éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Le temps de l’union avant celui des questions
par Yves de Kerdrel
Plusieurs sondages ont montré que les Français sont critiques à l’égard de la gestion par les pouvoirs publics de la crise sanitaire. Le manque de masques, de respirateurs et de tests laisse apparaître au grand jour la forte dégradation de notre système de santé. Mais il y aura un temps pour les questions et pour les commissions d’enquête. Pour l’heure, l’union nationale est la première des décences face à la douleur des familles endeuillées.
Emmanuel Macron comme Édouard Philippe ont été très secoués en début de semaine par la publication par BFM TV d’un sondage réalisé par Elabe témoignant des fortes critiques des Français à l’égard de la manière dont est gérée la crise sanitaire. Pour preuve : nos compatriotes sont de plus en plus nombreux à penser que la France n’était pas prête à faire face au coronavirus (73 %) et moins de la moitié fait désormais confiance à l’exécutif pour gérer la crise. De fait près de neuf personnes interrogées sur dix (87 %) se disent désormais inquiètes de la propagation du virus, soit six points de plus en une semaine.
Une majorité d’entre eux (56 %, +14 % en une semaine) considèrent désormais que le dossier est mal géré par Emmanuel Macron, Édouard Philippe et le gouvernement. Conséquence, la confiance à l’égard de l’exécutif pour lutter contre l’épidémie devient minoritaire : 48 % (-11 points en une semaine) seulement lui font confiance. Une autre enquête diffusée mardi constatait également une forte baisse de la confiance dans l’action du gouvernement. Pour 73 % des Français interrogés, l’exécutif a trop tardé à prendre les mesures nécessaires. Ils sont également 68 % (+25 points en une semaine) à penser que le gouvernement ne prend pas assez de précautions. Dans le détail, ils considèrent massivement que les approvisionnements en masques de protection (86 %) et en tests de dépistage (82 %) ont été mal gérés.
Un changement de discours
Il faut dire que les discours contradictoires des médecins, des politiques et des praticiens sur le terrain ont donné l’image d’un vaste cafouillage. Initialement l’absence de masque était expliquée par le fait que les Français n’en n’ont pas besoin, puisqu’ils sont confinés. Sauf que cette absence de masques touche les EHPAD, les forces de police qui font des contrôles, et même quelquefois des établissements hospitaliers publics ou privés. D’où les initiatives de groupes comme LVMH, Bouygues ou L’Oréal pour faire venir de Chine des millions de masques et en faire don au système hospitalier.
Ce scénario se répète à présent sur les tests. Le discours officiel consistait à dire que cela ne servait à rien de tester toute la population. C’est pourtant la stratégie choisie par la Corée du Sud, pays exemplaire dans la lutte contre le virus. Le fait est que les tests mis à disposition n’étaient que de 4 000 par jours il y a une semaine. Face à la pression de l’opinion publique – et aux files d’attente, notamment à Marseille de français cherchant à se faire tester – le gouvernement a progressivement changé de discours. Et parle maintenant d’un test a posteriori basé sur la sérologie afin de savoir qui a été contaminé, qui a fabriqué des anticorps ou qui est encore à risque. Car lorsque le confinement sera levé il serait idiot que des porteurs sains qui voyagent contaminent des régions de France encore peu affectées.
Débat byzantin sur la chloroquine
Troisième confusion, celle portant sur les respirateurs qui font cruellement défaut, alors que l’Allemagne en produit à profusion mais se garde bien de faire preuve de solidarité en la matière. Et nous n’évoquerons pas le débat devenu byzantin autour de la chloroquine. À cette occasion, chaque français découvre que notre système de santé, qui passait pour l’un des meilleurs du monde, était en fait laissé à l’abandon et financièrement exsangue depuis quelque temps. Et ce n’est pas faute d’avoir entendu les urgentistes protester fortement depuis un an, sans être écoutés et pris au sérieux par Agnès Buzyn. C’est ce qui a conduit Emmanuel Macron à intervenir mercredi soir depuis l’hôpital de campagne mis en place par l’armée à Mulhouse. Et à annoncer un grand plan d’investissement massif pour notre système hospitalier. Comme dirait l’autre : "les carabiniers arrivent bien tard".
Il serait pourtant irresponsable de rompre l’union nationale nécessaire et légitime en cette période guerre contre une pandémie mondiale. D’ailleurs l’opposition de droite se garde bien de toute critique. Et le vote de la loi d’habilitation des ordonnances n’a pas donné lieu à un débat politicien. Même si certains textes ont été utilement amendés par des sénateurs républicains. Si bien que les 25 premières ordonnances ont pu être approuvées mercredi dernier en conseil des ministres, avant d’être publiées dés jeudi au Journal Officiel. La plupart portent un effet rétroactif à compter du 12 mars dernier. De manière à maximiser le soutien du pays aux entreprises.
Les risques du crédit interentreprises
Ce qui n’empêche pas certaines entreprises de faire preuve d’un incivisme stupéfiant. Une très grande entreprise publique a ainsi tenté de ne pas payer ses charges sociales de mars, portant sur plusieurs centaines de millions d’euros. Alors que son capital est détenu directement et indirectement par l’État. Le crédit interentreprises qui représente un encours de 700 milliards d’euros a commencé à se figer avec l’arrêt du paiement de fournisseurs par des entreprises importantes. Ce qui risquait de créer une thrombose au sein de l’économie française. C’est ce qui a amené Bruno Le Maire et François Villeroy de Galhau à mettre sur place en urgence une cellule de crise afin de répondre aux demandes des dirigeants les plus urgentes. C’est aussi ce qui a amené Geoffroy Roux de Bézieux à demander aux entrepreneurs de faire preuve du plus grand civisme.
À cela se sont ajoutées les injonctions de Bruno Le Maire et de Muriel Pénicaud pour que les entreprises fassent une croix sur leurs dividendes cette année. Ce qui pose un problème difficile. Car les rendements des actions françaises sont encore l’un des seuls leviers qui attirent les investisseurs étrangers à la Bourse de Paris. Or aucun de nos voisins n’a demandé un sacrifice pareil aux actionnaires. Mais comme le gouvernement a été amené à bousculer fortement le droit du travail par ordonnance, pendant une durée qui pourrait être longue, il lui faut donner le change auprès des syndicats avec lesquels Emmanuel Macron s’est entretenu vendredi afin de les rassurer.
Une récession d’au moins 5 %
Pour l’heure le pays est encore loin d’avoir atteint le pic de l’épidémie. C’est ce qui a amené le conseil scientifique du Président de la République, présidé par le remarquable Professeur Delfraissy, à recommander un confinement d’au moins six semaines. Pourquoi six semaines ? Parce que la durée d’incubation du Covid-19 va de 2 à 14 jours. Et qu’un malade peut rester hospitalisé jusqu’à quatre semaines à l’hôpital. Comme le confinement est destiné, avant toute chose, à limiter la propagation du virus pour éviter une saturation des hôpitaux, le calcul des scientifiques est simple (2 + 4 semaines).
Tout le problème de la crise économique qui frappe déjà de plein fouet l’économie française est lié presque uniquement à ce confinement. Chaque semaine de confinement entraîne une destruction de richesse et de PIB équivalente à 20 milliards d’euros par semaine. Et cette déperdition de valeur ne s’arrêtera pas avec la levée du confinement. Car certaines entreprises seront mortes ou dans un état les empêchant de retrouver un rythme normal. D’où la probabilité assez forte pour que la France connaisse cette année un trou d’air équivalent à une récession de 5 % de notre richesse nationale.
Pas de signe de run-bank
Il est toutefois erroné, comme l’a fait Bruno Le Maire en introduisant l’un de ses discours par un passage des Raisins de la Colère de Steinbeck de comparer ce phénomène avec la crise de 1929. Celle-ci était une crise boursière, financière et bancaire qui s’est ensuite transmise à toute l’économie américaine puis mondiale. Cette fois-ci nos banques sont saines. Il n’y a d’ailleurs aucun signe de "run bank" comme cela avait pu être constaté en 2008 outre-Manche. Et les packages financiers gigantesques mis en place dans tous les pays, auxquels s’ajoutent les dispositifs annoncés par la BCE et par la Réserve Fédérale, doivent limiter les dégâts à court terme.
On compte déjà en France près d’un million d’arrêts-maladie sans prescription médicale pour les femmes qui ne peuvent "télé travailler" car elles doivent s’occuper de leurs enfants et 1,6 million de mises en chômage partiel. Ces mesures doivent permettre aux entreprises privées de recettes de limiter les coûts fixes à payer pendant le confinement. On estime que le nombre de chômeurs partiels pourrait encore tripler et atteindre 4,5 millions de salariés. Ce qui représenterait une facture de plus de 10 milliards d’euros par mois pour l’État et l’Unedic.
Les sombres prévisions de l’OCDE
On ne saura que dans un an si la mise à l’arrêt d’une partie de toutes les économies développées du fait du confinement aura été une sage mesure. Il y a l’aspect sanitaire que nul ne conteste - même si la Suède continue de vivre sans rien changer, et sans décompter pour l’instant un nombre anormal de victimes – et qui s’impose de fait. Mais cette décision mondiale de stopper la machine économique sera étudiée longtemps en sciences éco tant elle constitue une décision incongrue. D’aucuns que les État-providence des différents pays concernés ne fonctionnent pas de la même manière. Ainsi le chômage partiel, avec maintien de 84 % de la rémunération nette, n’existe pas outre-Atlantique où l’on a compté cette semaine 3,3 millions de personnes inscrites au chômage. Un record historique. Rappelons que le plan de soutien à l’économie américaine adopté en début de semaine a rallongé de 6 à 13 semaines les droits à indemnisation. Il prévoit aussi une hausse des plafonds d'indemnisation de 600 dollars par semaine alors qu'ils sont fixés, par exemple, à 504 dollars par semaine dans l'État de New York.
Chaque mois de confinement se traduira par une perte de deux points de pourcentage sur le produit intérieur brut des principales économies mondiales, selon l'OCDE. Les dernières estimations montrent que le confinement affectera directement des secteurs pouvant représenter jusqu'à un tiers du PIB des principales économies mondiales, a déclaré le secrétaire général de l'OCDE Angel Gurria aux dirigeants du G20 lors de leur réunion en visioconférence jeudi. Selon les propos tenus par Angel Gurria, qui ont été rendus publics vendredi, le seul secteur du tourisme devrait être confronté à une baisse de son activité comprise entre 50 % et 70 % pendant cette période.
La difficulté des marchés à "pricer" la pandémie
C’est cette perte de valeur encore difficile à chiffrer selon les pays, les secteurs d’activité, puis de façon granulaire, les grands groupes cotés que les marchés tentent de "pricer" avec difficulté. Ce qui explique les fortes amplitudes (plutôt à la hausse cette semaine) que l’on constate chaque jour. Les deux questions essentielles que tous les investisseurs et les analystes se posent concernent l'ampleur de la pandémie et sa durée.
Les projections, essentielles pour les intervenants de marché et sur lesquelles reposent les données qui nourrissent une gestion systématique omniprésente, sont parfaitement aléatoires, ce que reflète la nervosité des indices boursiers. Tout le monde s'accorde à prédire une entrée de l'économie mondiale en récession suivie d'un rebond, que certains voient se dessiner sur la deuxième partie de l'année, d'autres un peu tard, les avis divergeant sur la forme qu'il prendra (V, U, L..). La crise actuelle a deux composantes inédites. La première est que chaque gouvernement souhaite que son économie entre en récession et la seconde est que tous les gouvernements le font en même temps. Les décideurs monétaires sont sur la même ligne, comme l'a indiqué jeudi le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, en invitant à respecter un calendrier dicté par la pandémie.
Quelques émissions obligataires
La récession sera brutale, suggèrent des indicateurs macroéconomiques qui ne cessent de se dégrader, à l'image des premiers résultats, publiés mardi, de l'enquête que réalise chaque mois IHS Markit auprès des directeurs d'achat (PMI). De l'Australie aux États-Unis en passant par le Japon et l'Europe, l'activité économique a subi en mars un coup de frein sans précédent en raison des multiples mesures de confinement adoptées pour tenter de contenir la pandémie. Cette dernière agit comme un choc externe majeur pour les perspectives macroéconomiques, comparable à une catastrophe naturelle de grande ampleur. Mais parallèlement aux mesures de confinement qu'ils ont imposées avec une rapidité et une rigueur variables, les gouvernements annoncent des mesures de relance aux montants astronomiques dont les objectifs sont notamment de protéger les entreprises les plus fragiles et de poser les bases d'un rebond durable.
Ces mesures viennent après celles, toutes aussi énormes, prises par les grandes banques centrales, qui ont apaisé pour un temps des marchés fébriles en dégainant l'artillerie lourde. Les annonces des banques centrales, massives et notamment concentrées sur les obligations d'entreprises, ont permis un certain retour de la liquidité et, vrai signe de confiance, quelques émissions comme celles réalisées par ADP ou L’Air Liquide. Mais les marchés en veulent cependant toujours plus, ce qui explique leur réaction positive, jeudi, à l'annonce d'une explosion des inscriptions hebdomadaires au chômage aux États-Unis.
Trop tôt pour acheter
Mais si cela peut paraître indécent d’évoquer cette question, beaucoup sur les marchés aimeraient connaître le moment où sera atteint le pic de la pandémie puisqu'il devrait correspondre à peu de chose près au point bas des indices, donnant ainsi le signal d'un retour à l'achat sur les actifs risqués. Certaines mauvaises nouvelles sont déjà largement intégrées dans les cours, notamment l'imminence d'une récession, mais pas toutes. Les consensus tablent toujours sur une hausse des bénéfices du S & P-500 sur l'année, ce qui est proprement inimaginable. Il pourrait donc encore y avoir un peu de baisse. En attendant, le message lancé par une majorité d’économistes aux investisseurs est clair : il est trop tard pour vendre mais encore trop tôt pour acheter.
P.-S. : Lundi dernier et tout au long de la semaine passée nous vous avons invités à venir en aide à la fondation One O One, créée par le Professeur Chiche, Chef du service de réanimation de l'Hôpital Cochin, qui forme de manière accélérée des soignants afin d'en faire des réanimateurs.
Vous avez été très nombreux à répondre à cet appel qui va permettre de sauver de nombreuses vies. Je tenais à vous en remercier de la part du Professeur Chiche. Au cours de la semaine qui vient nous vous solliciterons à nouveau pour cette fondation et pour cette cause qui nous tient à cœur. En comptant, une fois encore, sur votre générosité et celle des groupes que vous dirigez. Mille mercis. Prenez soin de vous et des vôtres.
Yves de Kerdrel
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