Politique monétaire / Banque de France / François Villeroy de Galhau / BCE
Politique monétaire
Banque de France / François Villeroy de Galhau / BCE
Interview exclusive de François Villeroy de Galhau : "Nous fournirons toute la liquidité nécessaire aux entreprises, et interviendrons dès cette semaine sur le "commercial paper"
Plusieurs voix se sont récemment élevées pour alerter sur le fait que le marché du crédit interentreprises était en voie de se geler, quelle est votre appréciation ?
D’abord je veux redire l’engagement général qui est celui de l’Euro-système et de la Banque de France. Nous nous sommes engagés à ce que la liquidité de toutes les entreprises puisse être assurée dans ce choc, quelle que soit leur taille, et quel que soit le canal de financement.
Sur les délais de paiement interentreprises nous n’avons pas aujourd'hui de signes de blocage, mais nous avons une vigilance. Comme la liquidité sera disponible pour tout le monde, il ne faut pas que certains pensent optimiser leur situation individuelle au détriment des autres. Nous avons donc mis en place hier avec Bruno Le Maire un Comité de crise codirigé par la médiation du crédit de la Banque de France et le médiateur interentreprises. Ils vont avoir leur première réunion dès ce jeudi avec les fédérations professionnelles. Nous allons surveiller toutes les pratiques de très près, valoriser les bons comportements et nous pénaliserons les mauvais.
Qu’est-ce qu’un bon comportement ?
C’est de tenir ses délais de paiement antérieurs à la crise, s’ils étaient corrects, ou de les raccourcir si possible ; et un mauvais comportement, c’est de les rallonger. La liquidité est là et restera là. Il n’y a donc aucune raison d'augmenter ses délais de paiement au détriment de ses fournisseurs, notamment quand il s'agit de PME.
" Nous sommes déterminés à être un acteur opérationnel, équitable et significatif sur le marché du "commercial paper" dès cette semaine "
Parmi le bouclier de liquidité mis en place par la BCE, il y a le rachat de "commercial paper" ?
C’est effectivement une des grandes nouveautés de notre paquet annoncé mercredi dernier, qui est très important pour le financement à court terme des grandes entreprises et des ETI. Notamment en France qui dispose d’un large marché appelé NeuCP. Jusqu’à présent nous n’achetions pas de titres d’entreprise d’une durée inférieure à six mois. Désormais nous pourrons acheter toutes les maturités de commercial paper, à partir du "1 mois". Les opérations vont commencer cette semaine, probablement demain mercredi. Cela va donc extrêmement vite par rapport à ce qui a été décidé par la BCE il y a moins d’une semaine.
Par ailleurs nous pouvons donner trois assurances à ceux qui utilisent le marché du "commercial paper", instrument qu'on appelait autrefois les billets de trésorerie. La première, c’est que nous veillerons à ce que les prix auxquels nous achèterons ne reflètent pas des conditions de marché stressé. En termes de quantité, nous aurons des solutions très pragmatiques pour gérer les limites d’achat, de façon à pouvoir acquérir avec toute la flexibilité requise les nouvelles émissions. Enfin s’agissant de la gestion dans le temps, nous veillerons à être présents de façon continue et aussi uniforme que possible et sans discrimination entre les émetteurs.
Nous sommes déterminés à être un acteur opérationnel, équitable et significatif sur le marché du "commercial paper" dès cette semaine afin d'y ramener de la confiance. De la sorte, d’autres intervenants seront encouragés à y revenir rapidement.
Cet acteur, c’est la Banque de France ou la BCE ?
C’est l’Eurosystème. Et pour ce qui concerne la France, c'est donc la Banque de France qui sera contrepartie.
Toutes ces dispositions ne concernent que le "commercial paper" ou également les obligations bancaires ?
Ce que nous achetons ce sont des titres courts émis par les entreprises, pas de papier commercial bancaire. Les banques assurent la liquidité de leurs propres certificats de dépôt. Et nous assurons la liquidité des banques françaises : c'est une chaîne logique.
" La leçon de la crise de 2008 a été tirée. C’est qu’il faut agir extrêmement vite, avec aujourd'hui un seul impératif : procurer ce bouclier de liquidité pour toutes les entreprises."
Ces interventions porteront sur le marché secondaire ou bien également le marché primaire ?
Elles porteront non seulement sur le secondaire mais aussi sur le primaire sauf lorsqu’il s’agit d’entités publiques.
Le CSPP représente environ 20 % du programme de rachat d’actifs (QE) lancé en novembre dernier. Puisque la BCE a vanté le caractère "flexible" de son programme, la part allouée aux rachats de dettes d’entreprise (et donc aux billets de trésorerie) devrait-elle augmenter selon vous ?
Je rappelle que nous sommes là dans le cadre du PEPP exceptionnel décidé la semaine dernière. Nous achèterons donc des titres publics, du "commercial paper", et des "obligations corporate" avec un seul mot d’ordre : une très grande flexibilité, d’autant que nous bénéficions d’une enveloppe de 750 milliards d’euros auxquels s’ajoutent les 300 milliards du programme d’achat décidé antérieurement. Tout cela sans aucune répartition préalable de catégorie de créances, ni de contraintes rigides entre les pays.
Depuis le début de cette crise, on constate que les banques centrales se sont efforcées de mobiliser l’ensemble de leurs outils à disposition. Concernant le soutien aux entreprises, existe-t-il des canaux encore inexplorés à travers lesquels la BCE pourrait intervenir ?
Quand vous regardez les réactions et les programmes mis en place par les grandes banques centrales, nous avons fait preuve d’une rapidité et d’une ampleur qui n’ont aucun précédent. Certains ont pu regretter, début mars, un manque de coordination. Aujourd’hui ce n’est pas le cas tant en termes de puissance et de convergence des actions. La leçon de la crise de 2008 a été tirée. C’est qu’il faut agir extrêmement vite, avec aujourd'hui un seul impératif : procurer ce bouclier de liquidité pour toutes les entreprises.
Il y a un autre canal que nous avions décidé de mettre en place la semaine précédente. C'est une enveloppe de liquidité massive pour toutes les entreprises qui se financent via les banques. C’est le fameux "TLTRO 3" dont nous avons beaucoup augmenté l’enveloppe, puisqu’on va pouvoir aller jusqu’au refinancement de 50 % des crédits à l’économie faits par les banques. Cela veut dire qu’on est passé de potentiellement 1 800 milliards à 3 000 milliards d'euros. C’est une grosse puissance de feu. Et c'est extrêmement important pour les PME et TPE, qui se financent par les banques et qui ont, de la sorte, toute leur place dans ce paquet de liquidité.
Parmi les canaux il y a aussi une intervention possible sur les taux directeurs ?
Cela reste théoriquement possible. Si nous ne l’avons pas fait, c’est que nous avons pensé que c’était moins efficace pour les financements des entreprises européennes que les deux paquets de liquidités mis en place. Nous avons déjà les taux d’intérêt les plus bas de toutes les économies avancées. D’autres banques centrales ont choisi de baisser leur taux, mais les leurs étaient plus élevés que ce que pratique la BCE. Nous avons par ailleurs choisi, dans ce fameux TLTRO 3, pour la première fois de prêter aux banques à un taux inférieur à la facilité de dépôt (-0,75 %). Par ce biais-là nous favorisons encore la baisse des taux accordés aux entreprises.
" Clairement, la croissance sera négative en 2020 puis positive en 2021 "
Dans cette période de crise quels sont les principaux indicateurs que regarde le Gouverneur de la Banque de France.
J’en regarde principalement deux : le premier, c’est la situation des entreprises et PME sur le terrain. Nous avons la chance d’avoir un réseau territorial qui nous permet de faire des enquêtes mensuelles auprès de 8 500 entreprises. À cela s’ajoute le fait que nous avons un médiateur du crédit dans chaque département. L’autre indicateur concerne les marchés, et plutôt les marchés de dettes que les marchés d’actions : ceux-ci vont rester volatils tant qu’il y aura de l’incertitude. Les marchés de dettes sont beaucoup plus importants a court terme car ils doivent pouvoir fonctionner de manière efficiente pour le bon financement de l’économie.
Un des points très importants qui a justifié notre intervention de la semaine dernière, c’est la menace que nous avons perçue sur la transmission sur notre politique monétaire.
En effet, nous avons d'abord observé un phénomène de fragmentation des taux d’intérêt à long terme entre pays, des conditions financières qui ont donc divergé entre les différentes économies. Mais en outre, au début de la semaine dernière, on a vu une montée générale des taux à long terme dans tous les pays. Tout ceci allait dans le sens d’une dégradation des conditions financières pour les entreprises, soit ce que nous souhaitons à tout prix éviter. C'est un phénomène que nous avons réussi à inverser grâce à notre annonce. La bonne transmission de la politique monétaire suppose que nous maîtrisions aussi les mouvements sur les taux d’intérêt à long terme.
La Banque de France devait publier aujourd'hui ses nouvelles prévisions de croissance pour l'année 2020 et a décidé de les reporter au mois de juin. Est-ce qu’une nouvelle estimation sera faite d'ici là ? Pensez-vous que le contexte sera suffisamment éclairci avant juin ?
Non, d’ici là nous publierons des estimations de court terme, c’est-à-dire des estimations trimestrielles que nous calculons chaque mois sur la base de 8 500 entreprises. Le 8 avril, nous publierons ce que nous disent les entreprises sur le mois de mars et donc une troisième estimation de la croissance sur le premier trimestre. Début mai, nous publierons une première estimation sur le deuxième trimestre. Clairement, la croissance sera négative en 2020 puis positive en 2021. Mais les chiffres dépendront de deux variables : la durée de la bataille sanitaire et le temps nécessaire pour contrer le virus, ainsi que notre capacité à préserver au maximum le tissu productif pour rebondir ensuite de manière rapide.
Propos recueillis par Marie-Amélie Fauchier Magnan, Yoann Defrance et Yves de Kerdrel
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