Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Russie : un défilé, mais pas de victoire
par Jean-Baptiste Noé
Dans l’imaginaire populaire russe, le 9 mai devait être l’annonce de la victoire en Ukraine, en parallèle de la victoire sur les nazis. L’horizon de celle-ci ayant disparu, on a craint l’annonce d’une escalade de la guerre, voire de l’intensification militaire. Il n’en fut rien. Dans un discours sobre, voire terne, Vladimir Poutine a justifié « l’intervention spéciale » lors du défilé, mais sans pouvoir célébrer de victoire.
À mesure que la date du 9 mai approchait, les autorités russes ont cherché à dégonfler les attentes autour de celle-ci. Le 9 mai devait rester la commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais aucunement l’annonce d’une victoire en Ukraine. Beaucoup en Occident craignaient que Poutine n’annonçât une intensification des combats, une mobilisation générale, voire le recours à des armes nucléaires tactiques. Il n’en fut rien. À la tribune, dans ce décorum particulier de la place Rouge et du Kremlin, Poutine a surtout, une nouvelle fois, expliqué et justifié les raisons de l’intervention. Raisons qui, en creux, peuvent donner quelques indications sur ce qui pourra être considéré comme une victoire.
Guerre de défense
L’intervention en Ukraine est toujours présentée comme une guerre de défense : défense contre l’OTAN qui souhaite arriver jusqu’aux portes de la Russie, défense contre l’Ukraine qui souhaite annexer les terres russes du Donbass.
"Des préparations étaient en cours ouvertement pour une nouvelle opération punitive dans le Donbass, pour une invasion de nos terres historiques, y compris la Crimée.
À Kiev, ils ont annoncé l’acquisition possible d’armes nucléaires. L’OTAN a commencé à développer militairement les territoires qui nous sont adjacents. Ainsi, une menace absolument inacceptable pour nous a émergé, directement à nos frontières. Tout indiquait qu’un affrontement contre les néo-nazis, les bandérites, soutenus par les États-Unis et ses partenaires mineurs, serait inévitable.
Je le répète, nous avons vu comment une infrastructure militaire se développait, comment des centaines de conseillers militaires étrangers ont commencé à s’activer, des livraisons régulières des armes les plus modernes de l’OTAN avaient lieu. Le danger grandissait de jour en jour.
La Russie a repoussé de façon préventive une agression. C’était une décision forcée, en temps opportun et juste. La décision d’un pays souverain, fort et indépendant."
La Russie n’est donc pas, dans le discours poutinien, l’agresseur, mais l’agressée. Ce n’est pas une guerre d’offensive que mènent les troupes russes, mais une guerre de défense des populations et des territoires. Façon à la fois de justifier l’attaque, mais aussi de se placer dans les pas de l’histoire russe : la Russie de Poutine se défend en 2022 comme celle des tsars s’est défendue contre Napoléon et celle des soviets contre Hitler. D’où la récurrence constante de la volonté de "dénazifier" l’Ukraine, encore répétée lors de ce discours.
Quelle victoire ?
Les buts de guerre russe n’ont jamais été dévoilés, en avaient-ils d’ailleurs de précis ? Si aucune victoire n’apparaît aujourd'hui et si l’armée russe s’enlise et se révèle, pour l’instant, incapable de prendre des villes majeures, le discours de Poutine du 9 mai pourrait esquisser des pistes de sorties. Si le but est de défendre la Crimée et le Donbass, le seul maintien de ces territoires dans une autonomie pourrait être présenté comme une victoire. Façon de transformer un échec en succès. C’était certes la situation avant l’attaque du 24 février, ce qui rend la guerre d’autant plus absurde.
La question est donc maintenant de définir comment les Russes peuvent sortir de ce bourbier. Et comment les Ukrainiens sont prêts à en sortir. Difficile d’imaginer une rencontre entre Poutine et Zelensky : le degré d’inimitié est tel que ce serait une défaite pour l’un et pour l’autre. Quelle partie de territoire l’Ukraine est-elle prête à perdre ? Et combien de temps son armée peut-elle encore tenir ? Avoir échappé à l’invasion russe est déjà pour elle une victoire. Les deux pays ont donc des intérêts rationnels à ne pas faire durer le conflit et à trouver une porte de sortie. Mais dans ce type de guerre, la raison est depuis longtemps rangée au placard. La paranoïa, la démesure, les passions folles prennent le pas sur le reste, ce qui permet toujours de craindre le pire.
Dans ce discours du 9 mai, Poutine a surtout tenté de réécrire la mémoire en rattachant l’histoire de la guerre de 1941-1945 à celle de 2022 et en faisant de son armée l’héritière de la grande armée rouge. Les parallèles historiques sont toujours dangereux. On pourrait rappeler aux Russes que si la guerre fut déclenchée en septembre 1939 c’est parce qu’un mois auparavant Hitler et Staline avaient conclu un pacte d’alliance via Ribbentrop et Molotov. De 1939 à 1941, nazis et communistes furent des alliés indéfectibles.
Et si l’armée rouge a connu de si grandes pertes, c’est certes parce que l’armée allemande était forte, mais aussi parce que l’armée soviétique était désorganisée par les grandes purges de 1937. Beaucoup de soldats russes sont morts à cause de la répression du NKVD et des problèmes de ravitaillement plus que de la furia de la Wehrmacht. Quant à la victoire de 1945, réelle et indéniable pour l’URSS, elle n’est pas perçue de la même façon par les pays d’Europe de l’Est, occupés par Moscou après l’avoir été par Berlin.
Un discours fade donc, terne assurément, où la politique a voulu se marier avec l’histoire dans une compromission qui ne grandit ni l’un ni l’autre et qui ne résout en rien la guerre actuelle.
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