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La digitalisation appelle une révision de la politique monétaire
La digitalisation de l’économie est un phénomène structurel à l’œuvre partout, ou presque, dans le monde. Tout en faisant consensus, cette digitalisation est peu documentée. C’est pourquoi l’article de la BCE publié lundi et intitulé "pratiquement partout ? digitalisation dans la zone euro et l’Union européenne " est très instructif. Les auteurs proposent d’abord de faire un point sur le phénomène à travers différentes mesures. L’indice DESI, qui regroupe la connectivité, le capital humain, l’utilisation d'Internet, l’intégration de la technologie numérique et des services publics numériques s’élève en moyenne dans l’Union à 55 sur une échelle allant de 0 à 100. Les pays nordiques culminent en tête à plus de 70 alors que les pays du Sud et de l’Est sont en fin de peloton autour de 40 (Italie, Grèce, Roumanie).
Cette hétérogénéité se retrouve dans l’importance de l’économie digitale, mesurée par la valeur ajoutée issue de ce secteur. L’Irlande, à plus de 12% et la Finlande, au-delà des 8%, relèguent loin derrière la moyenne européenne avoisinant les 6 ,5%. En comparaison, les États-Unis approchent les 8%. Enfin, en termes de robotisation, l’Europe compte en moyenne 14 robots pour 1.000 travailleurs, 16 pour la zone euro. L’Allemagne tire ici son épingle du jeu avec des chiffres proches du leader japonais à 27 robots par millier de travailleurs.
L’hétérogénéité de l’Europe et son relatif retard sur ses concurrents ne doit pas minimiser les conséquences de telles évolutions. A partir de 103 études, Vincent Labhard et Lara Vivian, deux économistes de la BCE, mettent en évidence l’ambivalence des conséquences. Certaines sont positives, comme celles concernant la productivité du travail, la productivité globale des facteurs de production, la valeur ajoutée et les salaires qui sont en hausse. D’autres sont indéterminées, comme l’emploi qui varie selon la qualification des travailleurs : bénéfique pour les travailleurs qualifiés, meurtrière pour les non-qualifiés. L’impact sur les prix est quant à lui rapporté négatif, ce qui est une bonne nouvelle, puisque cela signifie une baisse des prix pour les consommateurs finaux. "En résumé, il semble que la numérisation ait des effets similaires à ceux d'autres chocs d'offre et de technologie, du moins en signe, tendant à augmenter la productivité et l'activité, mais pas nécessairement l'emploi, avec un léger effet négatif sur l'inflation" commentent les deux économistes. Les processus à l’œuvre sont bien sûr bien plus complexes, mais l’important réside en leurs conséquences.
En modifiant les indicateurs économiques, la digitalisation appelle à la vigilance quant à l’utilisation des outils se basant sur ces indicateurs. C’est le cas des banques centrales qui se basent sur l’inflation et les prix pour encadrer leur politique monétaire. Deux économistes de l’institution, Mario Porqueddu and Ieva Rubene, se plongent plus profondément dans cet exemple des prix. La digitalisation est directement reliée aux prix par les biens digitaux achetés par les consommateurs, bien digitaux qui font partie de l’indice des prix à la consommation harmonisé calculé par Eurostat pour les pays de l’Union européenne. Or, la BCE se sert de cet outil pour vérifier les conditions de convergence concernant l’inflation. De manière indirecte, la digitalisation influe sur les prix via le commerce en ligne. D’abord, en permettant des coûts de distribution plus faible que les réseaux de distribution traditionnels, ensuite en favorisant la concurrence par la transparence, le commerce en ligne fait pression à la baisse sur les prix.
Mais, ces conséquences restent encore largement à vérifier, et pourraient même aller dans le sens contraire. Ainsi, l’accès plus simple aux prix des concurrents peut aussi donner naissance à des ententes tacites entre offreurs et miner la concurrence. Plus problématique encore, la hausse de productivité supposée donne corps à des revendications de hausses de salaire. Que se va-t-il se passer si ces hausses de salaire excèdent les hausses de productivité ? Les prix augmenteront. Si le flou semble encore subsister sur les conséquences de la digitalisation, une chose est sûre, les banques centrales devront revoir leurs politiques monétaires, ou du moins les équilibres sur lesquelles elles sont fondées, à l’aune de ces transformations. D'autant plus que la crise de la Covid-19 a accéléré ce phénomène de digitalisation. Du côté de l'offre, la mise forcée en télétravail a souvent été bien vécue et pourrait se généraliser. Du côté de la demande, les ménages se sont repliés sur le commerce en ligne. L'économie se transforme, les outils doivent suivre ces évolutions.
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