Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Europe : la défense commune attendra
par Jean-Baptiste Noé
Si l’opposition européenne à la guerre en Ukraine a été unanime, nous sommes encore très loin de la constitution d’un bloc uni sur les sujets de défense et de politique étrangère. L’intérêt des nations a pris le dessus et chacune a cherché à défendre ses intérêts propres.
Face à l’invasion russe de l’Ukraine, l’Europe a parlé d’une seule voix pour réprouver l’attaque militaire et pour mettre en place des sanctions économiques. Pour beaucoup cela a constitué une heureuse surprise en permettant l’unification du continent autour d’un défi commun. Cette guerre a plus fait progresser l’intégration européenne que les référendums et les traités antérieurs. Mais après trois semaines de guerre, force est de constater que les intérêts nationaux reprennent le dessus.
S’armer oui, mais en américain
Le gouvernement allemand a ainsi annoncé l’investissement de 100 milliards d’euros pour moderniser son armée afin de pouvoir répondre aux nouveaux défis. L’argent ne fera pas tout : une armée n’est efficace que si un pays dispose d’un véritable "esprit de défense" avec des jeunes désireux de s’y engager et une nation qui les soutient. Cela ne se crée pas à coups d’investissement, mais en permettant l’élaboration d’un humus culturel autour de la chose militaire, humus asséché outre-Rhin depuis la défaite de 1945. La réalité de l’Europe de la défense s’est une nouvelle fois brisée quand Berlin a annoncé préférer acheter des avions de chasse américains F-35 plutôt que des Rafales.
L’argument invoqué est celui de l’interopérabilité : puisque les voisins de l’Allemagne utilisent des F-35, il est plus commode d’en acquérir, pour faciliter les échanges et les entraînements en commun. Si l’argument technique et opérationnel est vrai, le choix est moins défendable sur le plan politique et industriel, surtout quand l’Allemagne participe au projet commun de SCAF, présenté comme l’avion de combat européen. N’est-ce pas aussi une façon de ne pas favoriser l’industrie française et, in fine, de démontrer une dépendance aux choix politiques et stratégiques américains ?
Outre l’Allemagne, huit autres pays d’Europe ont opté pour le F-35 : Royaume-Uni, Finlande, Italie, Norvège, Pays-Bas, Belgique, Pologne et Danemark. La Finlande avait déjà justifié son choix américain de décembre 2021 par celui de la compatibilité avec ses voisins scandinaves. C’est le succès de Facebook appliqué à l’industrie de l’armement : tout le monde utilise ce réseau social parce que tout le monde y est présent ; un réseau social où l’on est seul ne sert à rien, aussi performant soit-il.
La force industrielle des Américains est d’être entrés les premiers et de tenir désormais le marché grâce à ce concept d’interopérabilité. Mais les pays d’Europe ont-ils réellement la liberté d’acheter ailleurs qu’outre-Atlantique ? Leurs pilotes d’avion intervenant régulièrement dans les armées de l’OTAN ils sont eux-mêmes formés au matériel américain. Tout le marché est tenu et s’alimente de lui-même.
La défense européenne ? L’OTAN !
Les Européens rêvent d’une défense commune depuis au moins les années 1950. L’échec de la CED (Communauté européenne de défense) en 1954 n’a pas mis un terme à ce rêve. Le projet de la CED était de créer une armée européenne qui aurait été placée sous la supervision du commandant en chef de l’OTAN, qui est traditionnellement un Américain. L’échec de la CED n’a pas enterré l’idée d’une armée européenne commune, qui n’a cependant jamais vu le jour au-delà de quelques embryons sans réel intérêt stratégique.
Pour disposer d’une armée européenne encore faut-il que les pays d’Europe disposent d’une armée nationale de classe mondiale, ce qui est loin d’être le cas. L’OTAN convient donc à beaucoup. L’Alliance permet de disposer d’une armée de protection pour un coût moindre que si les pays d’Europe devaient y investir personnellement. Elle offre des postes plus intéressants aux officiers nationaux et elle fait entrer les petits pays dans un cadre plus large que ne pourraient leur permettre leurs projections. Nul besoin donc d’une armée européenne puisqu’il y a l’OTAN.
Déclarée en état de "mort cérébrale" par le Président Macron, l’Alliance a été ressuscitée par le conflit en Ukraine. Mais quand il s’agit de faire des choix politiques et industriels, ce sont d’abord leurs intérêts que les nations regardent. Dans le volet des sanctions imposées à la Russie, l’Allemagne a pris soin d’en écarter le gaz afin de ne pas être asphyxiée par manque d’accès énergétique. Après l’émotion des premiers jours les politiques nationales reviendront au premier plan quand les premières conséquences négatives des sanctions se feront sentir.
Hausse des prix des carburants et de l’alimentation, pénuries industrielles, difficultés d’accès à certains marchés, les pays d’Europe regarderont d’abord leurs intérêts et les réactions de leur peuple. L’unité affichée risque fort de n’être que temporaire et de se briser sur l’écueil des intérêts divergents des uns et des autres.
Jean-Baptiste Noé est Docteur en histoire économique, ancien auditeur civil de l'École de guerre, Rédacteur en chef de Conflits et Directeur d'Orbis Géopolitique.
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