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Yves de Kerdrel
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Vers une récession plus dure et plus longue que prévu
par Yves de Kerdrel
En deux semaines la crise du coronavirus, qui frappe désormais de plein fouet les États-Unis, a plongé dans le chômage plus de dix millions de salariés. Et cela va continuer à augmenter. Avec un plan Trump mal ciblé pour éviter une profonde récession qui va affecter ensuite l’Europe comme un second choc externe. De fait, l’Élysée et Matignon préparent un plan de soutien à plus long terme.
Lorsque le 16 mars dernier, le Chef de l’État a annoncé un confinement général et en même temps des mesures de soutien économique pour toutes les entreprises qui seraient affectées par cette mise en sommeil du Pays, il pensait que cette mesure serait une sorte de parenthèse. Une simple parenthèse recommandée par son conseil scientifique pour limiter la propagation du virus, et de fait, éviter une saturation des infrastructures hospitalières. À cela s’ajoutait une préoccupation purement politicienne liée à l’annulation du second tour des élections municipales, après la grossière erreur sanitaire d’avoir maintenu le premier tour. Une erreur qui vaut aujourd’hui à de nombreux maires de petites communes, présidents de bureaux de votes et assesseurs d’être contaminés, voire hospitalisés.
Personne à ce moment-là ne pouvait évaluer précisément les différentes conséquences économiques de ce confinement, ni même sa durée. Or moins de trois semaines plus tard, l’économie est beaucoup plus atteinte que prévu. Selon les estimations du Medef, la France tourne à 61 % de son rythme habituel. C’est-à-dire que près de 40 % de sa création habituelle de richesse nationale est stoppée. L’industrie tourne à un peu plus de 50 % de sa capacité normale. Le bâtiment est quasiment à l’arrêt. Et le secteur des services n’est pas épargné. Il a connu en mars sa contraction la plus forte jamais enregistrée comme le montre l'enquête mensuelle réalisée par IHS Markit.
Un effet cumulatif de la contraction d’activité
L'indice compilé par IHS Markit auprès des directeurs d'achat est tombé à 27,4 en mars contre une première estimation à 29,0 et après 52,5 en février. Cet indice est tombé ainsi à son plus bas niveau depuis qu'il a commencé à être mesuré, en 1998, s'enfonçant très profondément sous le seuil de 50, soit en territoire de contraction. L'indice composite, qui combine l'activité des services et celle du secteur manufacturier, a chuté à 28,9 en mars contre une première estimation à 30,2 et après 52,0 en février. C’est ainsi dans toute la zone Euro. Mais les chiffres d’avril pourraient être bien plus sombres. Car l’arrêt progressif de nouvelles activités va avoir un effet cumulatif sur d’autres entreprises.
Le problème c’est que la plupart des entreprises, quelle que soit leur taille, qui sont plus ou moins à l’arrêt attendent maintenant le déconfinement tout en surveillant comme le lait sur le feu le niveau de leur trésorerie. Avec la chance pour certaines d’avoir pu bénéficier des prêts rebond de la BPI à 0 % et des prêts garantis par l’État à 0,25 % remboursables dans un an, ou bien transformables en prêts amortissables (mais dans des conditions encore peu claires). Or s’il a fallu moins de 24 heures pour mettre en place le confinement. Ce qui était impératif pour des raisons sanitaires et des raisons d’ordre public. Il faudra des semaines pour organiser le déconfinement. Celui des Français. Comme celui des appareils de production et de toutes les activités économiques.
Un Ministre de l’Intérieur hors circuit
Pourquoi ? Parce que la guerre contre le virus ne sera pas terminée en mai prochain, ni même en juin. Elle le sera que lorsque la planète disposera d’un vaccin. C’est-à-dire pas avant 2021. Le déconfinement va devoir tenir compte en premier lieu des préoccupations sanitaires, bien avant les préoccupations économiques d’être disponibles pour des consommateurs susceptibles de se rattraper après deux ou trois mois sans magasins. Cela signifiera des protocoles très astreignants de désinfection de tous les locaux industriels et commerciaux. Les chefs d’entreprise étant placés une fois encore sous la responsabilité d’assurer la protection de leurs salariés et visiteurs.
C’est à Matignon que tout cela se prépare, à défaut d’un Ministère de l’Intérieur désormais placé hors circuit, compte tenu de l’incapacité de son locataire à être à la hauteur de la tâche. La seule décision que Christophe Castaner a prise au cours de ces derniers jours a été d’interdire aux policiers le port d’un masque de protection, alors qu’ils sont amenés à contrôler des Français éventuellement porteurs du virus. Si bien que certains fonctionnaires de police sont d’ores et déjà contaminés. Deux hommes ont été recrutés par Édouard Philippe pour gérer cette crise depuis Matignon.
Deux renforts pour Édouard Philippe
Le Premier, c’est le général de gendarmerie Richard Lizurey, qui était le patron de la gendarmerie nationale jusqu’en octobre dernier. Âgé de 61 ans, il a été chargé d’une mission d’auditeur pour assurer le contrôle qualité de la gestion de l’épidémie du coronavirus covid-19. Selon les services du Premier ministre cet officier général apportera un regard extérieur sur la crise, une forme de contrôle qualité des décisions et une expertise sur l’organisation interministérielle de la gestion de crise. Cette mission lui a été confiée dans le cadre de la deuxième section, rejointe il y a cinq mois. Après leur service actif (41 ans pour le général Lizurey), tous les officiers généraux intègrent la deuxième section jusqu’à l’âge de 67 ans. Pendant cette période, ils peuvent se voir rappeler dans les cadres d’active par le gouvernement. Le général Lizurey vient d’être élu au premier tour à Chartres sur la liste du maire sortant divers droite Jean-Pierre Gorges.
Le second c’est Jean Castex qu’Édouard Philippe aurait bien voulu voir nommé Place Beauvau après la démission de Gérard Collomb. Le Premier Ministre l’a annoncé jeudi dernier à la télévision après le journal de 20 heures en expliquant : "Nous sommes en train de réfléchir à plusieurs scenarii avec des experts de la santé, des logisticiens sous la houlette du délégué interministériel aux Jeux Olympiques, Jean Castex." avant d’ajouter : "C'est un haut fonctionnaire qui connaît parfaitement le monde de la santé et qui est redoutable d'efficacité". Maire de Prades, commune près de Perpignan, élu depuis 2008, réélu dès le premier tour des élections municipales de mars dernier avec 75 % des suffrages exprimés, Jean Castex est un haut fonctionnaire, passé par l'ENA, la Cour des Comptes (conseiller maître) et la préfecture du Vaucluse (secrétaire général). Il est également conseiller départemental Les Républicains des Pyrénées-Orientales depuis 2015, et il a été conseil régional du Languedoc-Roussillon de 2010 à 2015.
Un "déconfinement" long et complexe
Jean Castex connaît bien le ministère de la Santé, dont il va dépendre pour sa nouvelle "mission de déconfinement". Il y a occupé la fonction de directeur de l'hospitalisation et de l'organisation des soins de 2004 à 2006, puis il a été directeur de cabinet de Xavier Bertrand, quand il était ministre de la Santé de 2005 à 2007, avant de le suivre au ministère du travail. En 2011, il a été nommé secrétaire général adjoint de l'Élysée et l’est resté jusqu'à la fin du mandat de Nicolas Sarkozy en 2012. En 2017, Jean Castex a été nommé délégué interministériel aux jeux Olympiques et paralympiques de 2024 à Paris. En 2019, il est devenu président de l’Agence nationale du sport.
La stratégie appliquée pour sortir du confinement va notamment dépendre de la disponibilité de tests, alors que le gouvernement est déjà critiqué sur cette question et a promis une montée en puissance des tests disponibles. Elle va demander une harmonisation très étroite entre toutes les régions, les départements (donc les préfets) les services de santé, mais aussi nos voisins de l’Union Européenne, même s’ils ne sont pas entrés dans la crise du coronavirus exactement au même moment que la France. Car qui dit déconfinement, dit aussi circulation des biens et des personnes entre les différentes régions de France, mais aussi à l’intérieur de l’Europe. Or si l’Europe de la Santé a montré son inexistence au début de cette crise, il lui est encore temps de se coordonner pour la sortie de crise.
L’Amérique connaît sa pire récession
Sur le plan purement économique, il apparaît clair chaque jour que les conséquences du confinement en termes d’impact sur le produit intérieur brut français ont été sous-estimées. Pour les raisons évoquées plus haut, mais aussi à cause du second choc externe que va être pour l’ensemble de l’Europe l’énorme récession qui s’apprête à frapper les États-Unis. Les inscriptions hebdomadaires au chômage ont augmenté lors de la semaine au 28 mars, à 6,65 millions contre 3,307 millions la semaine précédente (révisé de +24 000), a annoncé jeudi le département du Travail. C'est bien supérieur à l'estimation moyenne de 3,5 millions des économistes interrogés par Reuters. L'estimation la plus haute était de 5,25 millions.
Plus de 80 % des Américains sont concernés par des mesures de confinement, contre moins de 50 % il y a encore deux semaines, et les agences pour l'emploi sont submergées par une affluence de demandes. L'épidémie de coronavirus a provoqué une augmentation sans précédent du nombre d'Américains sollicitant l'aide du gouvernement. Ils ont déjà dépassé le nombre de demandes d'allocations de chômage qui a culminé à 665 000 pendant la récession de 2007-2009, au cours de laquelle 8,7 millions d'emplois ont été perdus. Les données de la semaine dernière sur les demandes n'ont aucune incidence sur le rapport sur l'emploi du mois de mars publié vendredi. Pour ce dernier, le gouvernement a mené une enquête auprès des entreprises et des ménages au milieu du mois, alors qu'une poignée d'États seulement appliquaient des mesures de distanciation sociale.
Le pire est encore à venir aux États-Unis
Il s'agit cependant d'un aperçu des difficultés à venir. Les distributeurs, dont Macy's, Kohl's Corp et Gap, ont déclaré lundi qu'ils allaient licencier des dizaines de milliers d'employés, alors qu'ils se préparent à fermer les magasins plus longtemps. Un examen approximatif des industries les plus touchées laisse entrevoir une perte potentielle de plus de 16 millions d'emplois salariés, a déclaré David Kelly, stratège mondial en chef chez JPMorgan Funds à New York. Cette perte serait suffisante pour faire passer le taux de chômage d'environ 3,5 % à 12,5 %, ce qui serait son taux le plus élevé depuis la Grande Dépression.
Il apparaît que le Plan Trump de 2 000 milliards de dollars de soutien à l’économie est très mal calibré et qu’il n’empêchera pas des multitudes de faillites. Deux gros sujets ont notamment été oubliés dans ce plan. C’est l’industrie du pétrole de schiste qui est sous l’eau et dont dépendent 11 millions d’emplois directs et 21 millions d’emplois induits. L’autre trou dans la raquette, c’est le sujet des crédits hypothécaires qui représenteraient un encours de 700 milliards de dollars. Or on voit mal comment autant de chômeurs, qui ont été tentés pendant plus de dix années de croissance ininterrompue, d’accéder à la propriété pourraient payer leurs traites immobilières. Tout cela, les faillites dans le schiste et les créances immobilières vont entraîner des pertes colossales pour des banques régionales qui ne sont pas soumises aux règles prudentielles de nos banques européennes.
Des élections américaines bousculées
S’agissant du pétrole, dont le cours est toujours proche du seuil des 20 dollars le baril, le Président américain a conscience que son élection était compromise s’il ne parvenait pas à endiguer la guerre des prix à laquelle se livrent Riyad et Moscou. L’Opep et ses partenaires, sous l’égide des Américains, discutent donc d'un projet de réduction de la production de 10 millions de barils par jour afin de soutenir les cours. Donald Trump a dit s'attendre, jeudi, à ce que Riyad et Moscou acceptent de réduire leurs pompages de 10 à 15 millions de barils par jour, soit 10 à 15 % de la production mondiale. Une proposition de cet ordre serait bien à l'étude, de source interne au cartel, où l'on précise toutefois que toute réduction supplémentaire de la production devrait s'appliquer également à des producteurs extérieurs à l’Opep.
Il reste qu’en pleine période électorale où tous les meetings sont suspendus, l’Amérique s’enfonce dans une récession d’une ampleur jamais vue. La plupart des économistes s’attendent maintenant à trois trimestres consécutifs de contraction du PIB, l'économie américaine diminuant de 7 % au premier trimestre, de 30 % au deuxième et de 1 % au troisième. Ce qui déboucherait sur une baisse cumulative du PIB de 10,4 %. Soit la récession la plus profonde jamais enregistrée, près de cinq fois plus sévère que la moyenne de l'après-guerre. En 2008, l'économie avait connu une baisse récessive cumulée de son PIB de 4 %, la plus forte depuis la Seconde Guerre mondiale.
Chute des dépenses de consommation
Bank of America prévoit que jusqu'à 20 millions de personnes perdront leur emploi au cours du troisième trimestre, le taux de chômage pouvant atteindre un sommet au nord de 15 %. Le choc est différent de tout ce que les États-Unis ont connu auparavant avec une partie de l'économie effectivement mise dans le coma induit. Bank of America prévoit donc, pour sa part, que la chute du PIB atteindra 30 % au quatrième trimestre. Mais le problème, c’est que la reprise n’interviendra pas comme un rebond au fond de la piscine. Car un peu moins de 70 % de la croissance du PIB américain provient des dépenses de consommation. Or en utilisant les données liées aux dépenses des titulaires de cartes de débit et de crédit de Bank of America, les économistes de cette Maison notent qu'à la fin mars, environ 20 % des catégories de dépenses de consommation avaient diminué de plus de 40 %.
De fait, les unes après les autres, les sociétés retirent leurs objectifs financiers pour une année 2020 qu'elles ne sont pas près d'oublier, renoncent à leurs dividendes et stoppent leurs programmes de rachats d'actions, symboles d'une époque faste et très récente pendant laquelle rémunérer les actionnaires faisait figure de priorité. Aux États-Unis, où Donald Trump a reconnu que les semaines à venir seraient très, très douloureuses du point de vue sanitaire, Goldman Sachs a encore abaissé sa prévision de produit intérieur brut (PIB) pour le deuxième trimestre et table désormais sur une chute de 34 % en rythme annualisé (contre -24 % auparavant) après -9 % pour janvier-mars. La banque s'attend en outre à voir le taux de chômage grimper à 15 % en milieu d'année.
C’est un changement de monde…
Au-delà de l’avenir à court terme, on est en droit de se poser la question du rythme économique du prochain cycle, sachant que la seule certitude est que les déficits publics seront extrêmement élevés et qu'il faudra bien commencer à les réduire, ce qui aura un effet négatif sur la croissance. La réflexion sur le monde d'après, que certains imaginent moins mondialisé, moins libéral et plus fermé, se dessine déjà mais les investisseurs doivent d'abord tirer les leçons d'un krach financier brutal n'ayant épargné aucune classe d'actifs. La propagation inexorable du coronavirus nous rappelle que les problèmes environnementaux et sociaux constituent des risques financiers de plus en plus manifestes que les investisseurs doivent désormais gérer de manière appropriée. C’est bien d’un changement de monde qu’il s’agit.
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