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Chroniques / Yves de Kerdrel

Chroniques
Yves de Kerdrel

Chronique
L’excellent plaidoyer de Jean-Pierre Clamadieu pour l’industrie
par Yves de Kerdrel

Le Président d’Engie, qui a été patron de Rhodia puis de Solvay, a publié un petit livre très bien ciselé dans lequel il démontre que l’avenir de l’industrie française existe bel et bien et qu’il passe par des initiatives européennes.

08/04/2022 - 10:00 Temps Lecture 8 mn.

 

De la même manière que la pandémie de Covid-19 a amené nombre de commentateurs à parler d’un "monde d’après" comme si la planète ne serait plus la même après cette épidémie qui a tué 6,2 millions d’individus, la guerre en Ukraine a donné lieu à nombre de commentaires sur l’inéluctable "démondialisation". Personnellement je ne crois pas que la guerre en Ukraine changera grand-chose, sur le long terme, au comportement des acteurs économiques. Le titane se trouve principalement en Russie. Et Airbus sera toujours contraint d’acheter ce métal rare chez ceux dont l’armée se livre actuellement à d’atroces crimes de guerre. Il y a la réalpolitik des États comme il y a la real-économie des groupes industriels et financiers.

En revanche, et cela a déjà commencé par le Brexit et l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2017, on assiste en effet à des mouvements, spontanés ou voulus, de relocalisation d’industries stratégiques sur le sol américain et – plus récemment – sur le sol européen. La prise de conscience – lors de la crise sanitaire – de notre dépendance à la Chine et l’Inde pour les masques ou bien les principes actifs pharmaceutiques a accéléré ce mouvement. Et la crainte de subir une pénurie de semi-conducteurs ou de pièces construites à base de "terres rares" amène aujourd’hui les pays européens à relocaliser tout ce qui peut avoir un caractère stratégique. Mais cela ne se fera pas en un jour, ni même en un an. Par ailleurs, le monde occidental ne pourra pas faire une croix sur tous les gains de pouvoir d’achat que lui a procurés la mondialisation.

 

Désindustrialisation et déclassement

 

Il reste que, comme le rappelle France Industrie, qui fait un très gros travail de lobbying auprès des pouvoirs publics, parmi les grands pays industrialisés, la France est le pays qui a subi la plus forte désindustrialisation lors des deux dernières décennies. Depuis le début des années 2000, la part de l’industrie manufacturière française a chuté de 25 % dans les exportations de la zone Euro et de 30 % dans le PIB de la France. La part de l’industrie dans le PIB s’établissait à 13,4 % en 2018, contre 25,5 % en Allemagne, 19,7 % en Italie, ou 16,1 % en Espagne. Si bien que la France est devenue l’économie la plus désindustrialisée du G7, avec le Royaume-Uni.

Le constat est le même dans l’excellent livre que Jean-Pierre Clamadieu, le président du groupe Engie, vient de publier au Cherche-Midi avec comme titre : "L’Europe, Avenir de l’industrie française". Ce fils de cheminot fait un lien direct entre le sentiment de déclassement des Français – qui a animé la campagne électorale de ces dernières semaines – et la perte d’une partie de notre industrie. D’une part cette désindustrialisation qui a commencé bien avant que la mondialisation apparaisse, a porté un coup très dur à une classe ouvrière qui était une sorte "d’aristocratie des usines" et qui a perdu son statut et cette aura. D’autre part, comme l’explique l’ancien patron de Rhodia et de Solvay, l’industrie était liée, pour une bonne part, lors des "trente glorieuses" aux grands projets de la France gaullienne puis pompidolienne (TGV, Airbus, Ariane, réacteurs nucléaires, industrie des télécoms).

Or depuis bientôt quarante ans, la France a tiré un trait sur cette ambition de faire partie des grandes puissances. Si l’on ajoute à cela le principe de "précaution" on n'a pas de mal – hélas – à comprendre pourquoi des fleurons comme la Compagnie Générale de l’Électricité, Rhône-Poulenc ou Pechiney ont disparu de notre quotidien et s’apprêtent aussi à quitter notre histoire. D’où le plaidoyer de Jean-Pierre Clamadieu afin que la France renoue avec cette industrie des grands projets.

 

Le levier d’Archimède de l’industrie française

 

Comme il explique avec la foi du charbonnier : "Je crois à l’avenir industriel de la France. Mais je suis convaincu qu’il passe par l’Europe. Pourquoi ? D’abord parce que l’Europe est l’échelle pertinente non seulement pour exister mais aussi pour peser au niveau mondial… Ensuite parce que je suis sincèrement convaincu que notre modèle européen est vertueux en ce qu’il cherche à concilier des exigences perçues comme contradictoires". D’une certaine manière Jean-Pierre Clamadieu aurait pu faire sienne la célèbre phrase du Général de Gaulle selon laquelle : "L'Europe est le levier d'Archimède de la France". Autant dire que grâce à l’Europe notre industrie et nos bassins industriels peuvent décupler leurs forces grâce à l’Europe.

Le plan de relance européen post-Covid avec la première mutualisation de dettes au niveau de l’Union européenne – pour un montant de 750 milliards d’euros – constitue une première étape pour permettre à la France de reconstruire son industrie. En participant au fameux "Airbus des batteries", ou à l’Europe de l’hydrogène (qui allie les industriels de la mobilité et ceux de l’énergie). En tentant de recréer une Europe de la pharmacie à partir de révolutions technologiques telles que l’ARN messager. En permettant aussi à des grands groupes européens de s’allier pour faire contrepoids à leurs concurrents chinois. Mais là, il faudrait largement diffuser le livre de Jean-Pierre Clamadieu auprès des technocrates de la Commission Européenne qui ont bloqué le rapprochement Siemens-Alstom, au grand bonheur de son concurrent chinois. En revanche, la fusion réussie PSA-Fiat pour créer Stellantis va permettre à ce nouveau géant de l’automobile d’affronter plus facilement le défi de la mutation du thermique vers l’électrique. On pourrait multiplier les exemples à l’infini.

Dans l’idée européenne il y a aussi celle de rebâtir une industrie sur un socle de double projet de développement économique et social. Refaire de la France une puissance industrielle est une chose. Mais le faire en faisant en sorte de respecter à la fois la fin du mois et la fin du monde en est une autre. L’Europe économique qui s’est construite sur une ambition énergétique avec la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier peut se reconstruire aujourd’hui sur la transition écologique et le respect des normes climatiques. A fortiori après la publication du dernier rapport, très alarmiste du GIEC. Tout en permettant à chacun de vivre mieux, en profitant d’une juste répartition de la valeur ajoutée produite par les entreprises. Pour cela l’Europe doit favoriser une réduction des impôts à la production, une taxation du carbone à ses frontières et recréer un vivier de compétences et de talents à partir de ses citoyens et des réfugiés de toutes sortes. Bravo à Jean-Pierre Clamadieu d’avoir posé dans ce livre des idées fortes qui restent à mettre en œuvre.

 

L’Europe, Avenir de l’Industrie Française, par Jean-Pierre Clamadieu. Le Cherche-Midi Éditions, 130 pages, 16 euros.

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