éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Quand un virus rend le monde irrationnel
par Yves de Kerdrel
Alors que la Chine est sur le point d’endiguer l’épidémie de Covid-19, celle-ci crée la panique en Europe. Notamment à cause de sa vitesse de sa propagation en Italie. Emmanuel Macron devrait annoncer le passage au stade 3 incessamment avec à la clé la fermeture des écoles. Tout cela éclipse les débats politiques et rend les financiers fous en exigeant des baisses de taux qui n’auront aucun effet.
Il y a une semaine Emmanuel Macron s’est livré à une manœuvre peu grandiose consistant à convoquer un conseil des ministres exceptionnel uniquement consacré au coronavirus. Et quelques heures plus tard on apprenait que cette réunion avait aussi – voire surtout – servi à autoriser Premier Ministre à se rendre à la tribune de l’Assemblée nationale afin de décréter la mise en œuvre de l’article 49, alinéa 3 de la constitution afin de faire adopter sans débat ni vote la loi instaurant la réforme des retraites. Il y avait dans cette petite manœuvre comme une part de cynisme qui n’a pas échappé à l’opinion publique.
Selon une enquête YouGov exclusive pour Le HuffPost réalisée les 2 et 3 mars, 68% des français désapprouvaient cette méthode, contre 24% des sondés qui l’approuvent. Par ailleurs 66% de nos concitoyens estiment qu’Édouard Philippe n’aurait pas dû utiliser l’article "en plein coronavirus", contre 22% qui le soutiennent. Enfin, à propos de la propagation du virus en France, ils sont 64% à se dire inquiets par la situation contre 34% qui ne le sont pas. Un chiffre qui, sans surprise, est bien plus élevé chez la population plus âgée. 70% des plus de 55 ans se disent inquiets, contre 58% chez les jeunes de 18 à 34 ans. Par ailleurs un sondage fait par Les Échos refaisait passer la cote de popularité d’Emmanuel Macron sous la barre fatidique des 30 %. Ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps.
Ne rien refuser au Premier Ministre
A plusieurs de ses proches qui ont interrogé le Chef de l’État afin de lui demander pourquoi il était tombé dans le piège du 49-3, qui instaure un climat de brutalité politique à quelques jours d’élections municipales décisives, celui-ci n’a cessé de répéter : "Je sais bien, mais je ne pouvais pas le refuser à mon Premier Ministre". Une phrase qui peut être comprise de deux manières. Soit le Chef de l’État se défausse de la responsabilité de cette méthode sur le locataire de Matignon, et cherche à le faire savoir. Soit il l’a effectivement fait sous la pression d’Édouard Philippe avec déjà, en tête, l’idée d’un très vaste remaniement gouvernemental après les municipales de manière à assurer la gestion du Pays au cours des deux années qui nous séparent des présidentielles.
Il reste qu’aujourd’hui le virus est dans toutes les discussions, en manchette de tous les quotidiens ou en ouverture de tous les journaux télévisés. D’autant plus que la France compte désormais officiellement 16 décès et que le nombre de contaminations a explosé la semaine passée (près de 1.000 cas hier) avec un nombre croissant de "clusters" où le confinement est désormais la règle. C’est ce qui a amené, le Chef de l’État, vendredi, en visitant un EHPAD en compagnie du Directeur Général de la Santé, à avertir que la France s’apprêtait à passer en stade 3. Pour l’heure aucune mesure nationale de quarantaine, de fermeture d’écoles ou de restriction de circulation n’est envisagée, comme le prévoit, de façon très théorique, le Plan de prévention et de lutte rédigé en 2011 en cas de pandémie grippale. Les mesures devraient être décidées région par région. Ces questions sont au coeur du Conseil de Défense convoqué ce soir à 18 h à l'Elysée.
Une urgence : préserver les soignants
Ce stade 3 est conçu de manière, non plus à contenir le virus, mais à éviter qu’il ne fasse trop de victimes. Pour éviter tout risque de contamination de patients entre eux, de nombreux hôpitaux ont mis en place des centres de consultations consacrés au Covid-19, autonomes des services d’urgences habituels. Des lits supplémentaires ont également été dégagés. A l’AP-HP, on annonce disposer à Paris d’une centaine de lits à Bichat et à la Pitié-Salpétrière, les deux hôpitaux de référence, et de 500 lits répartis sur tous les établissements du groupe. A l’hôpital Tenon, un petit pavillon a été réaménagé pour pouvoir accueillir les patients infectés par le coronavirus. Sur toute l’Ile-de-France, c’est au total 1 500 lits dans les services de maladie infectieuse ou de médecine qui devraient être disponibles.
Mais surtout, en prévision de l’afflux de patients, les hôpitaux ont renoncé à isoler les soignants qui auraient été en contact avec des malades du Covid-19. Ainsi de nombreuses personnes placées en quarantaine préventive ont reçu la consigne de rentrer chez elles. De manière à ce que le personnel soignant se concentre sur les cas les plus graves, les personnes fragiles ou âgées. Par ailleurs le Directeur général de la Santé ont fait le choix – assez rationnel – de préserver les soignants et de garder ainsi dans les hôpitaux ou les centres d’accueil toutes les compétences nécessaires. Dans le cas du cluster de l’Oise, près de 200 soignants se sont ainsi retrouvés confinés sans être contaminés obligeant les malades à être soignés à Paris où dans le Nord de la France.
Quand Bruno Le Maire parle trop vite…
Même si quelques polémiques ont débuté sur la pénurie de masques, de gel hydro-alcoolique voire même de principes actifs, fabriqués à 60 % en Chine, une forme d’union nationale existe tout de même maintenant sur cette crise sanitaire inédite et sa gestion par les pouvoirs publics. Comme à chaque crise on observe des comportements irrationnels de la part de français ou des actes d’incivisme visant à voler des masques dans les hôpitaux. Reste à savoir comment réagira la population à un passage en stade 3, surtout si les écoles se trouvent fermées et si la circulation est restreinte. Les premières conséquences seront surtout économiques. Avec des chaines de logistique interrompues, donc des usines au ralenti, donc du chômage partiel. Ce qui a amené le Ministre de l’économie à prévoir des mesures de trésorerie pour les entreprises les plus concernées.
Alors qu’il y a une semaine le Ministre de l’économie chiffrait à seulement 0,1 point l’impact négatif de cette crise sur la croissance française, Standard & Poor’s a estimé, vendredi, que l’impact – en fonction de ce qui est connu aujourd’hui – serait de 0,6 point, ramenant la croissance française à 0,7 % sur l’ensemble de l’année. Ce chiffre semble plus crédible que celui donné un peu trop rapidement par le locataire de Bercy. De la même manière Thierry Breton chiffrait à 1 milliard d’euros la perte nette pour le tourisme. Ce chiffre est très inférieur aux prévisions les plus optimistes. La perte d’Air France se chiffre déjà sur un mois à 200 millions d’euros, avec des billets bradés (un San Francisco-Paris est vendu 250 euros au lieu de 1200 euros habituellement).
Le virus ne tue pas la bulle financière
Dans ces conditions les marchés ont alterné les séances de repli et celles de net rebond. Mais l’irrationnel le plus incompréhensible a été atteint mardi avec une baisse des taux de 0,5 points, annoncée par la Réserve Fédérale, alors que l’économie américaine n’est pas vraiment touchée, comme en témoigne le nombre très élevé de création d’emplois en février, bien supérieur à toutes les prévisions. Certes Donald Trump réclamait par ses tweets une baisse encore plus forte des taux. Il reste qu’au lieu de rassurer les marchés ce geste les a plutôt affolés entrainant un fort repli de Wall Street. On se demande au nom de quoi il faudrait soutenir à tout prix les marchés en agissant sur le levier monétaire. Ce virus fait peut-être des morts, mais il n’arrive pas à tuer la bulle financière qui gonfle depuis dix ans, et semble rendre les économistes uniquement sensibles au niveau des indices boursiers comme s’ils représentaient l’Alpha et l’Omega de la bonne santé économique.
Le combat que livrent les banques centrales face à la menace que fait peser le coronavirus sur l'économie mondiale devrait continuer à tenir les marchés en haleine pendant de longues semaines. L'épidémie qui ne cesse de se propager à travers le monde a en effet tout d'un "cygne noir", autrement dit un choc externe imprévu et majeur aux allures de cauchemar pour les investisseurs comme pour les décideurs monétaires, sans parler des gouvernements. Il faut plus de quelques séances pour juger une mesure de politique monétaire mais le débat sur l'efficacité que pourrait avoir la baisse de 50 points de base de l'objectif de taux des fed funds annoncée mardi en urgence par la Réserve fédérale fait rage. La banque centrale américaine n'avait plus baissé ses taux entre deux réunions monétaires ni décidé une mesure d'une telle ampleur depuis 2008, soit au cœur de la crise financière.
Fuite en avant irrationnelle des Banques centrales
L'efficacité d'une baisse de taux sur un choc d'offre lié au dérèglement des chaînes d'approvisionnement, qui débouchera immanquablement sur un choc de demande provoqué notamment par les mesures de confinement, reste à prouver. Pourtant une action coordonnée se dessine de la part des instituts d'émission, avec des mesures de stimulation déjà annoncées également en Australie, au Canada, à Hong Kong ou encore en Malaisie, en attendant la Banque centrale européenne, dont la réunion monétaire se tiendra jeudi. La présidente de la BCE, Christine Lagarde, a laissé entendre que sa préférence allait vers des mesures ciblées mais les marchés ne sauraient s'en contenter puisqu'ils évaluent désormais à 90% la probabilité que l'institution de Francfort baisse son taux de dépôt de 10 points de base pour le porter à -0,6%.
Poussées par les prophéties auto-réalisatrices – qui fonctionnent à merveille auprès des opérateurs de marché - les banques centrales pourraient donc être condamnées à une fuite en avant par des marchés habitués à les voir éteindre les incendies. A titre d'illustration, la probabilité que la Fed annonce le 18 mars une nouvelle baisse de taux, de 50 à 75 points de base, est déjà évaluée à 100%, selon le baromètre FedWatch de CME Group. Si l'efficacité des réponses monétaires face au risque sanitaire reste à démontrer – et peut même faire sourire un élève de première année en Sciences économiques - il ne fait plus de doute que l'épidémie aura un impact significatif sur l'économie mondiale comme sur les résultats des entreprises.
Un impact encore difficile à mesurer par les entreprises
D'après les estimations d'UBS, les effets du coronavirus pourraient enlever 10 à 20 points de base à la croissance mondiale cette année et jusqu'à 60 points au produit intérieur brut de la Chine. La croissance de la deuxième économie mondiale tomberait ainsi de 6% à 5,4% en 2020 avec une catastrophe à attendre pour le premier trimestre. Si la propagation du coronavirus ne ralentit pas au cours des prochaines semaines, une révision massive des perspectives de croissance mondiale paraît inévitable. La croissance faible attendue des résultats pour l'année 2020 pourrait dès lors se trouver anéantie et pourrait justifier une baisse supplémentaire des actions compte tenu de valorisations déjà tendues. Les banques centrales pourraient donc une nouvelle fois servir à soutenir les valorisations des actifs risqués plutôt qu'à donner un coup de pouce à l'économie réelle.
S’agissant des entreprises françaises cotées en bourse qui ont maintenant pratiquement toutes publié leurs résultats, elles n’ont que très partiellement modifié leur "guidance". L’autorité des marchés financiers, a été très réactive sur ce sujet, appelant les groupes cotés à être transparents dans leur communication financière. Notamment à l’occasion des prochaines assemblées générales d’actionnaires au cours desquelles elles seront forcément interrogées sur l’impact qui leur est réservé, en fonction de leur activité et de leur présence géographique. Mais surtout dans la partie consacrée aux risques des documents de référence. Cette partie qui existe depuis une quinzaine d’années dans les rapports annuels est considérée par les entreprises comme un simple exercice de style. Au moins cette année devra-t-il servir à quelque chose.
Lagardère sous pression à deux mois de son assemblée
La seule actualité qui a dominé cette semaine, concernant les groupes du CAC 40, a été la forte montée en puissance du fonds Amber Capital au sein de Lagardère. Il détient désormais plus de 15 % des titres. Ce qui fait de lui le premier actionnaire devant les Qataris (13 %). Pour Amber, il s’agissait de montrer que la cooptation comme nouveau membre du conseil de surveillance de Nicolas Sarkozy et de Guillaume Pépy ne l’impressionnait pas. C’est aussi un moyen de faire pression sur le groupe afin qu’il améliore sa gouvernance à deux mois de l’assemblée générale. D’autant que dans quelques jours la Cour d’Appel se prononcera sur la publication des comptes – demandée par Amber – de la holding personnelle d’Arnaud Lagardère, tenue à bouts de bras par le Crédit Agricole.
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