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Macron veut penser l’impensable
par Yves de Kerdrel
Après avoir redonné une fenêtre de fin de crise aux Français avec un début de déconfinement prévu le 11 mai, le Chef de l’État semble plus préoccupé de préparer un Acte III adapté au « monde d’après » qu’à gérer les effets gigantesques de la crise économique mondiale. Ce qui place Édouard Philippe en porte-à-faux et ce qui laisse Bruno Le Maire attirer toute la lumière.
Penser l’impensable. Tel est aujourd’hui le but que s’est donné Emmanuel Macron. Comme il l’a dit au Financial Times dans un entretien de très bonne qualité : "We are all embarking on the unthinkable". Et sa responsabilité aujourd’hui, assure-t-il, est de préparer cet impensable. Il semble vouloir y consacrer toute son énergie. Il demande des notes à des patrons du CAC 40 qu’il estime comme Alexandre Bompard ou Sébastien Bazin. La veille de la publication de l’entretien accordé au FT, l’hebdomadaire Le Point livrait quelques confidences du Chef de l’État tirées d’un court entretien, où plus que la gestion de la crise, il insistait sur l’après et sur la responsabilité qu’il se donne pour préparer ce monde de demain. Au point de dire : "Ce moment ébranle beaucoup de choses en moi. Il faut avoir une disponibilité intellectuelle et morale pour penser le nouveau".
Tout cela transparaissait déjà dans son allocution de lundi dernier au cours de laquelle il a tenu à entrouvrir une fenêtre de sortie de crise pour la plupart des Français avec une première date de "déconfinement" fixée au 11 mai. Sans insister sur les modalités dont il laisse à Édouard Philippe et à Olivier Véran le soin de gérer ces détails qui ne sont plus du ressort du Château. Le Premier Ministre et son ministre de la santé feront cette après-midi une nouvelle conférence de presse. Non pas pour donner d’ores et déjà tous les détails de ce "déconfinement" sur lequel Jean Castex travaille d’arrache-pied avec Jean-Michel Blanquer, Élizabeth Borne ou Christophe Castaner et les membres du comité scientifique. Mais sans doute davantage de manière à refaire un exercice pédagogique sur l’épidémie et la question des tests, préalable au "déconfinement".
Friture sur la ligne avec Matignon
Il reste que depuis plus de trois semaines il y a de la friture sur la ligne entre Matignon et l’Élysée. Édouard Philippe a bien perçu les messages d’Emmanuel Macron sur la nécessité de préparer "un monde d’après". Ce qui signifie le passage, non pas par un Acte II bis, mais par un Acte III centré sur les préoccupations écologiques avec paradigme beaucoup moins libéral que jusqu’ici. Lundi dernier, Emmanuel Macron a évoqué la nécessité de reconstruire le Plan, cette "ardente obligation" gaullienne que Dominique de Villepin avait rayé d’un trait de plume pour une simple querelle de personne avec Henri Guaino. Il n’est pas certain que dans la France d’après l’économie sera administrée, mais le Chef de l’État veut humaniser le capitalisme et remettre à plat les fondements d’une Europe qui repose trop sur la notion de marché.
Il n’est pas certain qu’un Édouard Philippe, droit dans les bottes d’Alain Juppé, et qu’un Benoit Ribadeau-Dumas, son fidèle directeur de cabinet, issu comme lui du conseil d’État partagent le nouveau dirigisme, et soient parfaitement à l’aise avec le fait que 24 millions de Français soient aujourd’hui rémunérés par l’état. Tous deux sont encore attachés à un monde où l’on tente de pratiquer la politique de l’offre, tout en essayant d’afficher des comptes publics tendant vers l’équilibre. À l’inverse Bruno Le Maire, que l’on voit partout, est tout à fait à l’aise avec la gestion de la crise définie le week-end du 14 et 15 mars derniers par l’Élysée. Aucun état d’âme avec les 110 milliards du plan de soutien – auquel il faudra bien rajouter un plan de relance – ni avec un déficit budgétaire représentant 9 % du PIB. À tel point qu’à Bercy, le Ministre de l’économie est désormais surnommé "Bruno Le Rouge".
Un acte III pour l’après 2022
Personne ne sait encore à quel moment Emmanuel Macron aura posé les bases de son Acte III, qui sera aussi d’une certaine manière un programme électoral pour 2022. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, lors de l’entretien avec les journalistes du Financial Times, le Chef de l’État avait remis au centre de son bureau son livre programme de l’automne 2016 "Révolution" au sein duquel il définissait le "En même temps". Car c’est bien un nouveau "en-même-temps" que le Président de la République doit définir pour cet Acte III. Un capitalisme responsable qui continue à créer de la richesse et qui réduise en même temps les inégalités. Une France à reconstruire notamment dans son offre de soins et dans sa souveraineté industrielle en même temps qu’une Europe qui trouve enfin sa dimension politique. Et par commencer une prise de conscience de la responsabilité environnementale en même temps que le progressisme auquel il continue de croire dur comme fer.
Tout cela peut paraître bien abstrait au moment où une quantité d’artisans se demandent s’ils pourront passer les deux mois qui viennent, et où l’on évoque la fermeture définitive de 25 % des restaurants, sans compter une filière touristique sinistrée, avec tous les emplois induits qui vont disparaître. Certes l’air n’a jamais été aussi pur à Paris depuis cinquante ans. Mais si la France respire mieux, elle va être asphyxiée en quelques mois. Même si des grands groupes, peu dépendants du marché français comme LVMH ou L’Oréal ont apporté une petite lueur d’espoir en fin de semaine en publiant des chiffres d’affaires trimestriels bien meilleurs que ce que les analystes les plus optimistes pouvaient anticiper.
Et maintenant il faut reconstruire
Car c’est une chose que d’avoir mis en œuvre un plan de soutien de 45 milliards d’euros, réévalué à 100 milliards, puis à 110 milliards dans une loi de finances rectificative qui sera votée d’un claquement de doigts. Mais si ces dispositions ne suffiront même pas à panser les plaies du confinement, combien faudra-t-il mettre sur la table pour relancer l’économie d’une part et reconstruire la France de l’après-Covid. François Villeroy de Galhau, lors d’une audition au Sénat n’a pas hésité, pour la seconde fois en dix jours à faire un parallèle entre la France de demain et celle de 1945. À la différence près qu’il n’y aura pas de Plan Marshall pour financer la reconstruction. Pas d’inflation pour effacer la montagne de dette publique. Et pas non plus de concorde nationale comme essayent d’en convaincre le Chef de l’État certains de ses proches. Bien sûr un nouveau gouvernement pourrait toujours intégrer un Jean-Pierre Raffarin ou un Renaud Muselier, voire une NKM. Mais dans ce cas, le monde d’après ressemblera surtout à "l’ancien monde" que l’Emmanuel Macron de 2017 entendait reléguer au magasin des accessoires.
Si les marchés ont continué à évoluer en dents de scie cette semaine, avec toutefois moins de volatilité, ils ont reçu comme une douche froide le nouvel effondrement des prix du pétrole, et les nouvelles inscriptions au chômage outre-Atlantique qui portent à plus de 20 millions le nombre de sans-emploi créés en trois semaines par cette nouvelle grande dépression. Et il faut s’attendre à ce que ce chiffre se dégrade encore. Une note confidentielle de la Réserve Fédérale que WanSquare a pu consulter montre que les chiffres du chômage américain sont très sous-estimés et qu’il faudrait inclure au moins 5 à 10 millions (aujourd’hui) de chômeurs supplémentaires aux statistiques. Ce qui porterait le chiffre réel à 25 millions de sans-emploi. Pour mémoire, au pire moment de la dépression de 1929, les États-Unis ont compté 9 millions de chômeurs.
Disparition des PIB combinés de l’Allemagne et du Japon
Tout cela conforte les anticipations du FMI rendues publiques en début de semaine. Pour l’institution de Washington, l'économie mondiale devrait se contracter de 3 % cette année en raison de la chute de l'activité provoquée par la pandémie de coronavirus, un choc sans précédent depuis la "Grande Dépression" des années 1930. Dans ses nouvelles perspectives économiques mondiales, le FMI ajoute tabler sur un rebond de 5,8 % en 2021 mais prévient que ses prévisions sont marquées par une extrême incertitude et que la réalité pourrait être bien plus sombre si l'évolution de la pandémie ne correspond pas aux projections actuelles.
Cette reprise éventuelle en 2021 n'est que partielle car le niveau de l'activité économique devrait rester inférieur au niveau prévu pour 2021 avant que le virus ne frappe. Le scénario le plus optimiste du Fonds estime que la pandémie devrait amputer l'activité économique mondiale de 9 000 milliards de dollars sur deux ans, soit l'équivalent des produits intérieurs bruts combinés de l'Allemagne et du Japon. Les nouvelles prévisions s'appuient sur l'hypothèse d'un pic de la pandémie au deuxième trimestre dans la plupart des pays et d'un reflux au second semestre permettant progressivement une levée des mesures de confinement et une reprise de l'activité économique. Mais une prolongation de la pandémie au troisième trimestre pourrait se traduire par une contraction de trois points supplémentaires de l'économie mondiale en 2020 et par une reprise plus faible en 2021. Une nouvelle vague d'infections en 2021, qui forcerait les pays touchés à renouer avec le confinement, coûterait entre cinq et huit points de PIB et se solderait donc par une deuxième année consécutive de récession à l'échelle de la planète.
Le pire trimestre de la Chine en trente ans
En janvier, avant que la pandémie en Chine et ailleurs ne prenne de l'ampleur, le FMI avait dit tabler sur une croissance mondiale de 3,3 % en 2020 et de 3,4 % en 2021. La contraction désormais attendue cette année va toucher en premier lieu les économies les plus avancées, qui sont aussi les plus durement touchées par la pandémie : le PIB des États-Unis devrait chuter de 5,9 % avant un rebond de 4,7 % en 2021, toujours dans le meilleur des scénarios établis par le FMI. La zone euro, elle, subirait une contraction de 7,5 % en 2020 avec une chute de 9,1 % du PIB en Italie, de 8,0 % en Espagne, de 7,0 % en Allemagne et de 7,2 % en France. En 2021, le rebond de la zone euro serait équivalent à celui anticipé aux États-Unis avec une croissance de 4,7 %. La Chine devrait rester en croissance cette année, mais de 1,2 % seulement contre 6 % attendu en janvier. En 2021, le PIB chinois devrait rebondir de 9,2 %.
Pour l’heure le tableau en Asie est plus sombre qu’on ne l’imagine à Washington. L’économie chinoise s’est, en effet contractée au premier trimestre pour la première fois depuis au moins 1992, alors que l’épidémie de coronavirus a paralysé la production et la consommation, accentuant la pression sur Pékin pour qu’il engage des mesures supplémentaires pour contrer les effets de la crise sanitaire. Le produit intérieur brut de la Chine a chuté de 6,8 % en rythme annuel sur la période janvier-mars. Il s’agit d’un déclin supérieur au consensus qui ressortait à -6,5 % après une croissance de 6 % au quatrième trimestre 2019. C’est surtout la première contraction du PIB chinois depuis au moins 1992, année de l’introduction des statistiques officielles sur la croissance.
Les défis de l’Empire du Milieu
Alors que la Chine est parvenue à rouvrir une grande partie de l’économie après sa paralysie en février, les analystes estiment que les décideurs à Pékin ont devant eux un immense défi pour revigorer la croissance économique alors que l’épidémie de coronavirus pèse lourdement sur la demande mondiale. D’un trimestre sur l’autre, le PIB a décliné de 9,8 % sur la période janvier-mars, contre une croissance de 1,5 % au trimestre précédent, montrent les données communiquées par le Bureau national de la statistique. Selon d’autres données publiées en fin de semaine, la production industrielle chinoise a décliné plus qu’attendu en mars en rythme annuel, à -1,1 %, tandis que les ventes au détail ont chuté de 15,8 % sur la même période. Des analystes s’attendent à ce que la crise sanitaire provoque cette année plus de 30 millions de pertes d’emploi en Chine. De fait Pékin a promis d’augmenter les dépenses budgétaires pour limiter les effets économiques de l’épidémie, alors que le chômage menace la stabilité sociale.
Mais outre les conséquences économiques, l’Empire du Milieu doit faire face aux accusations, pas totalement infondées, de dissimulation du vrai nombre de victimes. La ville de Wuhan aurait-elle construit un gigantesque hôpital en dix jours pour n’afficher un nombre de morts inférieur à celui de la Belgique. Elle va voir s’appauvrir une grande partie de sa classe moyenne qui commençait à prendre le relais des importations occidentales, grâce à un pouvoir d’achat dopé par de récentes hausses de salaires. Et surtout à cela va s’ajouter l’effondrement de la demande externe. D’abord de manière conjoncturelle, à cause de la récession qui va frapper les économies occidentales. Ensuite et surtout de manière structurelle par le rapatriement progressif, mais massif, de nombreuses implantations industrielles de firmes américaines ou européennes. C’est le seul atout reconnu dans le maigre bilan de Donald Trump. Et c’est maintenant le défi d’une Europe. Surtout si comme l’affirme Emmanuel Macron, elle doit enfin apparaître comme une puissance politique. Des beaux défis en perspective pour le pays qui reste en principe, nolens volens, à l’origine de cette crise sanitaire, qui pèsera longtemps dans nos opinions publiques par la simple mémoire due aux morts.
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