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Macron tente de parer à une épidémie à laquelle la France n’était pas préparée
par Yves de Kerdrel

Le Président de la République a pris deux fois la parole en l’espace de quatre jours. D’une part pour annoncer que les écoles, collèges, lycées et universités seraient fermés, mais que le premier tour des municipales était maintenu. D’autre part, lundi dernier, pour annoncer l’annulation du second tour, un confinement et d’importantes mesures économiques. Beaucoup d’assurance, mais peu de cohérence.

22/03/2020 - 06:45 Temps Lecture 20 mn.

Le Président de la République l’a déclaré : "nous sommes en guerre". En guerre contre un virus qui a déjà contaminé plus de 299 000 personnes sur la planète et qui en a tué 12 000, dont nettement plus en Italie qu’en Chine. Nous sommes d’autant plus en guerre, que pour l’instant, l’Europe demeure l’épicentre de cette pandémie. Et les pouvoirs publics ont les yeux rivés sur l’évolution de la maladie et de sa propagation dans la péninsule italienne où elle semble beaucoup plus mortelle (en taux de létalité) que partout ailleurs. Chaque pays a sa particularité face à ce virus. Mais contrairement à ce que l’on redoutait ce virus ne frappe pas que les personnes âgées de plus de 80 ans. Plus les jours avancent plus cette barre s’abaisse autour de 60 ans, du moins dans notre pays.

Nous sommes en guerre. Mais les Français découvrent tous les jours que cette guerre n’a pas été préparée. L’absence de masques disponibles pour le personnel soignant choque non seulement les intéressés qui sont au contact direct de la maladie. Mais surtout l’ensemble des Français pour lesquels cette affaire de masque commence à prendre les couleurs d’un scandale sanitaire. D’autant que, si l’on en croit les propos d’Agnès Buzyn, dans le Monde de mardi dernier, l’arrivée de cette épidémie en France était inévitable. Et pendant tout le mois de février, il était largement temps de réquisitionner certaines entreprises afin qu’elles produisent des masques ou de multiplier les commandes à l'étranger. En cas de guerre, la machine industrielle ne tourne pas au ralenti.

 

L’économie a été arrêtée trop brutalement

 

Bien sûr personne ne souhaiterait être à la place du Chef de l’État en cette période inédite. Bien sûr l’union nationale et la discipline doivent s’imposer plus que jamais. Et les échanges très républicains auxquels on a assisté jeudi au Sénat entre Bruno Retailleau et Édouard Philippe constituent un exemple en la matière. Bien sûr il y a une part d’ombre liée au fait que le Président de la République annonce se reposer sur un comité scientifique présidé par le remarquable Professeur Delfraissy, par ailleurs Président du Comité d'éthique. Il reste que lorsqu’Emmanuel Macron annonce la mise en place d’un confinement il n’utilise pas le mot. Faut-il s’étonner dans ce cas, que les Français soient aussi peu disciplinés et que le gouvernement envisage d’ores et déjà de durcir les mesures ?

Lundi dernier, le Chef de l’État a annoncé parallèlement au confinement un vaste plan de soutien aux entreprises. Pas moins de 45 milliards d’euros d’aides directes débloquées aussitôt par Bruno Le Maire. Auxquels s’ajoutent les 300 milliards de garanties de l’état pour les entreprises qui auraient besoin d’emprunter de l’argent afin de passer cette période où les recettes disparaissent, mais pas les charges. Au bout d’une semaine, certains s’interrogent sur le recours massif au chômage partiel qui concerne des millions de Français, payés 84 % du salaire net, pendant que les usines sont à l’arrêt. Le nouveau gourou, Mohammed El-Erian, qui dès le 3 février avait prédit l’ampleur de ce choc économique mondial, depuis son bureau d’Allianz, explique que cette crise est d’autant plus grave qu’il est plus difficile de faire repartir une économie à l’arrêt qu’une économie simplement ralentie.

 

Des comportements individuels pathétiques

 

C’est la raison pour laquelle, en fin de semaine on a pu voir les images d’une réunion à laquelle participait Emmanuel Macron alors que ce dernier demandait aux Français de continuer à travailler autant que possible. Les constructeurs automobiles par exemple ont annoncé la fermeture de toutes les usines. Mais on a du mal à croire que cela est lié à des raisons sanitaires, dans la mesure où les ouvriers sont éloignés les uns des autres sur les chaînes de production. Il semble que beaucoup de constructeurs sont tout simplement dans l’incapacité de produire des véhicules faute d’être approvisionnés à temps pour certaines pièces détachées même mineures. Dans une déclaration commune au Journal du Dimanche Laurent Berger et Geoffroy Roux de Bézieux ont donc rappelé instamment que dans la période cruciale que le pays traverse, l'activité économique doit se poursuivre dans le respect absolu de la sécurité des collaborateurs.

Enfin comme dans chaque guerre, on assiste à des comportements non seulement irresponsables, mais qui témoignent d’une pleutrerie assez pathétique. La ruée de nombreux parisiens sur leurs maisons de campagnes, emmenant sans le savoir le virus, dans des régions où il n’y est pas, afin de profiter du soleil du Cap-Ferret ou de l’île de Ré plutôt que d’être confiné dans un appartement parisien, a constitué un spectacle désolant pour les médecins de campagne d’abord, mais aussi pour les pouvoirs publics qui auraient dû stopper la circulation des trains avant de mettre en place le confinement.

 

L’état d’urgence sanitaire : une bonne décision

 

On estime aujourd’hui que l’économie française tourne à 25 % de son rythme habituel. Ce qui représente une perte de produit intérieur brut colossal. Puisque celui-ci s’élève à environ 200 milliards d’euros par mois. Sur la deuxième quinzaine de mars, il manquera donc 75 % de 100 milliards, soit 75 milliards d’euros. Et si le confinement est prolongé tout au long du mois d’avril, ce sera 150 milliards d’euros qui manqueront encore à l’appel. Des chiffres que Gérald Darmanin n’a pas pris en compte lorsqu’il a annoncé pour 2020 un déficit budgétaire de 3,9 % du PIB, compte tenu des dépenses supplémentaires. Tout dépendra du nouveau dénominateur qui s’élèverait donc à 2 175 milliards d’euros au lieu de 2 400 milliards. De fait, le déficit budgétaire sera plus proche de 4,5 %.

Pour le reste nous sommes en situation d’état d’urgence sanitaire. Ce qui est une bonne chose, car cela permet au Chef du gouvernement de prendre rapidement des mesures et de faire les ordonnances nécessaires. Notamment pour que soient inscrites dans le marbre législatif toutes les mesures exceptionnelles arrêtées pour soutenir les entreprises. Par exemple, comme le Président de l’Autorité des Marchés Financiers l’a expliqué à WanSquare vendredi matin, il faut un texte spécifique pour que des assemblées générales d’actionnaires tenues par webcast ou visioconférence, approuvent les comptes et le montant du dividende proposé par le conseil d’administration. D’ici quelques jours, une ordonnance modifiera donc en ce sens le droit des sociétés.

 

Pas de sursaut de popularité pour Macron

 

Dans ce contexte peu banal on aurait pu s’attendre à sursaut de popularité du Chef de l’État, surtout après deux allocutions regardées, l’une par 25 millions de Français, et l’autre par 35 millions. L’enquête menée par Ipsos-Sopra Steria pour le Cevipof et publiée vendredi par Le Monde montre que la confiance à l’égard du président reste minoritaire (43 %) même si elle est plus élevée que ce qui était observé précédemment. Par ailleurs une majorité de Français (54 %) se déclare satisfaite de la manière dont le gouvernement gère le dossier du coronavirus, et plus encore après (56 %) qu’avant l’intervention du président. Certes, cette majorité étroite n’inclut pas le Rassemblement national (28 %) et La France insoumise (43 %). Le ressort de tout aujourd’hui réside dans un mot : la peur. Or 45 % des Français donnent une note de 7 à 10 (sur 10) pour qualifier leur niveau de peur quand ils pensent à la situation liée au coronavirus.

En un mois, les marchés financiers ont dégringolé de sommets historiques et perdu leurs illusions pour vivre des heures aussi sombres que le plumage d'un "cygne noir" baptisé Covid-19. Le 19 février dernier, le S & P-500 et le Dow Jones inscrivaient des records absolus et les investisseurs considéraient encore avec une certaine complaisance une épidémie qui avait pourtant déjà commencé à se propager hors de son berceau de Chine continentale. En quelques semaines, ce "cygne noir", ainsi que l'on désigne un jargon financier un choc externe imprévu et dévastateur, allait tout balayer sur son passage. Le cataclysme entrera dans les annales aux côtés du krach boursier de 1987 et de la grande crise financière de 2008-2009, sans parler de la crise de 1929, qui devrait garder sa première place dans la liste des catastrophes économiques de l'histoire contemporaine.

 

Réaction spectaculaire des marchés

 

Le S & P-500 avait en effet alors perdu 86 %, le produit intérieur brut (PIB) des États-Unis s'était contracté de 27 % et la récession s'était étalée sur 43 mois, selon des chiffres fournis par Pictet Asset Management qui ne seront sans doute pas égalés dans un avenir proche. La comparaison avec la crise de 2008-2009 est plus pertinente puisque l'indice de référence des gérants américains avait alors cédé 33 %, contre plus de 25 % à la clôture de jeudi. Très différente de la crise amorcée par la chute de Lehman Brothers, qui avait ébranlé un secteur bancaire fragile avec des actifs toxiques dans le rôle de détonateur, la crise actuelle, sanitaire avant d'être économique, n'a donc rien à lui envier en termes d'ampleur.

Avec un choc d'offre provoqué par la rupture des chaînes d'approvisionnement et un choc de demande résultant des mesures de confinement et de leurs effets sur les modes de consommation, l'épidémie entraîne l'économie mondiale vers la récession, semant sur les marchés financiers un vent de panique que nul n'avait vu venir. Des marchés illiquides vivent des krachs à répétition et les indicateurs macroéconomiques se dégradent à une vitesse stupéfiante, en attendant les faillites qui ne manqueront pas de survenir malgré les mesures mises en œuvre un peu partout pour tenter de protéger les entreprises les plus vulnérables.

 

Les bazookas commencent à calmer les investisseurs

 

Historiquement, le choc macroéconomique, la correction des marchés financiers et la crise de liquidité sont dissociés dans le temps et dans leur relation de causalité. C’est en cela que la crise actuelle est d'un type inédit car ces trois phases interviennent dans un espace-temps commun et avec une interaction plus large que dans les crises précédentes. Dans ce contexte, les "bazookas" monétaires n'ont certainement d'autre but que de favoriser le rebond que tout le monde espère une fois que l'épidémie, saisonnière par nature, sera enfin enrayée. Ainsi, si l'annonce par la BCE d'un plan d'urgence d'achats d'obligations pour 750 milliards d'euros, baptisé Programme d'achats d'urgence pandémique (PEPP), a apaisé pour un temps les marchés d'actions ainsi que les tensions sur les rendements obligataires de la zone euro, elle n'apporte certainement pas de remède à la crise, pas plus que les mesures que ne cesse de prendre la Réserve fédérale, dont les taux d'intérêt ont fondu en quelques jours pour se rapprocher de zéro.

Les économies des pays développés sont sous cloche, irriguées par les octrois de liquidité des banques centrales, et perfusées par les soutiens massifs des États, qui ont tous la volonté d'éviter les faillites en cascade. Le fameux "whatever it takes" (quoi qu'il en coûte) prononcé par Mario Draghi, alors président de la BCE, le 26 juillet 2012, au plus fort de la crise de la dette dans la zone euro, est en effet redevenu à la mode dans le discours des banquiers centraux comme des politiciens. De même le "Nous sommes en guerre", répété à plusieurs reprises par Emmanuel Macron est devenu un "motto" qui peut s'appliquer aux États frappés par le virus mais aussi à l'économie mondiale tout entière qu'il convient de sauvegarder à grands coups d'injections massives de liquidités.

 

Le faux débat d’une fermeture des marchés

 

À l’origine d'un rebond fragile sur les marchés, l'action des banques centrales n'apportera pas de remède à une crise sanitaire dont personne ne peut prédire la fin mais elle était nécessaire pour poser les bases d'un rebond durable, une fois passé le cap de l'épidémie. Il y a lieu d'être serein concernant le rebond qui suivra, parce que le choc est de nature non économique et aussi en raison des mesures qui sont mises en place pour garantir le financement des agents économiques. C’est notamment ce que nous a déclaré Robert Ophèle, le président de l’Autorité des Marchés Financiers avec son ancienne casquette de sous-gouverneur de la Banque de France.

Le rebond boursier des dernières séances, qui n'efface qu'une infime partie de pertes considérables, ne lève pas en revanche les doutes sur le fonctionnement des marchés, qui paraissent déréglés au point que certains se demandent s'il ne vaudrait pas mieux les fermer. Une telle mesure a déjà été appliquée pendant quelques séances aux États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001 mais également très récemment en Chine, lorsque la fermeture des marchés pour le nouvel an lunaire a été prolongée au plus fort des mesures de confinement liées au Covid-19. C'est un instrument qui fait partie de l'arsenal des autorités au moment où elles pensent que les marchés financiers ne remplissent pas leur mission consistant à fournir du financement aux entreprises, fournir des véhicules d'investissement et d'épargne aux entreprises, aux institutions et aux particuliers et à trouver le juste prix des actifs en fonction de l'évolution économique. Mais cela pose souvent plus de problèmes que cela n’apporte de solution

 

La question d’une démondialisation se pose

 

L'épidémie entraîne également la fermeture des frontières et fait réfléchir, comme la guerre commerciale avant elle, sur l'organisation du capitalisme dans le monde et notamment sur la complexité des chaînes d'approvisionnement globales. Il faudra voir comment les investisseurs intègrent le fait qu'une entreprise diversifie ses chaînes d'approvisionnement par rapport à celles qui ne le font pas. La diversification est plus coûteuse que la concentration mais elle est moins risquée. Cela va donc contribuer à revoir les chaînes de valeur. Comme l’expliquait hier dans sa chronique hebdomadaire Alexandre Adler. Contrairement aux vœux des populistes, nous n’allons pas assister à une démondialisation, mais à une régionalisation de l’économie mondiale en fonction des zones géographiques partageant la même culture.

Il reste que le paradigme mondial commence à changer. En témoigne les mesures annoncées hier outre-Rhin.  L'Allemagne prépare un budget de crise représentant plus de 150 milliards d'euros pour soutenir les emplois et les entreprises menacés par l'épidémie de coronavirus. Des sources gouvernementales ont déclaré que des centaines de milliards d'euros de soutiens additionnels au secteur privé seraient apportés alors que le ministre des Finances Olaf Scholz a déclaré que le plafond sur la dette nouvelle du gouvernement fixé dans la constitution allemande serait suspendu au vu des circonstances exceptionnelles. Selon plusieurs haut-responsables cet ensemble de mesures devrait inclure un budget additionnel de 156 milliards d'euros, 100 milliards d'euros pour un fonds de stabilité économique capable de prendre directement des participations dans des entreprises, et 100 milliards d'euros de crédit pour la banque KFW destinés à des prêts pour des sociétés en difficulté.

En outre, le fonds de stabilité apportera 400 milliards d'euros en garanties de prêts en soutien des créances d'entreprises menacées de défaut, portant le montant total des mesures envisagées à plus de 750 milliards d'euros. Selon le droit allemand, Berlin n'a pas le droit de créer de nouvelles dettes dépassant 0,35% du PIB, à moins que le pays ne soit touché par une catastrophe naturelle ou une situation exceptionnelle de même type. La chancelière allemande Angela Merkel a promis de faire tout ce qui est nécessaire pour faire face à l'impact de l'épidémie et son gouvernement devrait approuver la série de mesures lundi. Le "whatever it takes" monétaire devient enfin un "whatever it takes" budgétaire. L'Europe en rêvait. Le virus l'a fait !

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