités pour corriger les éventuels mauvais calculs et surtout de la volonté des officiels de mener ce travail de recoupe des chiffres.
Comment les gouvernements locaux établissent leur propre évaluation de croissance ? Côté production, ils utilisent trois sondages principaux, réalisés auprès des plus grosses entreprises industrielles, de celles des services et de celles de la construction. Ces données sont complétées par des sondages réalisés dans des entreprises de plus petite taille. Côté consommation et investissement, les pouvoirs locaux fournissent une estimation, basée une fois encore sur des enquêtes. "Les exportations enfin sont simplement calculées comme un résidu et ne sont fondées sur aucune donnée", poursuivent les chercheurs.
Selon eux, les chiffres fournis par les gouvernements locaux sont le plus souvent incorrects, puisqu'en les additionnant, ils donnent un résultat supérieur au PIB national. De même lorsque les chercheurs ont réalisé ce calcul pour chacune des composantes du PIB ; ainsi les chiffres agglomérés des exportations et des investissements locaux des différentes provinces sont supérieurs à celui de la consommation établie au niveau national. Or, le travail d'ajustement du pouvoir central a globalement été correctement fait jusque 2007-2008, selon l'étude du Brookings, mais plus après cette date. "Selon nos propres calculs, la croissance a été de 1,7 % inférieure à ce qu'a prétendu le gouvernement chinois entre 2008 et 2016, et les investissements de 7 % inférieures aux chiffres officiels", concluent les chercheurs.
"Les données du Bureau national des statistiques (NBS) sont souvent moquées comme peu fiables et politiquement serviles. Une évaluation plus équilibrée consiste à dire que les agents du NBS tentent de tirer le meilleur parti d’un système d'information statistique obsolète, toujours façonné par des concepts soviétiques tels que les quantités, plutôt que les valeurs et les volumes, et largement inapte à évaluer une économie dans laquelle les services prennent maintenant la part du lion", commente pour sa part Eric Chaney sur le blog de l'Institut Montaigne, dont il est conseiller économique.
Une chose est certaine, le ralentissement chinois est en réalité plus prononcé que ce que ne laissent penser les chiffres officiels. Et risque donc d'impacter le reste de l'économie mondiale plus violemment. D'autant que les autorités ont accepté ce ralentissement et décidé de ne pas intervenir outre mesure, tout en contrôlant davantage l'endettement excessif du pays.
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