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Macron prépare « la France d’après »
par Yves de Kerdrel

Outre les procédures et le calendrier du déconfinement, ainsi que les mesures de soutien à une économie plus touchée que ce que le gouvernement imaginait, le Chef de l’État commence à préparer la France à l’après-Covid. Avec une sorte de gouvernement d’union nationale. Et un grand discours qui lui permettrait de faire repartir sa fin de quinquennat d’une « page blanche ».

12/04/2020 - 07:00 Temps Lecture 19 mn.

Un mois et demi après la survenue des premiers décès du Covid-19 en France, le pic épidémique n’est pas encore atteint à l’heure qu’il est. Certains signes commencent à montrer que les courbes des personnes hospitalisées comme celles en réanimation s’aplatissent. Le nombre des appels à SOS Médecins pour des symptômes du coronavirus ne cesse de diminuer depuis une semaine. Le nombre des entrées en réanimation diminue légèrement. Il reste que les services hospitaliers restent saturés. Sans compter les malades déplacés partout en France afin de libérer des lits en région île de France, il y a aujourd’hui dans les hôpitaux franciliens 2 000 malades de plus en réanimation que le nombre de lits officiellement disponibles.

C’est grâce à l’activation du Plan Blanc, au report de nombreuses interventions chirurgicales et à la réquisition de cliniques privées que le système ne craque pas. Mais tous les jours le Directeur Général de la Santé, en liaison avec les Autorités Régionales de Santé, doit se livrer à une véritable acrobatie. Sans parler des principaux médicaments nécessaires pour les malades les plus sévères qui commencent à souffrir de stocks insuffisants. À commencer par le Curare et le Propofol nécessaires pour les anesthésies. Après la pénurie de masques, celle de blouses, de soignants, la France découvre que son système de santé n’est pas le meilleur au monde. Et une fois la crise passée, les pouvoirs publics devront expliquer pourquoi avec une population de 80 millions d’habitants, l’Allemagne compte cinq à six fois moins de décès que la France.

 

La note confidentielle du Professeur Salomon

 

Pour l’heure, la classe politique reste figée dans une sorte d’union sacrée qui la confine au mutisme. Et ce n’est pas la mission d’information parlementaire, présidée par Richard Ferrand qui permet d’apporter des éléments nouveaux sur l’impréparation de la France à une pandémie. La seule personne qui pourrait parler honnêtement de cette question est le Professeur Jérôme Salomon, infectiologue de grande réputation, par ailleurs descendant du célèbre Capitaine Dreyfus, devenu Directeur Général de la Santé, c’est-à-dire numéro du Ministère des solidarités et de la Santé. Très tôt il s’était engagé aux côtés d’Emmanuel Macron dans sa conquête présidentielle l’abondant de notes sur les questions de santé. Le 5 septembre 2016 il a ainsi adressé une note confidentielle au futur candidat sur le risque de pandémie qui se concluait ainsi : "Il faut se préparer à faire face aux situations sans précédent donc "hors cadre", inconnues jusqu’à aujourd’hui voire impensables, avec la réactivité nécessaire pour conserver la confiance des Français."

C’est bien là, le problème. C’est que faute d’avoir suivi les recommandations de son conseiller le Président de la République a poursuivi la politique de fermeture de lits engagée par son prédécesseur et n’a pas rien fait pour prévenir le risque d’une pandémie. L’épisode tragique des masques – qui n’arrivent toujours pas de Chine – va longtemps laisser des traces dans l’opinion. Et si Olivier Véran, qui a hérité de cette situation catastrophique, a bien commandé 2 milliards de masques en Chine, seulement 32 millions (1,5 %…!) sont arrivés en France. C’est pourquoi, après avoir laissé entendre que le port du masque pourrait finalement être utile à toute personne se promenant, le gouvernement a demandé aux maires qui avaient rendu le port des masques obligatoires dans leur commune de renoncer à leurs arrêtés.

 

Perte de confiance des Français

 

Dans sa note de 2016, Jérôme Salomon parlait de perte de confiance. Il avait tout bien anticipé. Car les sondages montrent les uns après les autres que les Français ne font pas confiance au gouvernement pour gérer cette crise. C’est le cas de 56 % d’entre eux. Seulement 42 % ont encore confiance dans l’exécutif pour gérer la crise sanitaire. À titre de comparaison, outre-Rhin la confiance dans le gouvernement est de 75 % face à la gestion de cette crise. Ce sondage Elabe réalisé pour BFM TV montre aussi qu’après trois semaines de confinement, ils anticipent en revanche massivement sa prolongation : pour un quart d’entre eux (26 %), il durera jusqu’au 30 avril, pour 36 % jusqu’au 15 mai et pour 35 % après le 15 mai. Enfin, pour 68 % des Français, l’évolution des recommandations concernant les masques montre que la crise a été mal gérée sur ce sujet.

Désormais pour tous c’est bien la question du déconfinement qui se pose. D’abord pour des raisons de psychologie collective largement compréhensibles. Ensuite pour des raisons de remise en marche du pays, notamment concernant l’activité économique. Enfin parce que cela implique de multiples mécanismes concernant la libre circulation (ou non) des personnes et des marchandises, et in fine la levée des mesures d’atteintes aux libertés publiques. Car comme l’a récemment souligné l’essayiste Nicolas Baverez, la France est le seul pays, qui, dans cette crise sanitaire a porté atteinte à ce point aux libertés publiques et à l’état de droit. Et ce n’est probablement pas terminé si les mesures de "tracking" par téléphone portable sont effectivement mises en œuvre.

 

Un discours sur "la France d’après"

 

De manière à repartir d’une "page blanche" après ces confusions, ces errements et cette perte de confiance, le Chef de l’État préparerait, selon le Parisien, un grand discours qu’il pourrait faire devant la Nation, ou par exemple, devant le Congrès - si la situation sanitaire du moment le permet - sur "la France d’après". De la même manière que de nombreux philosophes, économistes ou essayistes travaillent d’ores et déjà sur "le monde d’après" ou "la post-mondialisation" en partant du principe que "plus rien ne sera comme avant". Il évoquera brièvement ce "changement de monde" demain soir dans sa nouvelle adresse aux Français à 20 h 00 depuis l’Élysée. Un discours toujours centré sur la crise sanitaire, où le Chef de l’État évoquera la stabilisation de l’épidémie, prononcera la prolongation du confinement - jusqu'au 15 mai - et s’adressera plus particulièrement aux victimes directes de la profonde crise économique dans laquelle est plongé le Pays.

Mercredi dernier, la Banque de France a estimé que le Produit intérieur brut en volume de la France a d’ores et déjà dégringolé d'environ 6 % au premier trimestre 2020 – en glissement trimestriel. Ainsi, puisque le PIB avait déjà reculé de 0,1 % au quatrième trimestre 2019, la France serait donc désormais techniquement en récession. À l’aide de son enquête de conjoncture menée auprès de 8 500 entreprises, entre le 27 mars et le 3 avril, elle a pu en déduire la perte de points de PIB générée par le confinement. Globalement, l'activité économique évolue donc près d'un tiers en dessous de son niveau habituel (-32 %) lors d'une semaine type de confinement. De fait, la Banque de France estime que chaque quinzaine de confinement entraîne une perte de 1,5 point de PIB annuel. À titre de comparaison, l'Insee évoque 3 points de PIB par mois de confinement et l'OFCE 2,6 points de PIB.

 

Une nouvelle loi de finances rectificative

 

C’est ce qui a amené Bruno Le Maire à dégainer jeudi soir un nouveau plan de soutien à l’économie d’un montant de 100 milliards, au lieu des 45 milliards d’euros initialement prévus. Il faut dire qu’au cours des derniers jours tous les pays ont réévalué leurs plans d’aide respectifs. Seule la France voyait gonfler le nombre de chômeurs partiels, d’arrêts-maladie, et de demandes de prêts garantis par l’État sans prendre conscience que son plan initial dévoilé il y a un mois était déjà dépassé. Jeudi soir Bercy a donc rendu public un nouveau projet de loi de finances rectificative qui sera présenté mercredi prochain en Conseil des ministres avec un déficit représentant 7,6 % du PIB. Pour le seul périmètre de l'État, il faudra compter plus de 170 milliards d'euros de déficit budgétaire à la place des 93 milliards initialement prévus. Cela tient compte d’une baisse de 37 milliards d'euros des recettes fiscales. De fait, selon Bruno Le Maire, la dette publique devrait atteindre 112 % du PIB à la fin de l'année.

Le plan initial reposait sur une large enveloppe pour des mesures de trésorerie - à travers le report de charges fiscales et sociales à hauteur de 33 milliards d'euros - tandis que 12 milliards de mesures budgétaires avaient été prévues initialement. Ce montant va donc être pratiquement triplé pour passer à plus de 35 milliards. Cette hausse des moyens s'applique à toutes les mesures d'urgence économique. Environ 8,5 milliards avaient été provisionnés pour le dispositif de chômage partiel, ce montant est revu à 20 milliards pour tenir compte du fort nombre d'entreprises qui en font la demande. Il y a aujourd'hui 8 millions de chômeurs partiels. Le fonds de solidarité, qui est très sollicité avec 755 000 demandes et déjà 460 millions d'euros versés aux 342 000 premières entreprises, va voir sa dotation passer de 1 milliard à près de 6 milliards.

 

Des renationalisations partielles à venir

 

Par ailleurs, l’État français est prêt à consacrer 20 milliards d’euros à l’aide à des entreprises publiques ou privées mises en difficulté par la crise liée à l’épidémie de coronavirus. Interrogé vendredi sur Europe 1, il a expliqué que cette enveloppe était allouée pour l’instant au compte d’affectation spéciale du Trésor placé sous l’autorité de l’Agence des participations de l’État mais qu’il pouvait être utilisé rapidement pour soutenir par exemple le groupe de transport aérien Air France-KLM qui perd un milliard d’euros par mois. Pour mémoire, les Allemands ont dégagé une enveloppe de 150 milliards d’euros afin de prendre des participations défensives au capital de groupes qui pourraient être attaqués par des capitaux étrangers. Le gouvernement Merkel surveille notamment comme le lait sur le feu l’évolution de Daimler, dont la valeur boursière a été divisée par deux, à 30 milliards d’euros.

Il reste que le principal problème, au-delà du soutien immédiat à l’économie, est de savoir de quelle manière aider l’économie française – et au-delà l’Europe – à redémarrer après cette récession historique et cette crise sanitaire. Les ministres des Finances de la zone euro sont convenus jeudi d'un plan de soutien de 500 milliards d'euros pour faire face aux conséquences économiques de la crise sanitaire du coronavirus, après des semaines de querelles qui ont souligné les douloureuses divisions au sein du bloc communautaire. D'ailleurs les Italiens ont déclaré qu'ils ne signeraient pas ce plan lors du prochain conseil européen. L’Allemagne, de même que la France, a tapé du poing sur la table pour mettre fin à l’opposition des Pays-Bas sur l’accès aux lignes de crédit du Mécanisme européen de stabilité.

 

La mauvaise volonté néerlandaise

 

Mais l’accord ne mentionne pas la création de "coronabonds", des obligations mutualisées qui permettraient de financer une relance de l’activité économique par de la dette commune - une mesure à laquelle l’Italie, la France et l’Espagne étaient favorables mais qui se heurtait à un non ferme de la part de l’Allemagne, pour qui il s’agit d’une ligne rouge, des Pays-Bas, de la Finlande et de l’Autriche. Il est seulement dit qu’il appartient aux chefs d’État et de gouvernement européens de décider si des "instruments financiers novateurs" doivent être utilisés. Mais tandis que Bruno Le Maire a dit jeudi que cet accord ouvrait la voie à de la dette commune, son homologue néerlandais Wopke Hoekstra a souligné le contraire.

Mario Centeno, qui présidait les discussions de jeudi consécutives à des débats pendant seize heures plus tôt dans la semaine, a déclaré que 100 milliards d’euros financeraient un programme de subventions afin que les entreprises réduisent les heures de travail mais ne suppriment pas d’emplois. La Banque européenne d’investissement va accroître de 200 milliards d’euros les prêts aux sociétés et le MES va mettre à disposition des gouvernements 240 milliards d’euros de crédits à bas coût. Angela Merkel s’était entretenue dans la journée avec Giuseppe Conte et le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, ouvrant la voie à la conclusion d’un accord. Selon les informations de WanSquare, la Chancelière allemande est intervenue directement auprès de Mark Rutte afin qu’il arrête d’empêcher la conclusion d’un accord destiné à offrir un filet de sécurité aux gouvernements, aux compagnies et aux citoyens européens pour faire face à la récession profonde que l’épidémie devrait engendrer cette année.

 

Une récession d’ampleur inédite aux États-Unis

 

Le point noir, c’est l’ampleur de la récession qui frappe désormais les États-Unis. Comme prévu, la saignée de l’emploi américain continue. Le mois d’avril, qui s’annonce terrible, vient de livrer ses premiers chiffres. Les États-Unis ont enregistré, lors de la semaine qui s’est terminée le 4 avril, 6,606 millions de nouvelles demandes d'allocations-chômage. Ainsi, sur les 3 dernières semaines, les États-Unis ont vu leur nombre de nouveaux demandeurs d’allocations-chômage atteindre près de 17 millions. Nancy Vanden Houten, économiste d’Oxford Economics, explique que ces 16,8 millions de chômeurs représentent un peu plus de la moitié des près de 30 millions de pertes d'emploi que nous prévoyons suite à la propagation du coronavirus.

Ces chiffres, aussi impressionnant soient-ils, auraient presque tendance à nous faire oublier que ce sont les vies de millions d’Américains qui se trouvent ébranlées. Une récente étude de la Peterson Foundation menée en collaboration avec le Financial Times rapporte que près de trois Américains sur quatre (73 %) déclarent que l'épidémie a réduit le revenu de leur ménage, 24 % d'entre eux déclarant que ce revenu avait été très significativement réduit. Le plus inquiétant est que 48 % déclarent qu'ils perdraient leur salaire s'ils tombaient malades et étaient incapables de travailler. C’est ce qui a amené la Fed à annoncer jeudi un nouveau dispositif de 2 300 milliards de dollars prêts pour "soutenir l'économie". Une chose est certaine, la reprise européenne et française ne sera ni en U, ni en V mais dans le meilleur des cas en W. En espérant qu’elle ne soit pas remise en cause par une méga crise des dettes souveraines.

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