Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Guerre en Ukraine : la défaite de Poutine
par Jean-Baptiste Noé
Un mois après le déclenchement de la guerre en Ukraine, le bilan semble de plus en plus mauvais pour Vladimir Poutine. Il a perdu beaucoup et surtout deux éléments fondamentaux en géopolitique : la crainte et le respect ; piliers essentiels de la puissance.
Avant son attaque, Poutine pouvait se prévaloir d’un bilan positif et d’une position qui compte sur la scène internationale, même si beaucoup discutaient avec lui davantage par nécessité que par amitié. Ce temps semble désormais complètement révolu où Angela Merkel allait lui rendre visite lors de sa tournée d’adieu (août 2021), c’était pourtant il y a seulement six mois. Une visite de courtoisie qu’elle ne fit ni avec Xi Jinping ni avec les dirigeants de puissance majeure, comme l’Inde ou le Brésil. Temps révolu aussi que le sommet de Genève en juin 2021 quand Joe Biden rencontra pour la première fois le président russe. Poutine avait gagné cela : un face-à-face avec le nouveau président américain lors de sa première tournée en Europe.
Une armée qui s’enrouille
L’armée russe pouvait elle aussi se prévaloir de beaux succès. Dans le conflit du Karabagh, elle avait contribué à séparer les belligérants azéris et arméniens et Moscou avait servi de médiateur dans un conflit inextricable. En Syrie, son rôle avait été essentiel pour maintenir Assad au pouvoir et pour rétablir un début d’ordre après le chaos de la guerre civile syrienne. Les mercenaires russes chassaient la France sur ses terres africaines et s’engageaient également en Libye. Fort de près de 7 000 têtes nucléaires, d’armes modernes et d’une expérience du feu, l’armée de Poutine pouvait se prévaloir d’une force et d’une expérience que n’ont pas la plupart des armées d’Europe. Alors que les États-Unis apparaissaient affaiblis après leur déroute afghane, la Russie était elle forte. Un mois après l’attaque en Ukraine on voit une armée qui s’enrouille et qui bute sur des problèmes primaires de logistique : manque d’accès aux carburants et défauts logistiques. Il ne fait jamais bon, pour une puissance, de se découvrir nue.
En Europe, on pouvait ne pas aimer la Russie de Poutine, il fallait néanmoins faire avec, se rappelant la phrase de Khrouchtchev : "Votre voisin peut vous plaire ou ne pas vous plaire. Vous n'êtes pas obligé de vous lier d'amitié avec lui et d'aller en visite chez lui. Mais vous vivez côte à côte et que faire si ni vous ni lui ne voulez quitter le lieu auquel vous vous êtes habitué pour vous rendre dans une autre ville ?" Alors la Russie était intégrée, parfois malgré elle, malgré nous, parce que c’était notre voisin.
L’invasion de l’Ukraine change la donne dans la mesure où certaines voix s’élèvent pour expulser la Russie non seulement de l’ordre occidental, mais aussi de l’ordre international. L’expulsion des athlètes et des artistes russes ne dit pas autre chose, tout comme l’annulation de cours sur Dostoïevski à l’université de Milan. Ce n’est pas uniquement un moyen dérisoire pour faire pression sur Poutine afin qu’il retire ses chars, c’est une façon d’effacer la présence du voisin et donc son existence même, en retirant la Russie des compétitions sportives et culturelles. Ce n’est pas que notre voisin ne nous plaît pas, c’est qu’il n’est plus notre voisin, nous ne partageons plus la même rue. En entrant en Ukraine, Poutine est sorti de l’ordre international et des instances qui légitiment la présence russe.
Le rétrécissement russe
Mais il connaît aussi un rétrécissement de la Russie. Depuis la fin de l’URSS, les géopolitologues ont coutume de parler de "l’étranger proche" pour désigner les anciens pays soviétiques de l’URSS devenus indépendants, où la présence russe est importante et qui demeurent dans la zone d’influence de Moscou. Cet étranger proche comprend les pays baltes, où la population russe dépasse les 20 % dans les capitales, et les pays d’Asie centrale, comme le Kazakhstan, voisin de la Russie. Or il est en train de disparaître, provoquant un rétrécissement de la Russie. Les pays baltes craignant de connaître le sort du Donbass et de la Crimée se sont ralliés à l’OTAN. L’opération Lynx assure leur protection, la France venant d’y envoyer un détachement de chasseurs alpins pour prévenir une possible attaque. L’influence de Moscou y est stoppée, alors qu’une station balnéaire comme Jurmala (Lettonie) était un lieu très prisé des Russes.
Bien qu’il fût grandement aidé par Moscou pour rétablir l’ordre après les graves manifestations de janvier dernier, le Kazakhstan ne s’est pas aligné sur la position russe. Il n’a pas reconnu l’indépendance des républiques du Donbass et, s’il n’a pas pris de sanction à l’égard de la Russie, il n’a pas soutenu l’invasion, demandant officiellement que l’intégrité de l’Ukraine soit respectée. C’est une réelle prise de distance et d’autonomie à l’égard de la Russie qui démontre que cet "étranger proche", s’il est toujours géographiquement proche, est de moins en moins dans l’orbite de la Russie et ne peut plus être considérée comme sa zone d’influence privilégiée.
S’il est impossible de prévoir le déroulement de la guerre et la façon dont celle-ci se terminera, force est de constater qu’après un mois de conflit la Russie a surtout réussi à se faire exclure de l’ordre international. Certes, seuls les pays occidentaux ont pris des sanctions économiques à son égard, mais nombreux sont les pays à être attentistes et surtout Poutine a perdu en une nuit ce qu’il avait mis vingt ans à édifier. Le judoka a voulu s’essayer au poker et il a manifestement perdu.
Jean-Baptiste Noé est Docteur en histoire économique, ancien auditeur civil de l'École de guerre, Rédacteur en chef de Conflits et Directeur d'Orbis Géopolitique.
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