Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Eurasie : toujours au centre du monde
par Jean-Baptiste Noé
L’Eurasie est cette terre du milieu, entre Asie et Europe, terre des plaines et des steppes, que les conquérants ont cherché à tenir pour contrôler le monde. Si cavaliers et caravansérails ne sont plus d’actualité, l’Eurasie demeure l’espace à tenir pour qui veut compter.
C’est à l’Anglais Halford Mackinder que l’on doit l’expression "pivot central de l’histoire" qui, dans un article paru en 1904, prédisait que les grandes puissances allaient se combattre pour tenir "l’île monde", à savoir le continent eurasiatique. Qui tient l’Eurasie tient le monde, prédisait-il, ce qui donnait une grande influence aux puissances continentales. Au moment de son article, l’Angleterre est la première puissance mondiale et elle règne sur les flots. C’est sur la mer qu’elle a fondé sa puissance, faisant d’elle un État thalassocratique. Mais avec l’apparition du chemin de fer, Mackinder comprend que celui-ci va concurrencer le bateau et que, pouvant passer à travers les steppes de l’Eurasie, il va créer une nouvelle géographie du monde.
Pour éviter d’être détrônée, l’Angleterre doit donc tenir les rivages du Heartland, à savoir le Rimland, afin de le tenir en étau. C’est en vain que Londres a tenté de s’infiltrer dans cette terre du milieu, mais elle dut s’arrêter aux montagnes afghanes et se replier derrière la ligne Durand. De l’autre côté du champ, l’Empire ottoman, bien que malade, ne s’effondre pas et contrôle encore les détroits et l’Anatolie.
Contrôle de l’île monde
Les deux guerres mondiales ont confirmé les thèses de Mackinder. Si l’Allemagne nazie s’allie avec la Russie soviétique c’est pour assurer la jonction de l’île monde et tenir l’ensemble du territoire qui va jusqu’aux confins de la Chine. Une alliance astucieuse, brisée par l’opération Barbarossa. Puis vient le temps de la guerre froide qui prolonge encore la pertinence de l’analyse. Les Soviétiques, protégés par le rideau de fer, tiennent l’Europe de l’Est et l’Asie, des plaines polonaises jusqu’aux confins de la Sibérie. En envahissant l’Afghanistan en 1980, ils tentent de s’approcher des mers chaudes et se rapprochent des rivages du Heartland, que les stratèges américains ont défini comme zone à ne pas lâcher. Face à la terre du milieu, ils ont en effet développé une stratégie de containement qui vise à tenir le Rimland pour étouffer tout déploiement à partir de l’Eurasie.
Par une série de pactes et de traités, OTAN, Pacte de Bagdad, OTASE, les Américains intègrent leurs alliés et dressent une fortification militaire d’alliances tout autour des possessions soviétiques. Jamais les penseurs de la géopolitique n’ont été autant suivis que durant la guerre froide. La fin de celle-ci semble mettre un terme à ces notions et au concept d’Eurasie, qui retourne dans le monde des rêves et des nostalgies de ceux qui soupirent encore aux grands espaces et aux chevauchées. Pouvant parcourir l’Eurasie en voiture et à vélo, elle est toujours un peu sauvage, mais beaucoup moins ensauvagée.
Le grand échiquier
Zbigniew Brzezinski, conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter d'origine ukraino-polonaise, a développé sa nouvelle théorie des relations internationales dans Le Grand échiquier (1997) qui pense le monde issu de la fin de la guerre froide. Son analyse est fondée sur la théorie du Heartland de Mackinder. Selon Brzezinski, les États-Unis ne peuvent conserver leur suprématie mondiale que s'ils empêchent l'émergence d'une puissance unique sur l'île-monde. La doctrine Brzezinski reste influente dans l'establishment de la politique étrangère américaine qui voit dans la Russie l’ennemi principal et dans la Chine l’adversaire avec qui s’allier pour contrer Moscou, comme Nixon et Mao en leur temps.
Le basculement stratégique vers l’Indo-Pacifique orchestré par Barack Obama a semblé rendre obsolètes la théorie du Heartland et l’importance de l’Eurasie. Désormais, c’est en Asie que se joue la bataille du monde et c’est la Chine qui prend la place de premier adversaire. Obama opère un revirement stratégique, poursuivi par Donald Trump, afin de lutter contre les revendications de Pékin.
Couper l'Europe du continent eurasiatique est l'événement majeur de ces 30 dernières années. La guerre en Ukraine recrée un mur entre l’Europe et la Russie et empêche les Européens de commercer et d’établir des relations avec l’Asie centrale. L’initiative des routes de la soie, annoncée par Xi Jinping en 2013 à Noursoultan, la capitale du Kazakhstan, dans le cœur de l’Eurasie, est un danger commercial majeur pour les États-Unis. La BRI (Belt and road initiative) peut unir l’île monde, de Shanghai à Amsterdam, de la mer de Chine à la mer Méditerranée, non par la guerre, mais par le commerce. En Ukraine, les intérêts commerciaux et stratégiques de la Chine sont importants, et la guerre bouleverse ses plans.
Nouveau monde ?
Ce n’est pas autour de la Russie que s’unifie le Heartland, mais autour de la Chine. La mise en place d’un système financier concurrent du dollar permet à Pékin de réduire la dépendance de l’Asie à la monnaie américaine et donc de prendre son indépendance par rapport à Washington. Avec près de 4 milliards d’habitants, l’Asie pèse beaucoup plus que la Russie et l’Afrique.
L’embourbement de Moscou et des Européens en Ukraine pourrait servir les intérêts de la Chine en lui permettant d’accélérer son indépendance à l’égard des États-Unis. Ainsi, la vision de Mackinder et celle d’Obama avec le shift of power vers le Pacifique ne sont pas forcément contradictoires et incompatibles. Le contrôle de l’île monde se fait désormais par la Chine et non plus par l’Allemagne ou la Russie. C’est peut-être là l’une des principales nouveautés.
Jean-Baptiste Noé est Docteur en histoire économique, ancien auditeur civil de l'École de guerre, Rédacteur en chef de Conflits et Directeur d'Orbis Géopolitique.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
du même auteur
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Ligne Durand : une frontière pour le Pakistan
23/04/2022 - 08:30
de la semaine
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Ligne Durand : une frontière pour le Pakistan
23/04/2022 - 08:30
Chronique / Yves de Kerdrel
Chronique / L’excellent plaidoyer de Jean-Pierre Clamadieu pour l’industrie
08/04/2022 - 10:00
Chronique / Yves de Kerdrel
Chronique / McKinsey mérite-t-il autant d’indignité ?
31/03/2022 - 17:00
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / Guerre en Ukraine : la défaite de Poutine
26/03/2022 - 09:30

