Sur les marchés / AMF / Robert Ophèle
Sur les marchés
AMF / Robert Ophèle
Robert Ophèle, Président de l’AMF : « Spéculer à la baisse quand le pays se bat contre une pandémie est immoral »
Comment fonctionne l’AMF en cette période de confinement ?
Aujourd’hui plus de 400 collaborateurs sont en télétravail. Et nous ne sommes qu’une vingtaine à être à nos postes, comme c’est le cas pour moi. Il se trouve que nous avions développé le télétravail en début d’année dernière et nous avions pu tester nos capacités dans ce domaine. Notre système informatique supporte le transfert massif et sécurisé de données.
Beaucoup s’interrogent : pourquoi ne ferme-t-on pas les marchés en cette période ?
La fermeture des marchés est liée, usuellement, à des problèmes opérationnels. Au contraire, avec des volumes très importants, les marchés ont parfaitement fonctionné avec une liquidité très satisfaisante. Alors que sur le marché des bonds on a vu la liquidité se réduire sensiblement
Oui mais ce sont les mêmes qui disent que les cours n’ont pas grande signification ?
J’entends bien ce discours qui consiste à dire : laissons aux acteurs le temps de juger du juste prix des actifs. Dans ces conditions je ne sais pas très bien quand le marché rouvrirait. J’observe que la Bourse des Philippines qui a opté pour cette solution a fini par rouvrir dans un chaos indescriptible.
Donc pour vous ce serait une erreur de fermer les marchés ?
Tant qu’il y a une liquidité et qu’il y a des prix qui ressortent d’une offre et d’une demande, il n’y a pas de raison de fermer les marchés. D’autant que cela n’empêcherait pas des échanges de se poursuivre sur d’autres plateformes hors de France ou sur des marchés de gré à gré. Ce qui représente plus de la moitié des échanges.
Il y a donc plus d’inconvénients à fermer les marchés ?
Je le crois. D’autant plus qu’en agissant ainsi on priverait les acteurs de la liquidité nécessaire. Or s’ils ne peuvent plus vendre une classe d’actifs, ils se reporteront sur d’autres actifs. Par ailleurs si on suspend les cotations, il n’y a plus de valeur pour tous ceux qui pratiquent de la gestion de fonds. Ce qui est problématique.
" La question se pose d'un allongement de la durée des coupe-circuit, que nous allons étudier avec Euronext "
Êtes-vous satisfait de la manière dont fonctionnent les coupe-circuit ?
C’est une question que nous regardons en permanence avec Euronext. La question qui se pose aujourd’hui porte sur un allongement de la durée de ces coupe-circuit. Quand il y a beaucoup de valeurs suspendues, il serait peut-être envisageable d’allonger la durée de ces "pauses". Ce n’est pour l’instant qu’une réflexion.
Ne faudra-t-il pas, quand cette crise sera terminée, en tirer des leçons sur le poids de la gestion indicielle et du trading algorithmique ?
Il faudra d’abord se livrer à une analyse très fine des transactions. Quand je regarde les variations des valeurs qui composent l’indice, il y a des évolutions très contrastées. Les ventes ne sont pas proportionnelles au poids des valeurs dans l’indice. Donc je ne crois pas que la gestion passive soit le sujet prioritaire.
Vous avez suspendu les ventes à découvert ?
Lundi dernier après la clôture on a décidé pour la séance de mardi, d’actionner la suspension de 92 valeurs selon des critères précis résultant de l’article 23 du règlement européen. Sont concernées par exemple toutes les valeurs liquides ayant chuté de plus de 10 %. Désormais nous avons étendu cette suspension à l’ensemble des valeurs pour une durée d’un mois. Une période qui est naturellement renouvelable.
C’est tout de même un signe fort pour les vendeurs à la baisse ?
Oui mais je voudrais aussi rappeler que ce ne sont pas les ventes à découvert qui sont à l’origine de la baisse des marchés. En revanche quand les marchés sont en fort recul, l’apport économique des vendeurs à découvert dans la formation des prix est quasi-nul. Et puis il y a aussi un argument moral qui me paraît important à un moment où le pays est plongé dans une crise sanitaire profonde.
" On ne peut pas admettre que pendant que des français souffrent, d'autres fassent des profits en pariant contre l'économie de leur pays."
Certains vous diront que l’AMF n’est pas là pour faire la morale ?
Je sais bien. Mais cette pandémie frappe des milliers d’êtres humains. Et je le dis avec fermeté : on n’admettra pas que pendant que des gens souffrent d’autres fassent des profits en pariant contre l’économie de leur pays. Si nous n’interdisions pas cette forme de spéculation, nous ne serions pas à la hauteur de nos responsabilités. D’ailleurs le président de la Bank of England a tenu les mêmes propos.
Pourquoi cette démarche ne s’est pas faite au niveau européen ?
C’est une vraie question dans la mesure où l’ESMA (N.D.L.R. : l’autorité européenne des marchés financiers) a la capacité de le faire. Le débat avec mes homologues a seulement conduit à accroître la transparence de ces opérations en réduisant de 0,2 à 0,1 % le seuil à partir duquel ces positions vendeuses doivent être rendues publiques. En revanche, d’autres régulateurs européens ont adopté la même mesure d’interdiction totale temporaire.
Revenons au juste prix des actifs, il dépendra aussi de la manière dont les émetteurs vont communiquer sur l’impact de cette crise pour leurs activités ?
Les équipes de l’AMF sont actuellement en relation très étroite avec les émetteurs afin qu’ils ajustent au mieux leur communication. Le diagnostic que les sociétés sont amenées à faire évolue très vite et doit aussi prendre en compte les mesures de soutien très fortes décidées par les pouvoirs publics. Mais la règle reste inchangée : dès qu’elles ont des éléments précis, elles doivent en faire part au marché.
Les assemblées générales vont notamment être un lieu où certaines données pourront être éclaircies ?
Oui, c’est l’une de leurs fonctions. Et compte tenu de l’interdiction des rassemblements, nous avons très tôt rappelé aux actionnaires les possibilités de vote sans présence physique à l’AG et invité les entreprises à retransmettre sur internet leurs assemblées en direct afin que les actionnaires puissent bénéficier d’une information approfondie.
" Un texte législatif est en préparation pour permettre aux assemblées d'approuver le versement des dividendes, même en l'absence physique des actionnaires. "
Juridiquement tout cela ne pose pas de problème ?
La loi prévoit aujourd’hui l’obligation d’organiser une assemblée générale à laquelle les actionnaires peuvent se rendre physiquement. Mais nous travaillons actuellement avec le Trésor à ce que, dans les jours qui viennent, le parlement puisse dispenser de cette présence physique, à l’occasion d’un texte législatif, par exemple par une des ordonnances permises par l’état d’urgence sanitaire.
Est-ce que cette crise boursière n’est pas une aubaine pour les fonds activistes ?
Le retour des investisseurs serait un bon signe en soi. Parmi eux, il peut y avoir des fonds activistes. Nous avons mené une réflexion à propos de ces fonds. Mais le moment n’est pas adéquat pour partager notre point de vue.
Lors de la crise financière de 2008, les indices ont été divisés par deux en dix-huit mois. Cette fois-ci il a suffi de trois semaines ? Qu’en pensez-vous ?
La crise est très différente. Cette fois-ci c’est l’économie réelle qui est en grande partie à l’arrêt avec une incertitude totale sur la durée de ce choc. Plus que les process ou les acteurs, c’est la nature de cette crise qui explique que tous les marchés ont chuté aussi rapidement.
En tant que garant du bon fonctionnement des marchés que diriez-vous aujourd’hui aux actionnaires ?
Il y a un aspect qui doit conduire à l’optimisme dans cette crise que l’on traverse. C’est que l’on sait qu’elle est temporaire et que lorsque le virus aura disparu, tous les gouvernements ont pris les bonnes mesures pour que l’économie puisse redémarrer. Le package annoncé hier par la BCE et la Réserve Fédérale est, en ce sens, très puissant. Cela signifie qu’on est certain d’assister à un rebond. Ce n’est certes pas une question de jours. Mais ce n’est pas non plus une question d’années.
Propos recueillis par Yves de Kerdrel
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