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Augustin de Romanet / ADP
L'augmentation du prix des billets est inéluctable selon Augustin de Romanet
L'année 2020 a été marquée par l'une des pires crises de l'histoire et l'industrie aérienne a été l'une des plus durement touchées. Comment vivez-vous ce type d'événement lorsque vous êtes P.-D.G. d'un groupe aéroportuaire ?
Nous sommes dans un secteur où la connectivité est cruciale, l'arrêt soudain de la possibilité pour les personnes de se déplacer nous a donc fortement touchés. Notre priorité en cette période de crise, a été la sécurité de nos clients d’une part, la liquidité d’autre part, et enfin de conserver la qualité du service. Concernant la liquidité, j’ai, dès le mois de mars, pris l’initiative d’une levée de fonds pour être à même de verser des salaires à nos salariés à la fin de l’année. Je savais par expérience que lorsqu'il y a une crise, nous avons tendance à toujours sous-estimer son ampleur. Autre constat, en temps de crise, les compagnies ont tendance à oublier leurs clients, étant elles-mêmes déjà suffisamment préoccupées par leurs propres problèmes. J’ai veillé à ce que cela ne soit pas le cas. À titre d’exemple, j’ai récemment pris la décision d’employer quelques personnes supplémentaires qui devaient s’assurer du bon transit des bagages car il y a eu des changements de terminaux, initiative qui nous a coûté 30 euros par bagage.
Quelles ont été les forces et les faiblesses d'ADP pour traverser cette crise ?
La faiblesse d’ADP est bien sûr la nature même de la compagnie qui dépend entièrement de la volonté des gens de se déplacer. Concernant nos forces, notre qualité de leader mondial en tant que réseau d’aéroport le plus important, nous a permis d’être entendus dans nos recommandations. Nous avons été les premiers à introduire des caméras thermiques, il a fallu pour cela convaincre le ministre de leur utilité. Nous étions conscients de notre responsabilité dans cette crise et nous avons œuvré à convaincre le gouvernement de prendre les mesures adéquates pour empêcher la propagation du virus.
Qu'attendez-vous pour 2021 ?
En 2021, le trafic devrait être environ l’équivalent de 50 % de celui de 2019, ce qui représente néanmoins le double de celui de l’année 2020. Cela dépendra du déploiement du vaccin, mais aussi de la reprise des compagnies dont dépend le rebond des vols commerciaux. Cela dépend aussi des conditions d‘entrées dans leur territoire imposées par les pays. La Chine demande maintenant à ce que les passagers soient munis d’un double test, un test PCR et un test sérologique, en plus d’un passeport spécial qui s’apparente à un passeport diplomatique. La connectivité avec l’Asie est donc encore difficile à estimer.
Mais concernant le trafic à Paris, la capitale demeure l’une des plaques tournantes de l’Europe, juste derrière Amsterdam. Les passagers voulant se rendre depuis l’Afrique vers la Chine tendent à passer par Paris car nos aéroports sont réputés pour la rapidité des tests PCR, les résultats sont disponibles en l’espace de 24 heures et pour un prix raisonnable. Une fois à l’intérieur de l’avion, les passagers ne courent plus aucun risque puisque les filtres présents dans les avions ont le même degré de sûreté que les filtres utilisés dans les salles opératoires. Notre devoir est de s’assurer que les passagers bénéficient du même degré de sûreté en dehors de l’avion. À cet effet nous avons mis à disposition des passagers dans l’aéroport des gels hydro alcooliques, des caméras thermales, des tests PCR, nous avons augmenté la fréquence de nettoyage etc.
Vous avez indiqué que vous attendez un retour au niveau de trafic de 2019 entre 2024 et 2027. Pourquoi cette fourchette ?
On espère un rebond dans les années 2024-2027. Nous nous basons sur le temps de la reprise du trafic après les attaques terroristes du 11 septembre. Il avait fallu attendre entre 3 et 4 ans pour restaurer la confiance des passagers. Nous estimons que la crainte de contracter le virus est encore plus forte que le climat de peur qui régnait à la suite des attentats. Certains estiment même qu’il faudra attendre 2029 pour que le trafic retrouve son niveau d’avant la pandémie mais je pense personnellement que le trafic reprendra avant. Dès qu’une nouvelle ligne de vol a été rendue disponible par une compagnie ces derniers mois, les clients se sont précipités pour réserver leur place, le désir de voyager n’a pas diminué. Cela fut le cas pour les Territoires outre-mer français aux vacances de noël, comme la Martinique et la Guadeloupe.
Dans les prochaines années, nous aurons aussi à prendre en compte le défi représenté par le réchauffement climatique. Le point de rupture a été le salon du Bourget en 2019. Avant ce salon, nous estimions que les derniers litres de kérosène disponibles seraient réservés à l’aviation. Aujourd’hui, nous ne pensons plus de la même manière. Nous développons d’autres solutions comme les biocarburants et l’hydrogène. La classe moyenne mondiale continuera de voyager si bien que la demande ne diminuera pas mais il faudra adapter le prix des billets à la prise en compte des externalités des émissions de carbone, et de la recherche nécessaire au développement de solutions innovantes. Tant que chacun de nous accepte de payer un peu plus pour voyager, le secteur a de l’avenir.
ADP a commencé une stratégie de diversification internationale. Début 2020, le groupe a notamment pris le contrôle du GMR en Inde. La crise remet-elle en cause cette croissance externe ?
Nous avons décidé de continuer notre stratégie de croissance externe pour les projets en cours comme l’acquisition de GMR en Inde, et un projet de rachat au Kazakhstan, mais nous devons mettre en suspens en partie notre stratégie de diversification pour consolider d’abord notre bilan, car nous avons dû emprunter 4 milliards de dollars pour traverser cette crise.
Quels seront les principaux moteurs (loisirs/affaires) ?
Concernant Paris, la ville reste une destination importante de tourisme, la classe moyenne mondiale continuera de vouloir la visiter. C’est aussi la principale ville où se tiennent les congrès. Les hôtels, entreprises en évènementiels, aéroports, sont tous préparés à accueillir les personnes dans les conditions sanitaires adéquates.
Qu'attendent de vous vos principaux clients (compagnies aériennes et passagers) ?
Les attentes de nos clients sont restées les mêmes. L’expérience client dans un aéroport n’est jamais bonne, les gens sont obligés de patienter, de s’orienter par eux-mêmes. C’est sur ces points que nous pouvons améliorer notre service, ainsi que sur les produits disponibles en duty free.
Bill Gates a déclaré : "Le Covid 19 est terrible. Le changement climatique pourrait être pire". Partagez-vous cette crainte ? Comment vous adaptez-vous aux questions environnementales à votre niveau et pour soutenir les compagnies aériennes ?
Je partage entièrement son avis. Je crains les conséquences du changement climatique, la menace que représente le nombre croissant d’ouragans etc... C’est pourquoi nous réfléchissions à construire des usines à l’intérieur même des aéroports qui permettent de fabriquer de l’hydrogène, servant à alimenter les navettes de l’aéroport et comme carburant pour les avions. Il est vrai que nous agissons trop tard mais le point d’inflexion a maintenant été atteint. Dans un premier temps, nous nous consacrerons à la recherche et ensuite nous passerons aux actes.
Pensez-vous que les gens sont prêts à payer plus cher leurs billets ?
Il n’y a pas d’autres solutions, il n’y a pas le choix.
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