Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Le nucléaire, une valeur neuve en Europe
par Jean-Baptiste Noé
On le disait obsolète, tant pour l’énergie que pour la guerre, le nucléaire est pourtant revenu sur le devant de la scène, un retour accéléré par la guerre en Ukraine. Qu’il soit stratégique ou énergétique, militaire ou civil, il est de nouveau le symbole du futur.
Les "si" peuvent parfois être utiles à l’analyse. Si l’Ukraine n’avait pas renoncé à son armement nucléaire en 1991 et n’avait pas fait le choix du désarmement au moment de son indépendance, elle n’aurait pas été attaquée en 2022 par la Russie. Si la Russie ne disposait pas de près de 7 000 têtes nucléaires, l’OTAN aurait pu intervenir militairement en Ukraine. Si l’OTAN n’était pas une armée nucléaire, la Russie pourrait envisager de lancer des opérations dans les pays baltes. Cette guerre en Ukraine a donc révélé une nouvelle fois le rôle majeur de la dissuasion nucléaire comme arme stratégique et pilier de l’indépendance des États.
Le même problème se posera demain avec Taïwan. Si la Chine lance un débarquement sur l’île, qui osera défendre Taïpei et donc se frotter à une puissance nucléaire ? L’arme atomique se révèle pour ce qu’elle est : un outil essentiel de la dissuasion, c'est-à-dire du maintien de la guerre au-delà de ses frontières. Les années 2010 furent le temps de la guerre dite asymétrique, de la guérilla et des guerres de clans ; la guerre entre États semblait loin. Depuis quelques années toutefois les officiers et les stratèges alertaient sur le retour possible de la haute intensité.
En mars 2021, les pays membres de l’OTAN menèrent des exercices militaires au-dessus de la Baltique et de la mer Noire, résumés ainsi par Oana Lungescu, porte-parole de l’OTAN : "Les régions de la mer Baltique et de la mer Noire revêtent une importance stratégique pour l’alliance. Les entraînements comme ceux-ci montrent que nous menons à bien notre mission fondamentale : décourager toute agression, prévenir les conflits et préserver la paix." Le découragement de l’agression ne fut pas total et ces mots ont une autre saveur un an plus tard après l’invasion de l’Ukraine. La dissuasion ici réside bien dans la puissance nucléaire et donc la possibilité de s’en servir.
Mais il n’y a pas de dissuasion nucléaire sans outil pour la porter. Pour la France ce sont ses Forces aériennes stratégiques (FAS), ses SNLE (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins) et son porte-avions. La dissuasion a un coût, qu’une nation rechigne souvent à consentir en temps de paix, mais qu’il est trop tard d’engager une fois la guerre arrivée. La sécurité et la paix sont ce que les économistes appellent des "biens négatifs", c'est-à-dire des biens dont on se rend compte de l’importance une fois qu’ils ont disparu. La paix a un prix, celui de l’esprit de défense, de l’entretien et de l’entraînement d’une armée, de l’investissement dans du matériel de qualité.
Indépendance énergétique
Les sanctions économiques jusqu’alors prises n’ont pu toucher à l’essentiel, c'est-à-dire aux hydrocarbures qui alimentent l’Europe. D’où la volonté des Européens de s’en affranchir comme cela fut annoncé ce 11 mars lors du sommet de Versailles. L’objectif est de sortir de la dépendance énergétique de la Russie dès 2027 : "Nous mesurons combien notre alimentation, notre défense sont des sujets de souveraineté. Nous voulons choisir nos partenaires et ne pas dépendre d'eux" a ainsi annoncé Emmanuel Macron.
Cinq ans pour sortir de cette dépendance supposent des investissements massifs, notamment dans les pays d’Europe de l’Est, très dépendants du gaz russe. Les gisements gaziers de Méditerranée orientale ne sont pas encore pleinement opérationnels. Ceux du Mozambique ont été mis entre parenthèses après les attaques terroristes de juin 2021. S’ils veulent réellement être indépendants, les pays d’Europe ne pourront pas faire l’économie d’un redéploiement du nucléaire, alors que la Belgique a annoncé fin 2021 vouloir en sortir et que l’Allemagne a déjà actionné son plan.
Pour l’instant, aucun de ces pays n’a évoqué un retour du nucléaire, mais il semble bien que cette énergie soit sauvée par le retour de la guerre. Technologie à l’uranium ou au thorium, destruction des déchets par laser, développement des SMR, l’énergie nucléaire est pleine de promesses. Mais cela nécessite de lourds investissements et beaucoup de temps. Pas sûr donc que les objectifs d’indépendance pour 2027 puissent être tenus.
Jean-Baptiste Noé est Docteur en histoire économique, ancien auditeur civil de l'École de guerre, Rédacteur en chef de Conflits et Directeur d'Orbis Géopolitique.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
du même auteur
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Sanctions économiques : la guerre efficace ?
05/03/2022 - 09:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Ukraine : le retour de la guerre en Europe
26/02/2022 - 09:30
de la semaine
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Sanctions économiques : la guerre efficace ?
05/03/2022 - 09:30
Chronique / Yves de Kerdrel
Chronique / Comment la finance est devenue une arme de destruction massive
04/03/2022 - 10:00
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Ukraine : le retour de la guerre en Europe
26/02/2022 - 09:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Comment les routes de la drogue irriguent l’économie
19/02/2022 - 09:30
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Ukraine : l’enjeu énergétique de l’Europe
12/02/2022 - 09:30
Chronique / Yves de Kerdrel
Chronique / Arrêtons de rougir des dividendes versés aux actionnaires !
04/02/2022 - 10:00

