Politique européenne / commission européenne / Angela Merkel
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500 milliards suffiront-ils à sauver l'Europe ?
La France et l'Allemagne sont prêtes à "fournir un effort colossal" pour sauver l'économie européenne, qui traverse actuellement "la plus grave crise de son histoire". C'est en ces termes que la chancelière a entamé la conférence de presse destinée à présenter l'initiative franco-allemande dont les deux chefs d'État s'étaient entretenus auparavant par visioconférence. Les deux pays ont ainsi soutenu l'idée d'un fonds de relance "ambitieux, temporaire et ciblé" dans le cadre du prochain budget de l'Union Européenne et qui sera "doté " de 500 milliards d'euros". C'est-à-dire qu'en plus du budget pluriannuel 2021-2027, les Européens rajouteront un instrument qui sera dépensé dans les premières années du budget et qui sera destiné à renforcer l'action des fonds structurels déjà existants. Ce fonds sera financé par des emprunts émis sur les marchés par la Commission européenne, qui permettront de soutenir les États et les secteurs les plus affectés par la crise. "Cet instrument nous permettrait d'avoir une réponse budgétaire de 500 milliards d'euros à l'échelle européenne. C'est totalement inédit", a ainsi déclaré le Président de la république.
Ces 500 milliards auront bien vocation à être remboursés à long terme mais ils seront utilisés à court terme "afin de faire des dotations budgétaires" non pas en fonction de la clef de répartition des États mais bien en fonction des secteurs et régions les plus touchées. "Il ne s'agit pas de prêts aux États", a insisté le Président français mais bien de "dotation budgétaire sur la base de notre endettement commun". Les États ou secteurs concernés n'auront donc pas à rembourser eux-mêmes les fonds.
Ces 500 milliards seront tout de même garantis par les États, à hauteur de leur contribution au budget, la Commission n'étant solvable que parce que les États en sont la garantie. "Les garanties des États ne rentrent pas dans le calcul de la procédure de déficit excessif", explique ainsi Julien Manceaux, économiste senior chez ING. "En revanche, lorsqu'il s'agit de calculer la soutenabilité de la dette d'un État à long terme, alors cette garantie est prise en compte", poursuit-il.
En plus de ce plan de relance, les deux chefs d'État ont également plaidé pour une accélération de la transition écologique et numérique, le green deal présenté à l'automne dernier par la nouvelle Commission. Enfin, la France et l'Allemagne ont expliqué qu'ils souhaitaient rétablir une plus grande souveraineté européenne dans certains secteurs stratégiques afin de mieux lutter contre certains investisseurs "prédateurs" et de relocaliser certains investissements clefs en Europe. Ce qui ne constituerait pas un repli protectionniste de la part du Vieux Continent, mais simplement une volonté de protéger les secteurs les plus dépendants d'autres pays que l'UE.
Certes, il était urgent que la France et l'Allemagne unissent leurs voix pour montrer au reste de l'UE et surtout au reste du monde, que le projet européen n'est pas complètement enterré. Après des mois de négociations échouées pour aboutir à un semblant de solidarité européenne, cette initiative de part et d'autre du Rhin est donc une bonne nouvelle. L'Allemagne, qui jusqu'à présent freinait des quatre fers pour un instrument de dette commun type eurobonds, a donc démontré qu'elle était prête à s'engager pour ses voisins européens. Un message d'autant plus vital que sa Cour constitutionnelle vient de remettre en cause la participation du pays au programme d'achats de titres QE. "L'Europe doit agir ensemble (...) Le chemin européen, nous devons le faire avancer sinon c'est prendre le risque que d'autres le fassent reculer", a ainsi rappelé le Président Macron, au sujet de l'euroscepticisme grandissant.
Il reste qu'il y a encore beaucoup de travail à accomplir pour que cette initiative franco-allemande voie le jour. Car comme l'ont rappelé les deux chefs d'État, il ne s'agit que d'un projet, destiné à inspirer le travail de la Commission, qui doit quant à elle rendre sa copie le 27 mai prochain. Ce sera ensuite au Conseil européen de bâtir l'unanimité autour de cette proposition de la Commission, probablement d'ici la prochaine réunion des chefs d'Etats, le 18 et 19 juin. "Un accord de la France et l'Allemagne ne veut pas dire un accord des 27", a d'ailleurs prévenu Emmanuel Macron. Il faudra donc convaincre les 25 autres États, dont les Pays-Bas, très réticents à toute forme de mutualisation de la dette, ou l'Italie, qui exigeait un programme d'un montant bien plus important. Mais le fait que l'Allemagne ait dit haut et fort qu'elle soutenait cette proposition rendra plus difficile pour ses opposants de se cacher derrière Berlin.
Enfin, il faudra que le Parlement européen se mette d'accord sur le budget pluriannuel 2021-2027, puisque c'est bien dans ce cadre que le fonds sera instauré. Or les négociations sur le sujet ont avorté en fin d'année dernière, faute d'accord. Rappelons que la Commission européenne a proposé de le fixer à 1,11% du revenu national brut (RNB) des 27 Etats membres. Cela représente 1 135 milliards d’euros sur sept ans. L'augmentation par rapport à la période 2014-2020, si l'on en exclut virtuellement le Royaume-Uni, serait alors de 5% Or le Parlement europée refuse de financer les nouvelles ambitions européennes au détriment des politiques traditionnelles de l'UE (agriculture et cohésion). Il réclame donc un budget plus élevé : 1,30 % du RNB, soit 1 324 milliards d'euros. Les élus de Strasbourg vont désormais également devoir approuver le fonds de relance proposé par la France et l'Allemagne, si un compromis est trouvé. C'est donc eux qui risquent de bloquer ce programme, sachant que c'est au Parlement, d'autoriser la Commission à émettre sur les marchés. Et vendredi dernier, les députés européens ont eux-même dévoilé leur proposition pour secourir l'économie de l'UE, avec un plan de 2000 milliards d'euros. On le voit, l'initative franco-allemande a encore bien du chemin à parcourir pour aboutir...
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