Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Inde : une visite pour renforcer les liens
par Jean-Baptiste Noé
Contrairement à la Chine et à la Russie, l’Inde est peu évoquée. C’est pourtant un pays moderne et puissant, avec lequel les entreprises françaises font de nombreux échanges et dont la situation géographique le rend de plus en plus incontournable. La visite en France du Premier ministre Modi devrait être l’occasion de prendre conscience du poids de l’Inde dans le monde.
Alors que les yeux sont braqués sur la Chine, l’Inde fait figure de pays quasiment oublié. On ne parle ni de son économie ni de ses ambitions et le pays ne semble pas être une promesse d’échanges comme peut l’être encore la Chine. Pourtant, avec plus de 1,4 milliard d’habitants, de nombreuses entreprises mondiales et une position géographique incontournable, l’Inde devrait être une puissance de premier plan. D’où l’intérêt de la visite de Narendra Modi en Europe, dont le voyage est consacré aux pays nordiques, à l’Allemagne et à la France.
Le regard que la France porte sur l’Inde est compliqué et complexe. Alors que pour la Chine nous disposons de nombreux spécialistes et sinologues, il y a peu d’indianistes dans les universités et les centres de recherche. Certes l’Inde fut une colonie anglaise, mais la France y fut aussi longtemps présente, via ses comptoirs. L’histoire entre nos deux pays est pluriséculaire et les échanges économiques et commerciaux s’enracinent dans les siècles. Trop souvent les analyses sur l’Inde demeurent bloquées à des banalités : Gandhi et la non-violence, le système des castes, les conflits entre hindouistes et musulmans. La spécificité politique du parti de Modi, authentiquement populiste et nationaliste et brillamment réélu, nous échappe. Alors que la politique française a les yeux rivés sur l’Afrique de l’Ouest et la Chine, l’immense sous-continent indien est un angle mort. Si l’on ajoute le Pakistan (230 millions d'habitants) et le Bangladesh (167 millions d'habitants) nous avons là trois des huit pays les plus peuplés du monde dont deux possèdent l’arme atomique.
Une zone de guerres larvées
L’état de guerre larvée entre l’Inde et le Pakistan, les frictions au Cachemire, les tensions à la frontière sino-indienne, qui font régulièrement des morts, le poids de plus en plus important du Bangladesh dans la division internationale du travail, notamment pour le textile, devrait pourtant conduire à regarder avec grand sérieux et grand intérêt cette zone du monde essentielle pour l’avenir. Certes la France ne possède plus Chandernagor, Yanaon, Mahé et Karikal, mais elle a La Réunion et Mayotte dans l’océan Indien et la présence d’une flotte dans cette région de l’Indo-pacifique qui est en train d’émerger comme un océan essentiel.
Contrairement à la Chine qui se déploie en Afrique et en Eurasie, qui développe le concept de "nouvelle route de la soie", qui rachète terres et entreprises en Europe, l’Inde ne déploie pas de projection mondiale. Le pays semble être un pays sage, qui ne vise pas à la puissance et qui ne cherche pas à s’étendre aux dépens de ses voisins. Raison peut-être pour laquelle le pays n’est pas encore assez pris au sérieux ou regardé avec condescendance, car évoquer l’Inde c’est aussi convoquer les images d’Épinal des intouchables et des lépreux. Comme si le pays n’était que cela et comme s’il n’avait pas changé depuis les années 1970. L’Inde est une sorte de pays fantôme : les entreprises françaises y sont présentes, mais les politiques ne donnent pas l’impression de s’y intéresser.
Un partenaire économique
D’après les chiffres du Département indien pour la promotion de l’Industrie et du commerce intérieur, le stock d’Investissements cumulé pour la France, sur la période avril 2000-décembre 2020, s’élève à 9,8 milliards de dollars, ce qui positionne la France au onzième rang des investisseurs mondiaux et au sixième rang des pays du G20. Selon Eurostat, la France est le premier employeur européen en Inde, devant l’Allemagne, avec un nombre d’emplois estimé à 350 000. Avant la crise ukrainienne, les entreprises françaises employaient 160 000 personnes en Russie, soit presque trois fois moins qu’en Inde. L’industrie pharmaceutique indienne est l’une des plus puissantes au monde et fournit une quantité de vaccins pour l’homme et la filière animale.
Son industrie de défense est en essor et son industrie lourde s’est considérablement modernisée. Face à la Chine conquérante, face aux tourments de la zone Pakistan-Afghanistan, face aux enjeux essentiels de l’Indo-pacifique, la relation avec l’Inde est encore plus essentielle aujourd'hui. Il faudra probablement plus qu’une visite de quelques heures pour donner à l’Inde la place qui est la sienne et pour donner consistance, dans la réflexion géopolitique, à ce pays si mal connu.
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