Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Ligne Durand : une frontière pour le Pakistan
par Jean-Baptiste Noé
Tracée en 1893, la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan est d’une grande longévité, entre stabilité et remise en cause. Stable côté pakistanais, qui aurait beaucoup à perdre d’un redécoupage, elle est sans cesse contestée par les Pachtounes, pour qui elle coupe en deux leur territoire. Trace de l’histoire coloniale, elle continue de marquer la géopolitique régionale.
Les spécialistes de la géopolitique distinguent les frontières chaudes et les frontières froides. La ligne Durand est une frontière tiède : jamais assez chaude pour déboucher sur une guerre, jamais assez froide pour cesser les revendications. Longue de 2 430 kilomètres, elle est ratifiée en novembre 1893 pour distinguer l’Afghanistan de l’Empire des Indes. C’est Abdur Rahman Khan (1840-1901), émir d’Afghanistan de 1880 à sa mort et Sir Mortimer Durand (1850-1924), représentant du Royaume-Uni, qui négocièrent et ratifièrent ce tracé.
Ainsi était marquée dans les montagnes afghanes la démarcation avec l’Empire des Indes, devenue frontière du Pakistan lors de l’indépendance de celui-ci (1947). Ce qui était une ligne démarquant les confins de l’Empire et entérinant un rapport de force à la suite de la guerre perdue contre l’Afghanistan est donc devenue une frontière étatique fixe et intangible qui non content de distinguer deux États sépare un même peuple. Là réside le drame de la ligne Durand, dans la séparation qu’elle crée pour le peuple pachtoune, divisé dès lors entre Afghanistan et Pakistan.
Frontière poreuse
D’origine iranienne, les Pachtounes sont de fait les dirigeants de l’Afghanistan, étant l’ethnie la plus importante du pays. Elle est surtout concentrée dans le sud de celui-ci, le nord étant sous la tutelle des Ouzbeks et des Turkmènes, peuples d’origine turque, avec lesquels les Pachtounes sont en conflit régulier. La population pachtoune la plus importante vit de l’autre côté de la ligne Durand, en territoire pakistanais, ce qui inquiète le gouvernement d’Islamabad. La frontière étant poreuse, les hommes passent facilement d’un côté à l’autre, notamment pour transporter munitions et trafics. Lors de leur traque contre Ben Laden, les Américains se sont heurtés à cette ligne qui les empêchait d’intervenir au Pakistan, sans empêcher les talibans de s’y réfugier et de s’y cacher.
Soucieux de stabiliser leur pays, d’éviter une autonomie des régions de l’Est et de limiter la contagion islamiste, le Pakistan souhaite mieux contrôler cette ligne Durand et éviter les passages transfrontaliers. Islamabad a donc commencé en 2017 l’édification d’un mur le long de la frontière, avec la volonté de le poursuivre tout au long des 2 400 km. Quasiment terminée, la clôture ne limite qu’assez faiblement les passages. Quand le mur entre les États-Unis et le Mexique ne cesse d’alimenter les propos et de capter l’attention, celui qui est dressé le long de la ligne Durand ne suscite pas grand intérêt de la communauté internationale.
Un défi pour le Pakistan
L’Afghanistan est doublement opposé à cette clôture. D’une part parce qu’il souhaite que les Pachtounes puissent se rendre d’un côté ou de l’autre de la frontière, d’autre part parce qu’elle entérine la frontière internationale, qui n’a jamais été reconnue par Kaboul. Accepter le mur serait donc légitimer la ligne du major Durand. D’où un conflit de perception. Pour l’Afghanistan, il s’agit de montrer que la ligne Durand est une frontière artificielle imposée par les Britanniques, pour le Pakistan il s’agit de la faire reconnaître comme frontière internationale reconnue par son voisin.
Le Pakistan est d’autant plus favorable à cette clôture que c’est pour lui un moyen de fragiliser les opérations du TTP, le mouvement des talibans pakistanais, soutenu par Kaboul, responsable de nombreux attentats au Pakistan avec une volonté de provoquer la sécession de l’ouest pour réaliser un seul et même État pachtoune. Que le Pakistan mène des opérations de police en zone pachtoune et les principaux chefs se replient en Afghanistan afin d’être mis à l’abri. C’est, pour le Pakistan, un immense enjeu de sécurisation nationale pour ce pays qui peine à se construire une unité.
Entre le Cachemire, disputé avec l’Inde, la frontière indienne qui fait l’objet d’escarmouches, la pluralité ethnique, qui complique la vie politique, la porosité de la ligne Durand, l’État pakistanais a bien du mal à se solidifier. C’est pourtant un pays de 220 millions d’habitants contre 34 millions en 1951, avec des projections le portant à 340 millions en 2050. Un État si peuplé disposant de l’arme nucléaire et entouré de voisins avec lesquels il s’entend mal et dont les frictions sont nombreuses est potentiellement très déstabilisateur pour la paix régionale. Frontière tiède, il faut espérer que la ligne Durand le reste et que sous l’effet de la poussée pachtoune et de la répression pendjabi elle ne devienne pas une frontière chaude.
Jean-Baptiste Noé est Docteur en histoire économique, ancien auditeur civil de l'École de guerre, Rédacteur en chef de Conflits et Directeur d'Orbis Géopolitique.
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