Politique économique / Guerre commerciale / Chine / Etats-Unis / tarif douanier
Politique économique
Guerre commerciale / Chine / Etats-Unis / tarif douanier
La guerre commerciale va-t-elle définitivement plomber la croissance mondiale ?
Après des mois de menaces et de tergiversations, Washington a donc finalement annoncé l'entrée en vigueur de la hausse de 10 % à 25 % de droits de douane supplémentaires sur 200 milliards de dollars de biens chinois, à partir d'aujourd'hui. Donald Trump avait suspendu cette décision depuis janvier pour laisser le temps aux deux parties de discuter sans pression. Las, le président a une nouvelle fois fait volte-face le weekend dernier, estimant que les négociations n'avançaient pas assez vite, et ce, alors même que le vice-Premier ministre chinois Liu He est arrivé hier à Washington justement dans le but de reprendre les discussions.
La principale question des marchés désormais est de savoir si le président ira jusqu'au bout de sa logique en taxant l'ensemble des produits chinois. Ce qui aurait naturellement un impact considérable sur les échanges mondiaux et donc sur la croissance internationale. La première réaction, compréhensible, de la Chine, est qu'elle répliquera à sa manière à ces nouvelles hausses tarifaires. Selon Iris Pang, économiste chez ING, le pays devrait ainsi annoncer aujourd'hui ou durant le weekend, une hausse de ses propres tarifs douaniers, de l'ordre de 30 milliards de dollars de droits de douane supplémentaires sur les produits américains (l'équivalent de ce que les exportateurs chinois devront payer en plus à partir d'aujourd'hui).
Une escalade des tensions qui n'augurerait rien de bon pour la suite des discussions et l'avenir à court et moyen terme des échanges mondiaux. Pour l'instant, les tarifs concernent environ 50 % du commerce bilatéral entre la Chine et les États-Unis (289,5 milliards de produits chinois ne sont pas encore taxés selon les chiffres fournis par l'administration américaine), et ils ont déjà bien affecté les relations entre les deux pays : les exportations américaines vers la Chine ont diminué de 30 % au premier trimestre 2019, tandis que les exportations chinoises vers les États-Unis ont diminué de 9 % sur la même période (et de 2,7 % sur le seul mois d'avril). Soit une baisse des échanges de l'ordre de 25 milliards de dollars entre les deux pays (représentant 0,5 % du commerce mondial). Le risque tient désormais à la volonté de Donald Trump d'appliquer une hausse des tarifs sur l'ensemble des produits chinois importés.
La guerre commerciale entamée à l'automne a également fait beaucoup de mal aux échanges mondiaux : le commerce de marchandises a progressé seulement un peu plus rapidement que la production mondiale l'an dernier, selon les estimations de l'OMC, soit au rythme le plus faible depuis la crise économique de 2008. Selon le CPB, un institut économique néerlandais, la chute des échanges a été particulièrement marquée en fin d'année, reculant sur trois des quatre derniers mois, pour aboutir à un effondrement de 3,5 % au dernier trimestre de l'an dernier et un acquis de -6,5 % au T1 2019. Et les chiffres devraient être encore plus mauvais cette année, Washington ayant désormais annoncé une hausse supplémentaire des tarifs appliqués sur les produits chinois.
Il n'est pas certain pourtant que le président américain aille jusqu'à taxer l'ensemble des biens chinois arrivant sur son territoire. D'une part parce que contrairement à ce que Donald Trump prétend, le coût de cette guerre n'est pas entièrement payé par les Chinois. "L'histoire et la théorie suggèrent que le coût final retombe en bonne partie sur le consommateur car il n'y a jamais de substituts instantanés et parfaits aux produits taxés", explique ainsi Bruno Cavalier d'Oddo. En augmentant les tarifs sur les biens venus de l'Empire du Milieu en somme, le président a naturellement pour but de peser sur les exportations du pays. Mais les droits de douane supplémentaires appliqués par l'administration américaine lorsque les produits chinois arrivent sur son territoire, sont in fine répercutés et payés par le consommateur américain. Ainsi, selon des calculs réalisés par la Réserve fédérale de New York et les universités de Princeton et Columbia, même si le gouvernement parvient à faire de la relance grâce aux recettes douanières supplémentaires générées par la hausse des tarifs (ce qui constitue le principal argument économique de Donald Trump), la perte pour le revenu réel américain a représenté 1,4 milliard de dollars par mois à la fin 2018, soit 9,6 milliards sur les 11 derniers mois de l'année 2018.
Certes, pour le moment, l'administration a ciblé en priorité des biens où la part de marché chinoise dans importations totales est faible, permettant de trouver d'autres fournisseurs que la Chine. Mais ce ne serait plus du tout le cas si la guerre commerciale s'amplifiait et s'étendait à l'ensemble des produits chinois. Or Donald Trump a besoin d'un environnement économique et financier favorable pour lancer sa campagne électorale d'ici la fin de l'année et devrait donc réfléchir à deux reprises avant d'intensifier sa guerre douanière contre la Chine. De même, Xi Jinping doit parer le risque d'un ralentissement de la croissance de son pays, dont l'économie a déjà atteint l'an dernier le rythme le plus faible depuis 16 ans. Sachant que la Chine n'aurait pas les moyens de répondre dans les mêmes proportions que les États-Unis si ces derniers étendaient leurs hausses douanières à l'ensemble des biens du pays, estime Iris Pang, d'ING. En 2018, les Chinois ont exporté pour 539,5 milliards de dollars de bien vers les États-Unis, contre 120,3 milliards de produits américains vers la Chine.
Tout ceci laisse espérer que Washington n'ira pas plus loin dans l'escalade des tensions vis-à-vis de la Chine, et qu'un accord sera finalement trouvé entre les deux parties. Les services du représentant américain au commerce mondial ont d'ailleurs bien précisé que l'augmentation tarifaire ne concernera que les marchandises au départ de la Chine, à partir d'aujourd'hui. "Ce qui laisse deux à quatre semaines avant le renchérissement effectif des importations concernées", explique Stéphane Deo stratégiste au sein de la Banque postale AM. Le délai pourrait suffire à trouver un accord…
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