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Yves de Kerdrel
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La tentation du remaniement
par Yves de Kerdrel
Afin d’entamer un acte III de son quinquennat, soit au début de l’été, soit lors de la rentrée de septembre, Emmanuel Macron songe à un changement de gouvernement, à défaut de pouvoir faire l’union nationale dont il rêvait. Le plus compliqué est encore de trouver la personnalité ad hoc qui serait aussi loyale qu’Édouard Philippe et serait prête à gouverner une France en pleine récession.
Cette semaine, le personnel politique de gauche comme de droite n’avait à la bouche que le mot de remaniement. La semaine précédente, tous les journaux titraient de façon grégaire sur l’inévitable gouvernement de concorde nationale qui nous attendait à la sortie de la crise sanitaire. Sans avoir pris conscience, qu’en dehors du député européen Geoffroy Didier – qui ne représente que lui-même – personne à droite, pas plus qu’à gauche, ou même chez les écologistes n’était disposé, à faire partie d’un tel gouvernement d’union nationale. Ce qui reviendrait après six mois sans vie démocratique dans le Pays – ce qui est le cas du fait de l’état d’urgence sanitaire – à signer un chèque en blanc à Emmanuel Macron.
Comme me l’expliquait un visiteur du soir d’Emmanuel Macron (ou plutôt un "textoteur" du soir, voire de la nuit), le Chef de l’État, après avoir comparé l’épidémie à une guerre, veut disposer, comme en 1945 d’une sorte de Conseil National de la Résistance où l’on pouvait trouver aussi bien des anciens royalistes devenus gaullistes de la première heure, comme des MRP, et naturellement des communistes, en reconnaissance de leur rôle dans la résistance intérieure. Et de la même manière que c’est au conseil national de la Résistance que l’on doit ce fameux modèle social que le monde entier nous envie (parait-il !) Emmanuel Macron voulait instaurer des "solidarités nouvelles" comme il l’avait exprimé à la télévision lors de sa deuxième allocution.
Un sondage très attendu
La concorde nationale a donc fait long feu, faute de combattant et faute d’une réelle envie de réaliser cette union, que rien ne justifie en fait, à moins qu’un sondage à paraître demain dans la Lettre de L’Expansion, la rallume. Si bien que le débat politique s’est déplacé sur le terrain d’un simple changement de chef de gouvernement dont tout le monde assure qu’il est usé jusqu’à la corde, de même que toute son équipe. À commencer par Benoit Ribadeau-Dumas, son très fidèle directeur de cabinet. Cette critique qui émane du Château et de "marcheurs" proches du Président de la République. Certes la difficulté de la gestion de la crise sanitaire – et ses ratés – a créé de la tension entre Matignon et l’Élysée. Mais le Premier Ministre n’a jamais été pris en défaut de loyauté. Pas davantage qu’en défaut de capacité à gérer la crise. Comme l’ont montré, ses différentes séances télévisées d’explications pédagogiques.
À l’inverse il a dû remédier à l’incompétence crasse du Ministre de l’Intérieur, plus à l’aise sur les dance floor que sous les Ors de la République. C’est ce qui l’a amené à s’entourer de deux fortes personnalités pour faire le travail habituellement confié à la Place Beauvau : le général Richard Lizurey, ancien directeur général de la gendarmerie qui veille au bon suivi des mesures décidées par le Premier Ministre, et Jean Castex, déjà surnommé "ministre du déconfinement" voire même "vice-Premier Ministre". Très vite ce dernier a retrouvé ses réflexes de la gestion de crise qu’il a exercée auprès de Nicolas Sarkozy, mais aussi sa parfaite connaissance des hôpitaux et de personnalités comme Xavier Bertrand, qui font valoir l’importance des présidents de région et des maires dans la mise en œuvre du déconfinement.
Triste anecdote préfectorale
Afin d’illustrer la vacuité qui caractérise le Ministère de l’Intérieur, un Préfet d’un département important et très touché par le coronavirus, m’a récemment confié un exemple de dysfonctionnement de la machine étatique, parmi tant d’autres. Lorsqu’une mesure qui concerne l’ordre public est prise, elle est communiquée en amont à tous les Préfets par le Ministre de tutelle, celui de l’Intérieur, de manière à ce qu’ils puissent préparer la mise en œuvre de cette décision venant de Paris. Il y a trois semaines, ce préfet d’un département à la fois rural et urbain, en regardant une allocution télévisée apprend de la bouche de l’exécutif la fermeture des marchés ouverts, avec effet immédiat. Mais la tête de l’État de spécifier que les préfets pourront prendre des arrêtés au cas par cas afin de laisser ouverts des marchés répondant aux critères de sécurité sanitaire.
Le lendemain, dès 6 heures, il tente de joindre le cabinet de Christophe Castaner pour avoir des précisions. Pas de réponse. Vers 10 heures une communication sommaire est envoyée à tous les préfets par Matignon. Pendant quarante-huit heures, il envoie des représentants de sa Préfecture dans tous les chefs-lieux de canton vérifier si les marchés peuvent ou non rester ouverts. Et il finit par publier le plus vite possible un arrêté indiquant quels marchés peuvent fonctionner et lesquels doivent fermer. Quarante-huit heures plus tard, le Ministère de l’intérieur demande à tous les Préfets d’annuler leurs arrêtés et explique que c’est désormais aux maires de décider – en accord avec le Préfet – de l’ouverture ou pas d’un marché.
Un remaniement, mais avec qui ?
Ce sujet est anecdotique mais il témoigne de la désorganisation complète du mécanisme de gestion de crise par le Ministère de l’Intérieur. On comprend mieux aujourd’hui pourquoi Édouard Philippe tenait tant en septembre 2018, après la démission de Gérard Collomb, à ce que ce soit justement Jean Castex qui hérite du bureau de Cambacérès. Tout cela ne nous dit rien de plus sur l’avenir réservé à Édouard Philippe qui a, en grande partie, renouvelé ses conseillers techniques au cours des dernières semaines. Il est certain que le Premier Ministre est épuisé. Mais il serait de très mauvaise foi de lui faire porter les erreurs des mandarins de notre système de Santé. L’absence de stock de masques, ce n’est pas lui. L’incapacité de la France à mettre en place un système de dépistage massif, comme c’est le cas en Allemagne, ce n’est pas lui (comme l’a montré une très bonne enquête du journal Le Monde publiée vendredi soir). Le débat byzantin sur la chloroquine, ce n’est pas lui. Ce qui ne l’empêche pas d’assumer les débats et les critiques avec loyauté.
Si Emmanuel Macron veut le remplacer en septembre prochain, c’est-à-dire à vingt mois de l’élection présidentielle de mai 2022, il devra trouver un mouton à cinq pattes, qui ait une capacité à rassembler le pays, à accepter un CDD, à conduire le Pays au jour le jour alors que celui-ci connaîtra la pire récession de son histoire, à batailler pour les élections municipales qu’il faudra rejouer, pour les élections régionales et pour les sénatoriales, tout en vivant les prémisses de l’élection présidentielle, en n’ayant l'interdiction d'avoir la moindre ambition pour l’avenir. Car de facto en mai 2022, quoiqu’il arrive, il sortira en lambeaux de cette lessiveuse qu’est Matignon. Le casting est vite fait. Xavier Bertrand, certainement pas puisqu’il concourt déjà pour la présidentielle. François Baroin, sûrement pas, car il n’est pas homme à sacrifier sa vie pendant vingt mois de manière gratuite. Valérie Pécresse pourrait accepter, mais elle n’apporte rien à Emmanuel Macron en termes d’élargissement de la majorité. En outre il lui faut garder sa région acquise de justesse en 2014. Yannick Jadot ne pense également qu’à la présidentielle. Et sur la gauche Bernard Cazeneuve est le seul qui ressorte. Mais lui aussi se voit en recours pour 2022 et par ailleurs il entretient les pires relations personnelles avec Emmanuel Macron.
Un discours solennel autour du 14 juillet ?
Autant dire qu’après la concorde nationale impossible, le remaniement semble mal parti faute de candidat. Ce qui témoigne d’ailleurs de l’appauvrissement pathétique du personnel politique à un moment où les Français ont justement besoin de leadership. Dans ces conditions, pour son acte III Emmanuel Macron pourrait bien être contraint de garder Édouard Philippe et de remanier une grande partie des ministres afin de donner le sentiment d’un nouveau départ. Sauf s’il parvient à convaincre Thierry Breton de quitter son poste de Commissaire Européen pour celui de Premier Ministre. Mais pour l’heure l’ancien patron de France Telecom et d’Atos se sent pousser des ailes à Bruxelles où sa forte personnalité en impose à la présidente de la Commission Européenne, Ursula Von der Leyen.
Reste la préparation de l’Acte III qui serait à la fois marqué par une relance basée sur la transition écologique, la reconstruction du système sanitaire et l’instauration de "solidarités nouvelles". Il est question d’un grand discours présidentiel autour du 14 juillet, dit-on dans l’entourage du Chef de l’État. Ce pourrait être une intervention devant les parlementaires réunis en Congrès à Versailles, à condition que les mesures de distanciation sociale le permettent. Ce pourrait être une intervention après le défilé militaire qui sera - lui-même - très certainement modifié. Ce pourrait être enfin une allocution solennelle après l’été, laissant ainsi le temps au Président de la République de préparer son texte, et de consulter très largement, lors de ses vacances à Brégancon. En espérant que d’ici là une deuxième vague de l’épidémie ne vienne pas remettre en cause ce calendrier.
Le retour de la volatilité
Au chapitre économique tous les indicateurs sont au rouge. Ne parlons pas du pétrole qu'Alexandre Adler a longuement traité hier dans sa chronique. Mais son plongeon momentané en territoire négatif, des indices d'activité du secteur privé de la zone euro en chute libre et la poursuite de l'explosion du chômage aux États-Unis viennent de confirmer le caractère sans précédent de la crise du coronavirus. Et les mauvaises nouvelles des derniers jours ont ramené de la volatilité sur les marchés financiers, qui ont intégré l'imminence d'une profonde récession de l'économie mondiale et réalisent surtout qu'ils avaient sans doute surestimé l'ampleur et la rapidité du rebond à venir.
Dans la zone euro, l'indice des directeurs d'achats composite s'est effondré à 13,5 en première estimation en avril, ce qui constitue, et de très loin, le pire résultat des enquêtes mensuelles de l'institut IHS Markit, lancées en 1998. Le mois d'avril a été marqué par des dégâts sans précédent pour l'économie de la zone euro sous l'effet des mesures de confinement, de l'effondrement de la demande mondiale et de pénurie au niveau des effectifs comme de la production. La violence a dépassé tout ce que pouvaient imaginer la plupart des économistes. Le phénomène est mondial puisqu'aux États-Unis, devenus l'épicentre de l'épidémie, plus de 26 millions de personnes se sont inscrites au chômage ces cinq dernières semaines. Et le taux de chômage est passé de 4 à 11 % pendant cette période. Sans précédent lui aussi, ce nombre confirme que la première économie mondiale a supprimé en à peine plus d'un mois la totalité des postes créés en près de dix ans.
L’Europe rate son rendez-vous
Dans ce contexte, les premières estimations de l'évolution, au premier trimestre, du produit intérieur brut des États-Unis, mercredi, et de la zone euro, le lendemain, seront suivies avec la plus grande attention sur les marchés. Ces chiffres seront très mauvais, c'est certain, et ceux du deuxième trimestre le seront sans doute encore davantage. L'économie mondiale devrait se contracter de 2 % cette année, selon plus de 500 économistes interrogés par Reuters, à comparer à un repli de 1,2 % attendu il y a seulement trois semaines. La situation ne cesse de se dégrader également pour les résultats des entreprises qui, l'une après l'autre, renoncent à verser un dividende à leurs actionnaires et abaissent leurs prévisions annuelles quand elles ne les retirent pas faute de visibilité.
Compte tenu de ces éléments, le plus pathétique est l’incapacité du conseil européen à se mettre d’accord sur un plan de relance de grande ampleur et rapide à mettre en œuvre, seules conditions permettant de sauver nos économies. L’idée, venue d’Espagne, d’un plan massif financé par une dette perpétuelle a séduit beaucoup de chefs de gouvernement, avant d’être bloquée par l’Allemagne et les Pays-Bas. Du coup au moment où l’Europe était le plus attendu au tournant, la-voilà qui rate son rendez-vous. Si elle se prépare sans doute à augmenter encore le montant de ses rachats d'actifs, la BCE ne devrait pas l'annoncer dès ce jeudi. L'institution de Francfort, qui suit de près les tensions sur la dette souveraine des pays la périphérie de la zone euro et sur le marché interbancaire, attendra sans doute avant d'agir deux échéances qui se profilent : les contours du plan de relance de l'Union européenne pourraient en effet se préciser le 6 mai et Moody's doit se prononcer deux jours plus tard sur la note souveraine de l'Italie.
Une nouvelle dette perpétuelle ?
C’est dans ce contexte que François Villeroy de Galhau, européen convaincu, mais aussi garant de l’orthodoxie financière, a déclaré dans une tribune publiée par le Figaro que la santé financière des entreprises françaises sortira très affaiblie de la période de confinement actuelle. Ce qui pourrait conduire le gouvernement à prendre de nouvelles mesures de soutien. Ce soutien des pouvoirs publics devra donc s'orienter vers la solvabilité des entreprises en leur donnant les moyens de renforcer les fonds propres, par exemple en transformant les reports temporaires charges fiscales ou sociales en abandons définitifs, explique-t-il. Une autre option émise par le gouverneur de la Banque de France, consisterait à autoriser l'imputation des pertes de 2020 sur l'impôt sur les sociétés de 2019.
Alors que la dette publique de la France augmentera d'au moins 17 points de produit intérieur brut cette année pour atteindre 115 %, François Villeroy de Galhau estime qu "accompagner la reprise pourrait nécessiter un traitement séparé de la dette héritée de la crise", en rappelant qu'un tel "cantonnement" est à l'origine de la création de la Caisse des dépôts et consignations au XIXe siècle, après les guerres napoléoniennes. Il aurait même pu pousser la comparaison jusqu'au paiement du milliard aux émigrés par Louis XVIII avec l’émission de la fameuse dette perpétuelle que l’on a appelée "la rente" et qui a servi de dot à de multiples mariages pendant plus d’un siècle. Vendue aux Français comme des "emprunts de guerre", une nouvelle dette perpétuelle adossée à un plan de reconstruction du pays et couplée à une amnistie fiscale des exilés fiscaux - à condition qu’ils investissent 10 % de leur patrimoine financier dans cette nouvelle "rente" - cet instrument permettrait à la France de se doter de marges de manœuvre tout en ayant des créanciers français plutôt que chinois. Comme le "crisis" grec, cette crise doit aussi être une opportunité pour préparer "la France d'après".
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