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Dirigeants, gouvernance / Soitec / semi-conducteurs / Gouvernance

Dirigeants, gouvernance
Soitec / semi-conducteurs / Gouvernance

Le remplacement du patron de Soitec suscite la révolte

Dans une initiative probablement inédite, l'ensemble des membres du comité exécutif du spécialiste français des semi-conducteurs a condamné la non-reconduction de son directeur général, Paul Boudre. Il sera remplacé par Pierre Barnabé, issu d'Atos. L'Etat-actionnaire approuve cette décision et condamne les révoltés.
Paul Boudre, Soitec
Paul Boudre, Soitec

L’avenir de Soitec, une pépite spécialisée dans les substrats semi-conducteurs et, à ce titre, essentielle dans la quête de souveraineté technologique de la France, est en jeu. Dans un événement rarissime dans les annales de l’économie européenne, la totalité du comité exécutif s’est opposée au changement de directeur général.

Le conseil d’administration de Soitec a annoncé le départ de son directeur général Paul Boudre en juillet prochain et son remplacement par Pierre Barnabé, jusqu’ici "senior executive vice-president" d’Atos, directeur de la division Big data et cybersécurité et chargé des marchés du secteur public et de la Défense. Il rejoindra le groupe le 1er mai prochain en tant que chargé de mission et travaillera avec Paul Boudre jusqu’à l’assemblée générale prévue en juillet.

Cette annonce, prise hier par le conseil d’administration présidé par Eric Meurice, mais qui doit être approuvée par les actionnaires lors de l’AG, a provoqué l’effet d’une bombe dans l’entreprise : dans une lettre aux administrateurs que WanSquare s’est procurée, le comité exécutif "déplore la prise de contrôle de Soitec par le président du conseil d’administration depuis trois ans, qui culmine aujourd’hui avec la nomination incompréhensible d’un nouveau directeur général ".

Le principe de la succession ne fait pas débat. Le mandat de Paul Boudre arrivait à échéance en juillet et la limite d’âge à l’exercice de la fonction de directeur général dans 18 mois. Mais le scénario privilégié par la direction de Soitec était, après le renouvellement du mandat de Paul Boudre cet été, d’utiliser ces 18 mois pour préparer sa succession.

Deux arguments sont mis en avant par les membres du comex, tous signataires de la missive. Ils estiment d’une part que la croissance "exceptionnelle" qu’a connue Soitec ces dernières années après avoir frôlé la faillite (notamment un triplement du chiffre d’affaires en six ans, attendu à 800 millions d’euros pour son exercice 2021-22 avec une marge d’Ebitda des activités poursuivies de 32% et un cours de Bourse qui a explosé de 430% en cinq ans) est largement à mettre au crédit de Paul Boudre, arrivé aux manettes de l’entreprise en 2015. Il est également, avec le comex, à l’origine du nouveau plan stratégique pour l’année fiscale 2025-26, qui ambitionne notamment un nouveau triplement du chiffre d’affaires, un Ebitda à 35% et de faire entrer Soitec au CAC 40, l’indice-phare de la Bourse de Paris. Pour mémoire, Soitec affichait 250 millions d’euros de perte d’Ebitda en 2013-14.

D’autre part, les membres du comex affirment que le processus de succession a été organisé avec "précipitation" et "sans associer le directeur général", d’autant plus que des candidats internes avaient été "identifiés et préparés depuis 2018".

Qu’un processus de succession génère des tensions au sein d’une direction et entre les dirigeants et le conseil d’administration n’a rien d’exceptionnel. Mais qu’un comex dans son ensemble désavoue le président et prenne le risque de le faire publiquement est exceptionnel. Cela signifie que le lien de confiance est rompu et que Pierre Barnabé arrivera dans un climat délétère. Certains proches du conseil d’administration estiment d’ailleurs la réaction totalement disproportionnée. Ils estiment qu’en demandant un nouveau mandat, Paul Boudre se serait de lui-même exclu du processus de recrutement – un argument contestable. Ils réfutent en outre l’accusation de précipitation, un recrutement pour ce type de poste prenant nécessairement du temps.

Quoi qu’il en soit, on voit mal comment le président, qui n’a de compte à rendre qu’aux administrateurs et aux actionnaires, pourrait se débarrasser de l’ensemble des responsables, alors que Soitec traverse une phase essentielle pour son développement : l’entreprise a un boulevard devant elle, étant donné la pénurie mondiale actuelle de semi-conducteurs et le besoin structurel de ces produits face à la numérisation accélérée que connaissent l’économie et la société.

L’Etat soutient l’arrivée de Pierre Barnabé

Ce contexte explosif concerne l’Etat au premier chef. Bpifrance, l’un de ses principaux bras armés en termes d’investissement, est l’un des deux premiers actionnaires de Soitec aux côtés de NSIG Sunrise, détenteurs d’une participation de 10,35% chacun (à la date du 1er novembre 2021). A ce titre, il est représenté au conseil d’administration. En outre, CEA Investissement, filiale du Centre à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, autre structure publique, détient 7,32% du capital de Soitec et dispose également d’une représentation.

La réaction de Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, est sans ambiguïté. Interrogé sur BFMTV, il s’est déclaré "extrêmement surpris" par la réaction du comex, jugeant que "l’attaque ad hominem sur le président du conseil d’administration est totalement inadmissible". "Paul Boudre atteint la limite d’âge. Il est totalement normal que le conseil d’administration se pose la question de la succession. […] C’est le conseil d’administration qui s’est emparé de la question et légitimement, comme dans toutes les boîtes cotées françaises, un comité de nomination a été désigné. Ce comité a pris un chasseur de têtes qui a fait son travail […]. Les candidats internes ont été auditionnés ; la décision a été prise en toute souveraineté", a-t-il raconté.

L’initiative inédite du comex provoquera également une réponse concrète. "Je vois que derrière tout cela, il y a des peurs. Ces peurs, on va les traiter, même aujourd’hui", a affirmé le patron de Bpifrance, précisant que le conseil d’administration recevrait les membres du comex. On se doute du coup que les représentants de Bpifrance voteront en faveur du changement lors de l’AG de juillet. Mais le résultat de l’AG n’est pas gagné pour autant : le flottant représente 61% du capital de Soitec, ce qui laisse la porte ouverte à des déstabilisations.

Aussi illégitime que puisse paraître la réaction des dirigeants au remplacement dès cette année de Paul Boudre, elle montre que les administrateurs sont totalement passés à côté des sentiments que pouvaient provoquer la succession d’un directeur général perçu – à tort ou à raison – comme le sauveur de Soitec et la méthode employée (Paul Boudre aurait appris sa non-reconduction hier soir, pendant la réunion du conseil, selon certaines sources).

Cette réaction ne s’est d’ailleurs pas limitée au périmètre de l’entreprise. Les investisseurs ont également manifesté leur désapprobation : l’action Soitec s’effondrait de près de 20% dans l’après-midi. Les analystes ont également fait part de leur surprise, réduisant parfois leur objectif de cours sur le titre de la société. Oddo BHF juge ainsi cette décision suscite "de nombreuses interrogations" concernant la feuille de route à moyen terme, la politique d'acquisitions et la prochaine équipe de dirigeants de Soitec. Le courtier a sorti la valeur de sa liste de convictions sur les capitalisations moyennes. Berenberg estime de son côté que cette annonce est "décevante" dans la mesure où Paul Boudre a permis à l'action de progresser de plus de 1 200% depuis sa prise de fonction en tant que directeur général. "Nous pensons qu'il a joué un rôle déterminant dans l'évolution du groupe, qui est passé d'une entreprise perpétuellement déficitaire, qui levait régulièrement des fonds sur les marchés des capitaux et les gaspillait en grande partie, à l'entreprise à croissance rapide, rentable et génératrice de trésorerie qu'elle est aujourd'hui", argumente Berenberg.

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