Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Gaz : la guerre des monnaies
par Jean-Baptiste Noé
La guerre en Ukraine a ceci de particulier qu’en parallèle de la guerre militaire se déroule une guerre économique de grande ampleur qui a pris une nouvelle tournure avec la demande de Vladimir Poutine de payer le gaz en rouble. Ce faisant, il place l’Europe dans une situation particulièrement délicate qui menace son développement économique et qui réorganise l’ordre du monde.
Alors que les contrats de gaz prévoyaient que celui-ci soit payé en euro ou en dollar, Vladimir Poutine a signé un décret annonçant qu’à partir du 1er avril les transactions devront se faire en rouble. "Afin d'acheter du gaz naturel russe, les pays inamicaux [c'est-à-dire qui ont adopté des sanctions] doivent ouvrir des comptes dans des banques russes. Si ces paiements ne sont pas faits, nous considérerons ceci comme un défaut des acheteurs […] Nous n'allons pas faire la charité, autrement dit, les contrats existants seront interrompus".
C’est l’entreprise Gazprombank, filiale de Gazprom, qui doit assurer l’ouverture de ces comptes et des paiements. Cette demande de payer en rouble est une réponse à la saisie des fonds russes par la banque centrale européenne qui a entraîné la chute du cours du rouble. En prenant cette décision, Poutine espère rompre sa dépendance à l’égard de l’euro et revaloriser le rouble pour limiter son inflation et sa récession économique. La guerre en Ukraine prend une tournure imprévue en se déplaçant sur le terrain de la guerre des monnaies.
Le problème posé aux Européens est qu’il n’y a pas de rouble à l’extérieur de la Russie. Ils devraient donc acheter des roubles avec de l’or, ou bien émettre des obligations en rouble. Deux solutions techniques politiquement difficiles à adopter tant cela les rendrait particulièrement dépendants à l’égard de la Russie. Dans tous les cas, c’est un problème économique et politique majeur. L’autre solution est d’acheter du gaz ailleurs, mais celui-ci coûtera plus cher, qu’il vienne des États-Unis via le gaz de schiste ou du Golfe persique.
Monnaie et extraterritorialité
Là aussi, cette guerre monétaire est l’aboutissement d’un conflit latent qui dure depuis plusieurs années. "Qui paye, juge" pourrait-on dire. En faisant du dollar la monnaie de la mondialisation et des transactions financières, les États-Unis ont également exporté leur droit, puisque toute transaction en dollar peut faire l’objet d’un jugement au Department of Justice. Les affaires Alstom et BNP Paribas en France, avec les amendes majeures infligées, en ont été la démonstration. Depuis la crise financière de 2008-2009, la Chine cherche à ne plus dépendre du dollar et à créer sa propre zone monétaire. De même pour la Russie, mais qui n’a pas les mêmes moyens financiers pour imposer le rouble. L’invasion de l’Ukraine a été l’accélératrice de cette guerre des monnaies à laquelle se livrent les États.
D’autres signes s’inscrivent dans cette guerre des monnaies : la Chine qui achète le gaz et le pétrole russe en yuans ; l’Inde qui a ouvert des négociations avec la Russie pour le payer en roupies ; l’Arabie saoudite, qui a proposé aux Chinois d’acheter leur pétrole en yuans. Reste à voir si ces tendances iront jusqu’au bout, mais si tel devait être le cas ce serait une redéfinition complète de la mondialisation.
Bras de fer ou coup de bluff ?
Si le chancelier allemand s’est farouchement opposé à une telle mesure, reste à voir de quelles marges bénéficient les Européens. Le gaz est une nécessité pour de nombreuses industries et pas seulement pour le chauffage des habitations. L’Europe ne peut pas trouver de nouveaux fournisseurs en quelques jours, Moscou jouant sur cette dépendance. Il est fort probable qu’un accord sera facilité avec Téhéran pour que l’Iran puisse fournir gaz et pétrole à l’Europe, mais cela ne devrait pas intervenir avant l’été. Mais si l’Europe n’a pas encore les moyens de se passer du gaz russe, la Russie ne peut pas non plus se passer de ses clients européens.
Pour un pays dont l’économie repose en partie sur la rente énergétique il n’est pas possible de faire abstraction d’une telle manne. Gazprom n’a pas non plus les moyens de stocker le gaz qui ne serait pas vendu aux Européens, ce qui à terme va lui poser problème. Ce bras de fer est donc aussi un coup de bluff de Poutine pour tester la résistance de l’Europe. Quoi qu’il en soit, cela va obliger les pays à revoir leur politique énergétique, juste au moment où plusieurs États, dont la Belgique, avaient annoncé sortir du nucléaire, et donc dépendre davantage du gaz russe. Cette guerre des monnaies met l’Europe à l’épreuve et la contraint à repenser sa politique énergétique et son rapport au monde.
Jean-Baptiste Noé est Docteur en histoire économique, ancien auditeur civil de l'École de guerre, Rédacteur en chef de Conflits et Directeur d'Orbis Géopolitique.
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