Feuilleton de l'été / Carrefour / grande distribution / Jean Richard de Latour
Feuilleton de l'été
Carrefour / grande distribution / Jean Richard de Latour
Ils et elles feront le monde d'après - Jean Richard de Latour
A la vue de ses études (Sciences Po Paris, Ena), Jean Richard de Latour avait une voie toute tracée pour une brillante carrière dans la haute fonction publique. Mais après moins de cinq ans comme inspecteur des finances, entre 2008 et 2012, il est entré chez Carrefour et s'y trouve encore. Jean Richard de Latour est aujourd’hui en charge des négociations avec les marques internationales pour le géant de la grande distribution. Un métier et un employeur bien loin de ses bases.
Mais c’est précisément son passage à l’Inspection générale des finances qui va déterminer son choix de s’orienter vers le privé. "J’ai effectué plusieurs missions à dimension internationale, sur des sujets tels que le financement d’infrastructures dans les pays en développement pendant le G20 à Cannes ou la crise de la dette de la zone euro", raconte-t-il. A cette occasion, il a pu mesurer que les rapports de force entre grandes puissances économiques étaient en train de changer. "C’est pourquoi j’ai voulu intégrer une entreprise internationale, présente en Chine ou dans de grands pays émergents comme le Brésil ou l’Inde, pour comprendre ces marchés", poursuit-il.
Reste à préciser son choix, notamment le secteur. N’ayant pas d’a priori, il postule tant auprès de sociétés industrielles que d’entreprise de services. "Mais j’ai très rapidement pris conscience que le monde des services impliquait beaucoup de management – ce que j’avais peu l’occasion d’expérimenter dans la fonction publique – tout en laissant une empreinte dans la société très forte. C’est un secteur où l’ascenseur social joue un rôle très important". Travailler dans la grande distribution, c’est vivre au rythme du pays. "On l’a vu pendant la pandémie : la distribution alimentaire en particulier a été le réceptacle des besoins immédiats des gens", observe-t-il.
En outre, si le secteur souffre d’une image poussiéreuse, la réalité est tout autre. L’activité se réinvente. "La grande distribution connaît une transformation profonde. De nombreux relais de croissance émergent, par exemple la data, l’e-commerce et les formats de proximité, qui font évoluer tant notre business model que ceux de nos fournisseurs", explique Jean Richard de Latour. Enfin, les groupes français de la grande distribution offrent une envergure mondiale. Jean Richard de Latour considère ainsi que "Carrefour représente une grande réussite française, qui a exporté un modèle puissant à travers le monde et qui a toujours fait preuve d’audace".
Jean Richard de Latour entre chez Carrefour en janvier 2013, en qualité de directeur des affaires publiques, de l’innovation et des études. Un poste qui conduit à prendre de la hauteur, mais le jeune cadre veut aussi vivre l’expérience du terrain et passe sa première semaine en magasin, à Créteil. Au bout de 15 mois, il intègre le Operations Onboarding Programme de Carrefour France et passe six mois au magasin d’Aulnay-sous-Bois pour mettre les mains dans le cambouis et comprendre les savoir-faire des équipes. "C’était une volonté de ma part, mais la société procède beaucoup de cette manière", explique-t-il.
Il est repéré par le PDG de l’époque, Georges Plassat, qui le nomme en septembre 2014 directeur de cabinet. Mais l’ancien haut fonctionnaire veut encore labourer le terrain. Les deux hommes passent donc un accord : Jean Richard de Latour restera moins de deux ans à ce poste pour ensuite retourner aux opérations. Il retient toutefois beaucoup de cette période au plus proche de l’exécutif : "cela a été une expérience très riche, très formatrice : vous voyez l’ensemble des métiers de l’entreprise et des parties prenantes. En préparant les interventions de Georges Plassat, j’ai mieux appréhendé la cohérence de l’entreprise, depuis les équipes en magasin ou en entrepôt, jusqu’aux relations avec les investisseurs et les grands partenaires du groupe", raconte-t-il.
Mais chose promise, chose due, Jean Richard de Latour retourne sur le terrain au bout d’un an et 10 mois. On lui confie la direction opérationnelle des hypermarchés en 2016, d’abord avec la responsabilité de l’Ile de France, puis du "Grand Nord", qui va de la Normandie à la Bourgogne. "J’ai pris cette responsabilité au moment où le marché évoluait très rapidement, avec le développement de l’e-commerce en grande distribution, l’engouement pour le bio et le retour de certains clients vers une consommation de proximité. Nous étions également en train d’équiper nos magasins de drives, nous procédions à de nombreuses ouvertures, et nous faisions face à des sujets sensibles comme le travail du dimanche". Malgré un contexte difficile pour la grande distribution en France, il ne s’agit pourtant pas d’une gestion du déclin des hypermarchés : "Il y a un formidable enjeu de transformation de nos sites : ce type de magasins permet par exemple de démocratiser l’accès au bio et les drives servent d’appui au déploiement du commerce en ligne", argumente-t-il.
L’arrivée d’Alexandre Bompard, qui montre "le même engagement personnel, total, au service de l’entreprise" que son prédécesseur, ne provoque pas de rupture dans la carrière de Jean Richard de Latour. Elle marque sa première expérience internationale : la Roumanie, dont le jeune cadre supérieur dirigera la filiale entre août 2018 et mars 2021. "Ce fut une expérience fabuleuse. C’est un marché qu’il m’a fallu comprendre rapidement", conclut-il.
En termes managériaux, Jean Richard de Latour passe de 13 000 salariés sous sa responsabilité en France à 18 000 en Roumanie, répartis dans 400 magasins. "J’ai d’abord voulu m’imprégner de ce pays, saisir la culture locale, latine, et comprendre comment fonctionnent les Roumains. C’est essentiel pour savoir sur quels leviers agir. La constitution de l’équipe est également un moment essentiel, qui permet de bâtir une confiance réciproque et d’accorder un maximum d’autonomie", raconte cet amateur de jardinage, où il faut parfois accompagner l’épanouissement, parfois laisser faire.
La crise sanitaire a été un véritable baptême du feu. "Pendant la crise de la Covid-19, il a fallu s’adapter en permanence sur des laps de temps très courts, à l’image du retail qui s’inscrit lui-même dans un temps très court : on raisonne en heures, en jours, en semaines. C’est un rapport au temps qui demande de l’engagement". Dans la tempête, le bateau des Daces a tenu bon.
La Roumanie a également permis d’assouvir l’une de ses passions : le vin. "La Roumanie est une terre de vin de qualité pourtant très méconnue, alors qu’elle en est le huitième producteur au monde en volume", indique le jeune dirigeant. Sur son initiative, Carrefour a lancé un programme de promotion du vin local, tant à l’export que comme potentiel touristique.
L’expérience est un succès. Jean Richard de Latour est rappelé en France en mars dernier pour prendre la direction "Négociation marques internationales" pour l’ensemble du groupe. Un poste évidemment crucial dans la grande distribution, où le prix occupe une place centrale.
Si la grande distribution souffre d’une image défavorable dans ses relations avec certains fournisseurs, en particulier les produits agricoles, Jean Richard de Latour met en évidence un rapport plus collaboratif. Certes, il négocie des prix d’achat, mais son activité consiste également à offrir un service de développement international, dont la technologie est au centre. "Lorsqu’un fournisseur veut lancer une nouvelle gamme, nous sommes aujourd’hui capables de l’accompagner dans l’ensemble des pays où Carrefour est présent pour déployer une stratégie fine de commercialisation, notamment grâce aux données", explique-t-il.
Comme le montrent les données, la technologie joue un rôle central. "Nous utilisons la data de deux manières. En sortie de caisse, elle permet de suivre l’évolution des ventes de produits et de mettre en place des plans d’action dans les magasins où ils sous-performent, qu’il s’agisse d’un problème dans la chaîne approvisionnement ou de gestion en magasin. La date nous permet également d’améliorer le parcours du client en magasin. En fonction de leur consommation, nous observons l’évolution des ventes par segment de produits. La data nous permet d’analyser avec les fournisseurs le meilleur positionnement pour leurs produits", détaille-t-il. On est loin de l’ancienne économie.
Il est trop tôt pour prédire à Jean Richard de Latour un futur rôle exécutif au sein de Carrefour, même si Alexandre Bompard a considérablement rajeuni le comité exécutif du groupe. Mais à terme, le jeune responsable aspire à exercer des responsabilités de direction au sein d’une organisation prospère, progressiste, qui incarne les besoins des gens et avec une dimension technologique.
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