WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche
Abonnez-vous
Abonnez-vous à notre newsletter quotidienne

Chroniques / Yves de Kerdrel

Chroniques
Yves de Kerdrel

Chronique
McKinsey mérite-t-il autant d’indignité ?
par Yves de Kerdrel

Un rapport de commission d’enquête sénatoriale a pointé du doigt l’augmentation des dépenses de « consulting » par l’État. Et c’est McKinsey qui se retrouve dans l’œil du cyclone pour de très mauvaises raisons liées à de "la soupe politicienne" à 10 jours du premier tour des élections présidentielles.

31/03/2022 - 17:00 Temps Lecture 15 mn.

 

Faut-il que cette campagne électorale ait bien peu d’intérêt, malgré la guerre en Europe et la flambée inflationniste, pour que le seul sujet qui fasse aujourd’hui polémique soit le rôle joué par McKinsey dans ses prestations de services à l’administration du Pays. Depuis une semaine, il n’est plus question que de cela. Sur les radios, les télévisions, dans les rares débats qui émaillent cet avant premier tour, ou lorsqu’un micro croise le Chef de l’État ?

Il faut dire que l’entreprise américaine a tout ce qu’il faut pour donner prise à un mauvais "délit de faciès" comme les aiment ceux qui sont en peine dans une campagne électorale. Cette firme presque centenaire est américaine. Elle est totalement privée, c’est-à-dire qu’elle appartient à ses seuls associés. Elle n’a donc pas à faire preuve d’autant de transparence que les sociétés cotées. Et puis ces dernières années son nom s’est retrouvé accolé à un certain nombre de scandales comme l'effondrement d'Enron en 2001, l’affaire Purdue Pharma, quelques liens avec des régimes autoritaires. Surtout il y a tout juste un an McKinsey a accepté une transaction d’un montant 600 millions de dollars afin de mettre fin à une enquête sur son rôle dans la promotion des ventes d'OxyContin et donc dans le scandale des opiacés.

Mais il y a deux semaines une commission d’enquête parlementaire sur "l’influence des cabinets de conseil concernant les politiques publiques" présidée par un sénateur républicain avec comme rapporteuse une sénatrice communiste a rendu public son travail de plusieurs semaines en pointant du doigt d’une part les liens entre plusieurs associés ou anciens consultants de McKinsey et "la Macronie" et en accusant le cabinet américain de ne pas payer d’impôt en France. Deux points tous les deux très discutables et qui ne constituent que l’écume de ce rapport mais qui alimentent depuis les controverses de la campagne électorale. D’autant plus que le gouvernement se défend très mal. Et que McKinsey France, compte tenu du caractère inaudible de ses arguments, préfère se taire.

 

Une critique à charge et caricaturale

 

Concernant le fond du rapport, il s’agit d’une critique très à charge et parfois même caricaturale de l’intervention des cabinets de consulting auprès des administrations pour un montant estimé à un milliard d’euros en 2021. Bien sûr ce montant a doublé depuis le début du mandat d’Emmanuel Macron. Bien sûr comme à chaque fois que l’administration fait des dépenses, cela donne lieu à un bêtisier comme ces 496 800 euros pour un rapport sur le métier d’enseignant ou comme ces 558 900 euros dépensés pour l’organisation d’une convention des managers de l’état, finalement annulée dans le contexte des gilets jaunes. Bien sûr il y a la forte envolée des dépenses pendant la crise sanitaire et la mise au point de la campagne vaccinale. Mais l’intervention de cabinets aussi sérieux que le BCG, McKinsey ou Accenture ne peut pas se résumer à ces éléments presque anecdotiques.

Primo, le rapport des Sages du Luxembourg explique que "l’État et ses opérateurs ont dépensé (en 2021) au moins un milliard d’euros" en facturations de cabinets de conseils : 894 millions pour les ministères et au moins 172 millions pour les opérateurs. Il s’agit là de montant TTC. La vraie rémunération perçue par les cabinets n’a été que de 800 millions environ – dont beaucoup de dépenses exceptionnelles liées à la crise sanitaire. La synthèse faite par les sages du Palais du Luxembourg évoque "un pognon de dingue". C’est pourtant quatre à cinq fois moins (en pourcentage) de ce que l’administration allemande dépense chaque année de manière à être plus efficiente.

Secundo, comme l’explique le rapport sénatorial, la moitié de ces prestations concernent des prestations de conseil informatique, comme il y en a dans toutes les entreprises publiques et privées, y compris les PME et les TPE. Tout simplement car l’État n’a pas vocation à être son propre maître d’œuvre sur des chantiers qui concernent des transformations informatiques. Il n’en a pas les capacités. Et s’adresser à des cabinets spécialisés est un gage – en principe – de prestations de qualité réalisées dans les délais conformes à ce que peut espérer l’administration.

 

Il n’existe pas de "mafia" d’hommes en gris

 

En fait si l’on récapitule les données comprises dans ce rapport d’enquête sénatorial, deux tiers de toutes les prestations relatées par les sénateurs et sénatrices relèvent de dépenses d’investissement. Le bruit fait autour de ce rapport tend à faire croire que les prestations des cabinets ont un caractère très artificiel. Mais derrière ce milliard d’euros dépensé par l’État, il y a près de 700 millions d’euros qui relèvent de transformations réelles de l’administration que chaque Français peut apprécier dans sa vie quotidienne. Lorsque McKinsey a été consulté sur la réforme de l’APL, ce n’était pas – comme il a été dit – pour raboter de 5 euros la prestation, mais pour résoudre des centaines, voire des milliers de bugs qui pourrissaient la vie de français.

Tertio, derrière ce rapport il y a la critique sous-jacente d’une prise en main des grands sujets du débat public par les cabinets de conseil ou de stratégie. Comme si une "mafia" d’hommes en gris avait pris les commandes de l’état. D’où le titre – un peu décrédibilisant – du rapport qui évoque un "un phénomène tentaculaire" pour évoquer la soi-disant influence des cabinets de conseil sur les politiques publiques. Mais la transformation de l’État et de nouvelles politiques publiques, choisies par le peuple souverain lors d’élections, ne peuvent pas être menées par une administration qui, par nature et par essence, trouve son confort voire sa raison d’être dans le statu quo. Le recours à des cabinets qui sont là pour poser les questions sur des process existant est non seulement légitime, mais incontournable. Et si le rapport parlementaire présente l’État comme une "poule aux œufs d’or" pour ces cabinets, c’est l’inverse. Une entreprise comme McKinsey ne réalise que 3 % de son activité avec l’état, et sur la base de tarifs inférieurs de 30 % à ceux pratiqués dans le privé !

 

Des cabinets polyvalents qui décloisonnent l’État

 

Quarto : les parlementaires rappellent que nous avons une très bonne administration. La France peut même s’enorgueillir d’avoir une très bonne organisation de l’État, pensée pour l’essentiel au moment du Consulat et du Premier Empire. Il reste que n’étant pas une entreprise, elle n’a pas de service de Recherche et Développement. Or les connaissances évoluent et l’État ne peut pas faire comme si tout restait immobile. L’avantage que lui offrent ces cabinets, est qu’ils investissent 5 à 6 % chaque année de leurs revenus en R & D. C’est donc cette économie de la connaissance que l’État rémunère en faisant appel à un BCG, un Accenture, un Bain ou un McKinsey. Et cela, loin de devoir être dénoncé, est à l’inverse rassurant.

Quinto : notre administration a gardé la fâcheuse habitude de travailler en silos avec peu d’interactions entre telle mission budgétaire et telle autre. C’est justement parce qu’ils sont polyvalents que ces cabinets de conseil en transformation ou en stratégie peuvent apporter une forte valeur ajoutée. Et si les sénateurs jugent excessif le prix de 1 500 euros TTC facturé pour une journée de consultant, sans doute ignorent-ils que lorsque l’Agence des Participations de l’État missionne une banque conseil ou un cabinet d’avocats sur une opération, c’est sur la base de mandats très ponctuels à plusieurs millions d’euros et qui ne font pas polémique.

Sexto : dans de très nombreux cas, les cabinets recrutés pour des missions au titre des politiques publiques ont le gros avantage d’apporter un regard différent sur un sujet que celui que porte une administration et que celui que porte le cabinet d’un ministre. Le prix d’intervention de ces cabinets comprend une prestation intellectuelle et une forme sinon de "contrepouvoir", du moins d’indépendance. Certains tiennent à les faire passer pour des "infiltrés", alors qu’ils tentent plutôt de faire percoler au sein de l’État les bons réflexes qui font la réussite du secteur privé.

 

Les polémiques dans la polémique

 

Voilà pour le fond du rapport, dont on voit qu’il a été d’emblée très partial. À cela s’ajoutent de supposés "renvois d’ascenseur" entre le Chef de l’État et certains associés de McKinsey qui l’ont aidé dans sa campagne de 2016-2017. Querelle aussi "complotiste" que celle concernant le patrimoine d’Emmanuel Macron. L’auteur de ces lignes a participé aux travaux de la Commission Attali, comme Éric Labaye, alors patron de McKinsey France, et Pierre Nanterme, patron mondial d’Accenture, décédé depuis d’une terrible maladie. Il est vrai qu’afin de faciliter nos travaux, à l’occasion par exemple de benchmarks internationaux, ces deux commissaires ont diffusé à l’ensemble de la Commission, dont Emmanuel Macron était rapporteur général adjoint, des informations inédites et précieuses. De même que Karim Tadjeddine (X-Ponts) associé de McKinsey en charge du secteur public a prêté main-forte sur certains sujets à la Commission sans en faire partie lui-même. Ensuite il a croisé à plusieurs reprises le chemin d’Emmanuel Macron, notamment au sein du Think-tank En Temps Réel (issu de l’ex-Fondation Saint-Simon) et pendant sa campagne électorale. D’autres anciens de McKinsey sont venus aider l’actuel Chef de l’État pendant sa campagne. Mais cela ne concerne pas la firme américaine, pour laquelle la France ne représente que 3 % de ses revenus.

L’autre polémique dans la polémique concerne les reproches faits à McKinsey par la commission d’enquête sénatoriale sur le fait de n’avoir payé aucun impôt sur les sociétés en France entre 2011 et 2020. Les sénateurs ont utilisé, pour affirmer cela, leur droit d’aller récupérer à Bercy les documents fiscaux relatifs à l’entreprise américaine. C’est très bien. Mais il faut dire toute la vérité. D’abord, McKinsey est structurée comme une "partnership", à l’instar d’un cabinet d’avocats et ses impôts sont d’abord payés par les associés (en cotisations et en IRPP). Ensuite McKinsey en France mobilise au profit de ses clients et des consultants des expertises (R & D) de son réseau international et achète ces compétences aux autres bureaux sur la base de prix conformes aux principes directeurs édictés par l’OCDE concernant les prestations de services intercompagnies. Enfin : au cours des 23 dernières années McKinsey France a été en pertes comptables pendant 12 ans. Ce qui justifie le non-paiement de l’Impôt sur les sociétés certaines années.

Tout cela constitue des faits facilement vérifiables. Certains ont choisi de les ignorer, et de fait ils polémiquent de mauvaise foi. D’autres, dans les sphères parlementaires n’appréhendent pas bien toutes les techniques de fonctionnement de ces cabinets internationaux et ils polémiquent de bonne foi. Il reste que jeter l’opprobre sur une entreprise, voire tout un secteur d’activité, pour des seules fins visant à sauver une campagne qui a été survolée par les scores élevés d’Emmanuel Macron et de Marine le Pen, n’est pas digne de leurs auteurs. Surtout s’ils prétendent à exercer la magistrature suprême. D’autant plus qu'au cas où ils accéderaient aux responsabilités ils auront bien besoin de l’expérience et du savoir-faire de ces cabinets pour poursuivre la transformation du pays et conduire son changement.

Chroniques du même auteur
Chroniques
du même auteur

Chronique / Yves de Kerdrel

Chronique / Comment la finance est devenue une arme de destruction massive

04/03/2022 - 10:00

Chronique / Yves de Kerdrel

Chronique / Arrêtons de rougir des dividendes versés aux actionnaires !

04/02/2022 - 10:00

Les chroniques de la semaine
Les chroniques
de la semaine

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / Guerre en Ukraine : la défaite de Poutine

26/03/2022 - 09:30

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / Europe : la défense commune attendra

19/03/2022 - 09:30

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / Le nucléaire, une valeur neuve en Europe

12/03/2022 - 09:30

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / Sanctions économiques : la guerre efficace ?

05/03/2022 - 09:30

Chronique / Yves de Kerdrel

Chronique / Comment la finance est devenue une arme de destruction massive

04/03/2022 - 10:00

Chronique / Bernard Spitz

Chronique / L’éducation européenne

01/03/2022 - 10:00

Chronique / Jean-Baptiste Noé

Chronique / Ukraine : le retour de la guerre en Europe

26/02/2022 - 09:30