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Macron joue l’union contre le virus
par Yves de Kerdrel

À trois jours des élections municipales, le Chef de l’État, qui avait envisagé de reporter ces élections, est sorti de son silence pour décréter une forme d’état d’urgence sanitaire. De fait, il espère recréer une union nationale, dans la bataille contre cette épidémie. Mais le virus n’éclipsera ni les mauvais résultats électoraux de son parti, ni les scories de la réforme des retraites.

15/03/2020 - 07:00 Temps Lecture 17 mn.

Alors que toute la France s’était habituée aux conférences de presse à la fois rassurantes et lisses du Professeur Salomon, le directeur général de la Santé, tous les jours à 19 h 15, avec le sentiment que l’épidémie de Covid-19 restait sous contrôle en France, le Chef de l’État est sorti de son silence jeudi soir pour annoncer que le Pays est au tout début d’une épidémie de grande ampleur. Si bien qu’il a déclaré dans la foulée, que les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités seraient fermés à compter de demain matin et "jusqu’à nouvel ordre". De la même manière il a demandé à chaque Français de réduire au "strict nécessaire" ses déplacements.

Sans le dire, ni jamais prononcer l’expression, le Président de la République a donc instauré une forme de stade 3 du plan sanitaire élaboré il y a une dizaine d’années pour parer à tout épisode épidémique de plus ou moins grande ampleur. Il ne pouvait pas faire autrement à partir du moment où l’Organisation Mondiale de la Santé a déclaré que la planète était confrontée à une "pandémie". Ce qui n’avait pas été le cas en 2003 lors de l’épisode du Sras ou avec les grippes A et H1N1. Avant de faire sa très longue allocution de 26 minutes, le Chef de l’État avait réuni un Conseil de Défense, sous forme de déjeuner, auquel participaient les sommités médicales et hospitalières françaises. Selon les informations obtenues par WanSquare, celles-ci lui ont indiqué, que sans mesure drastique, la contamination pourrait affecter 500 000 Français et donc entraîner 10 000 morts sur la base d’un taux de létalité de 2 %.

 

Quand Macron a pensé recourir à l’article 16…

 

Restait à trancher la question des élections municipales. Avant ce Conseil de défense, le Premier Ministre avait affirmé que celles-ci ne seraient reportées en aucun cas. De même que Jean-Michel Blanquer avait déclaré qu’on ne fermerait jamais les écoles. Après le conseil de défense, Emmanuel Macron a été vivement tenté de reporter les élections municipales en juin prochain. Il a donc consulté les principaux chefs des partis politiques. C’est Stanislas Guérini, le patron de la République en Marche et Gérard Larcher le Président du Sénat qui l’ont vivement dissuadé de prendre cette décision qui serait exploitée contre le pouvoir en place. D’autant plus que dans l’histoire de France, et même en temps de guerre, jamais une élection n’a été reportée.

Par ailleurs, le Chef de l’État a consulté à la fois Laurent Fabius le Président du Conseil Constitutionnel et Marc Guillaume, le Secrétaire Général du Gouvernement qui ont tous les deux souligné la difficulté juridique de cette décision. Car le code électoral prévoit qu’à partir du moment où les dates des élections sont fixées (en général trois mois à l’avance) le seul texte permettant de les reporter est l’application de l’article 16 de la Constitution qui confère les pleins pouvoirs au Président de la République. Un article qui n’a été utilisé qu’une seule fois, par le Général de Gaulle, pour mettre fin à la tentative de putsch des généraux installés à Alger et décidés à maintenir l’Algérie Française. C’est dire si cette solution a vite été écartée.

 

70 % des artisans déjà impactés

 

Du coup la France se retrouve dans une situation paradoxale où les Français vont aller voter aujourd’hui avec une certaine méfiance en gardant des distances de sécurité dans les files d’attente et en émargeant les listes électorales avec leur propre stylo. Ce qui va déboucher certainement sur un taux abstention plus élevé que d’habitude. Et sans savoir ce qu’il en sera dimanche 22 mars, à l’occasion du second tour, où la France sera peut-être passée à un stade de confinement plus élevé encore. De la même manière la fermeture des écoles va entraîner, dans de nombreux cas, des gardes d’enfants par des grands-parents âgés. Or autant les enfants sont des porteurs sains, asymptomatiques et des propagateurs du virus, autant les personnes âgées sont de plus en plus considérées comme une population à risque.

À côté de cela il y a toutes les conséquences économiques de cette épidémie, notamment sur le secteur hôtelier, sur les activités évènementielles, sur les compagnies d’aviation et les aéroports. Les trains sont vides, les taxis aussi, et les rues commencent à l’être avec une chute de la consommation, exceptée pour ce qui concerne les achats de précaution et le commerce électronique. Les grandes entreprises très présentes en Asie comme LVMH, L’Oréal ou Pernod-Ricard ont connu là-bas une forte baisse de leur chiffre d’affaires. Mais l’épisode chinois est terminé. En revanche en France, les 1 300 000 entreprises artisanales commencent à ressentir nettement les effets de certaines annulations de commandes. Que ce soit dans les services, comme dans le bâtiment. 69 % de ces entreprises qui irriguent le territoire sont affectées. Et 80 % d’entre elles ressentent déjà de fortes tensions sur la trésorerie. Sans parler d'Air France-KLM qui perd 60 millions d'euros par jour ou d'Accor qui est très à la peine.

 

De nouvelles révisions de croissance

 

Depuis plusieurs semaines déjà Bercy comme le Ministère du Travail ont pris des mesures adéquates pour permettre aux entreprises d’étaler leurs charges fiscales et leurs cotisations Urssaf. Mais cela ne va pas suffire. Et à un moment ou à un autre, l’État devra intervenir comme réassureur en dernier ressort en fournissant des lignes de crédit illimitées aux entreprises sans exiger de garanties. Que ce soit par l’intermédiaire de la BPI ou par d’autres instruments. Déjà les grandes banques françaises sont assaillies par les PME pour des demandes de refinancement par anticipation. De la même manière les demandes de mise en chômage partiel qui sont habituellement traitées en quinze jours doivent l’être en 48 heures, comme l’a assuré Muriel Pénicaud. Ce qui permet aux entreprises dont les chaînes de fabrication sont à l’arrêt de garder leurs collaborateurs en les rémunérant à hauteur de 84 % de leur salaire net.

Une chose est certaine, c’est que plus aucune prévision de croissance n’est valable. Le 2 mars, Laurence Boone, pour l’OCDE, avait révisé la croissance française de 1,3 à 0,9 %. Quelques jours plus tard Standard & Poor’s allait encore plus loin en fixant un nouveau taux de croissance à 0,7 %. Parallèlement de plus en plus de bureaux d’études voient désormais l’Allemagne plonger dans la récession. À Bruxelles on estime que l'Europe pourrait connaître une récession de 1 %. Ce qui obligerait à de nouvelles révisions en baisse de la croissance française, compte tenu de l’imbrication de nos économies. Et cela même si des deux côtés du Rhin on est désormais prêt à faire sauter tous les tabous budgétaires afin de maintenir l’économie sous respiration artificielle. Un G 7 doit avoir lieu demain par vidéo-conférence. Par ailleurs, un Eurogroupe se réunit lundi et mardi, dont les acteurs économiques aimeraient bien qu’il en sorte des mesures communes pour répondre à ce choc d’offre qui se transforme progressivement en choc de demande, du fait des mesures de quarantaine ou de confinement.

 

Un changement de braquet

 

Au niveau mondial, les gouvernements et les banques centrales ont changé de braquet en multipliant les initiatives spectaculaires pour tenter d'enrayer la propagation de l'épidémie de coronavirus et de limiter son impact sur l'économie avec l'espoir d'apaiser les craintes des populations et des marchés qui ont plongé lundi et jeudi dans des proportions parfois inédites. Selon les derniers bilans disponibles, la planète compte désormais plus de 134 500 cas de contaminations et on impute au coronavirus la mort de près de 5 000 personnes, dont plus de 1 000 pour la seule péninsule italienne. Mais beaucoup d'experts redoutent que le nombre insuffisant de tests et celui des cas non déclarés officiellement cachent un bilan beaucoup plus lourd.

Pour freiner la propagation du virus, les interdictions de rassemblements sont désormais la norme, ce qui a notamment conduit les autorités à suspendre de nombreuses compétitions sportives. En France, la Ligue de football professionnel et la Fédération française de rugby ont annoncé vendredi suspendre leurs compétitions. Ce qui risque d’être très mal ressenti par une population obligée de rester chez elle et donc devant son poste de télévision. Aux États-Unis, les compétitions les plus populaires actuellement disputées, basket, base-ball, hockey et Nascar marquent une pause et la question de l'organisation des Jeux olympiques de Tokyo reste en suspens. L'UEFA, qui organise la Ligue des champions de football et le championnat d'Europe des Nations, fera part de sa décision ce mardi.

 

Libérer des capitaux supplémentaires

 

Tous les intervenants de marché attendent désormais de voir les réponses qu'apporteront les banques centrales pour soutenir les économies de la planète. La BCE a sur ce point profondément déçu les investisseurs qui s'attendaient jeudi à une baisse des taux de l'institution monétaire européenne et Emmanuel Macron a d'ailleurs souligné jeudi soir que ces annonces "n'étaient pas suffisantes". C’est la première fois que cet inspecteur des finances - pourtant rompu aux usages économiques - se permet de critiquer l’action de l’institution de Francfort, dont l’indépendance est le premier gage d’efficacité. Le problème de la BCE n’était pas tant son absence de baisse des taux qui aurait eu le même impact qu’un coup d’épée dans l’eau. Mais la communication de Christine Lagarde, totalement décalée par rapport à la situation du moment. Quand la présidente de la BCE insiste sur sa nécessité de maîtriser l’inflation alors que les Européens ne savent pas s’ils mangeront des pâtes ou du riz, cela prouve qu’elle n’a pas encore appréhendé l’importance des mots - ce qu'on appelle le "wording" dans la bouche d’une patronne de Banque Centrale.

Dès vendredi, François Villeroy de Galhau a donc été contraint d'assurer le service après-vente de la BCE en insistant sur le fait que la Banque Centrale est prête, à titre temporaire, à acheter plus de dettes de certains pays que d'autres si la situation le justifie. Le gouverneur de la Banque de France a cherché, ainsi, à rassurer les investisseurs, affirmant que la BCE pourrait utiliser la flexibilité de ses règles d'achat d'obligations et s’éloigner également des clés de capital des pays en achetant plus d'une partie de la dette de certains et moins d'autres. Les clés de capital sont des règles de la BCE qui obligent la Banque Centrale à acheter de la dette publique dans une proportion liée au montant des capitaux que les pays membres détiennent dans la BCE. En tant que Gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau a également déclaré qu'il proposerait cette semaine au Conseil de stabilité financière de la France que les banques soient autorisées à libérer des capitaux supplémentaires qu'elles devaient constituer comme "coussin" contracyclique.

 

"L’enfer est vide ; tous les démons sont ici"

 

La Fed a de son côté annoncé jeudi le lancement de nouvelles opérations de prises en pension et des achats de bons du Trésor de différentes maturités dans le cadre de ses interventions sur les marchés, là encore sans parvenir à freiner la glissade des marchés. Quant à la Banque du Japon, elle a promis de reprendre 200 milliards de yens (1,69 milliard d'euros) d'obligations d'État japonaises à 5 et 10 ans et d'injecter dans le circuit 1 500 milliards de yens (12,6 milliards d'euros) en prêts à deux semaines. Les investisseurs attendent maintenant une attitude pragmatique des banques centrales et d’éventuelles mesures nouvelles en fonction de l’évolution très rapide de la situation qui conduit à une véritable dé-mondialisation accélérée. Avec comme principal symbole : l’interdiction d’entrée sur le territoire américain de tous ceux qui ne sont pas nés aux États-Unis ou qui n’ont pas la carte verte. Dans un pays où l'état d'urgence vient d'être mis en place.

Le problème, c'est que si de nouvelles mesures ciblées ne sont pas annoncées au moment où elles sont attendues par les acteurs économiques, la situation étant tellement irrationnelle, qu’elle risque de se transformer en un problème systémique. Keynes comparait l’investissement en Bourse à un concours de beauté. La question n’étant pas de choisir la "Miss" que l’on pense être la plus belle, mais celle dont on pense que les autres vont l’élire. Aujourd’hui nous sommes dans un cas de figure parallèle où la peur des principaux décideurs laisse croire au simple investisseur qu’il doit lui aussi avoir peur. À cela s’ajoute l’importance de la gestion passive et du trading à haute fréquence qui déclenche des ordres de vente automatisés à partir du moment où sont franchis à la baisse des seuils décisifs. À Paris le principal support graphique se situe désormais à 4 000 points - un seuil à peine inférieur à la clôture de vendredi soir - maintenant que ceux de 5 200 et de 4 600 ont été enfoncés. Mais on peut toujours espérer que le pire ne soit pas sûr. Car comme l’écrivait Shakespeare : "L’enfer est vide. Tous les démons sont ici". La semaine écoulée a bien montré à quel point tous les démons s’étaient donné rendez-vous sur les places boursières et dans les cerveaux embrumés de traders au comportement plus grégaire que réfléchi.

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