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Saint-Gobain / Bluebell / Activiste
L’activiste Bluebell est-il crédible en s’en prenant à Saint-Gobain ?
Le scénario Danone peut-il se répéter avec Saint-Gobain ? Considéré comme le tombeur d’Emmanuel Faber chez Danone en 2021, le fonds activiste londonien Bluebell Capital Partners s’attaque depuis peu à une autre grande entreprise emblématique du capitalisme français, cherchant à imposer ses vues au groupe de matériaux de construction dirigé par Benoît Bazin.
Saint-Gobain doit scinder, ou bien d’introduire en Bourse ou encore vendre ses activités de distribution pour se concentrer sur son cœur de métier, les matériaux de construction, afin d’accroître sa valeur boursière, estime Bluebell. Le fonds activiste souhaite également que Pierre-André de Chalendar, qui préside toujours le conseil d'administration après avoir laissé l’an dernier les rênes de la direction générale à Benoît Bazin, soit remplacé par un dirigeant indépendant.
Conflit d'intérêt
Son attaque, relativement élaborée dans la forme, est en train de connaître un certain retentissement médiatique. "Au départ, l’approche est assez classique, avec un échange de courriers confidentiels avec la direction de l’entreprise, puis le fonds est passé à la phase publique, le contenu des courriers ayant fuité dans la presse", en l’occurrence, le Financial Times, observe Guillaume Granier, senior managing director chez FTI Consulting et spécialiste de l’activisme actionnarial.
Bluebell cible également Agnès Lemarchand, une administratrice présente à la fois aux conseils de Saint-Gobain et du groupe de chimie Solvay, qui figure aussi dans le collimateur de Bluebell. Le fonds lui reproche une forme de conflit d’intérêt alors que Saint-Gobain, considéré comme exemplaire en matière de politique environnementale, sociale et de gouvernance (ESG), se fournit en carbonate de soude pour la production de verre auprès de l’usine de Solvay située à Rosignano en Italie, dont Bluebell pourfend la gestion environnementale. "La démarche peut s'interpréter comme une tactique pour essayer de déstabiliser le conseil d’administration", explique Guillaume Granier de FTI Consulting.
Le stratagème ne signifie pas forcément que les arguments de Bluebell trouveront un écho favorable. D’abord parce que le cours de Bourse de Saint-Gobain prête plus difficilement le flan à la critique que celui de Danone, et aussi parce que la stratégie "Grow & Impact" présentée en octobre dernier par Benoit Bazin, donnant la priorité à la croissance, a reçu un bon accueil.
Participation symbolique
Or, Bluebell doit absolument fédérer des actionnaires de poids autour de lui s’il souhaite peser dans ce nouveau dossier. Il y a une constante en effet chez ce fonds dirigé par deux anciens banquiers d’affaires, Giuseppe Bivona et Marco Taricco, aux commandes depuis le départ il y a quelques semaines de Francesco Trapani, ex-patron du joailler Bulgari : sa participation au capital des cibles qu’il souhaite déstabiliser est toujours symbolique.
Dans le cas de Saint-Gobain, Bluebell possède moins de 0,5% du capital du fabricant de matériaux de construction, a révélé la semaine dernière le Financial Times. Pour Danone, c’était moins de 1%. Et Bluebell a poussé le paroxysme dans le cas de Solvay en ne détenant qu’une seule action du groupe de chimie belge.
"C’est un tout petit fonds, qui fait simplement beaucoup de bruit", confie un gérant à WanSquare. "Ils revendiquent d’avoir fait tomber le management de Danone, ce qui est largement excessif, le véritable acteur du départ d’Emmanuel Faber est le fonds américain Artisan Partner, qui détenait 3% du capital et a véritablement pesé dans l’affaire", ajoute-t-il. Preuve que la stratégie à faible participation de Bluebell a ses limites, il avait d’ailleurs échoué dans un autre dossier, n’ayant pu obtenir un dividende exceptionnel de la part de Vivendi lors de la scission de la branche musicale UMG du groupe de médias.
Mauvais timing
S’agissant des arguments stratégiques avancés par Bluebell à propos d'une possible vente des activités de distribution de Saint-Gobain, "l’idée n’est ni absurde ni nouvelle en soi, mais c’est une question de timing, le moment n’est pas le bon", explique de son côté à WanSquare Sven Edelfelt, analyste chez Oddo BHF.
L'idée n'est pas saugrenue dans l’absolu. Le groupe de ciment et matériaux de construction irlandais CRH a par exemple cédé les siennes en 2019. Mais dans le cas de Saint-Gobain, il eut été sans doute plus pertinent de se poser la question il y a plusieurs années, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne se reposera pas plus tard. Le groupe a justement fait le choix depuis 2017 d’investir sur ces actifs et ses principaux marchés pour redresser cette activité, avec une certaine efficacité. "A notre connaissance, Saint-Gobain a redressé les marges opérationnelles à près de 6%", note ainsi Oddo BHF. Le groupe mène par ailleurs une gestion active de ses activités de distribution les moins stratégiques. Il vient ainsi de céder International Decorative Surfaces (IDS), son activité de distribution spécialisée en revêtements de sol, plans de travail et stratifiés au Royaume-Uni, à Chiltern Capital.
D’autre part, le contexte de la guerre en Ukraine et ses conséquences potentielles sur la demande et l’activité rendent très compliqué de céder un actif en Europe en ce moment. Vendre aujourd’hui l’activité de distribution reviendrait à coup sûr à la brader. Et quand bien même Saint-Gobain en obtiendrait les 10 milliards d’euros qu’elle vaut sans doute au minimum, encore faudrait-il trouver immédiatement à réinvestir cette somme pour poursuivre la transformation du groupe dans des métiers à plus forte valeur ajoutée, ce qui n’est pas si simple. A court terme, une vente des activités de distribution de Saint-Gobain risquerait ainsi de poser davantage de questions qu’elle n’apporterait de réponses.
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