Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Ukraine : le moment difficile de la négociation
par Jean-Baptiste Noé
À l’approche des 100 jours de guerre, les pays européens commencent à déployer de façon publique des projets de négociations et d’accords en vue de la fin du conflit. Pour l’instant rejetées par les acteurs, ces propositions témoignent de l’entrée dans une nouvelle phase diplomatique, qui n’est pas la moins difficile.
L’Italie a surpris les Européens en transmettant à l’Ukraine et à la Russie un projet d’accord pour mettre un terme au conflit. Si les éléments détaillés de celui-ci n’ont pas été rendus publics, quelques aspects ont néanmoins fuité, dont la non-intégration de l’Ukraine dans l’OTAN, mais son admission dans l’UE et l’abandon du Donbass à la Russie. Kiev a officiellement manifesté son opposition à ce projet, de même que Moscou.
Personne n’attendait l’Italie dans ce jeu diplomatique ; mais la France et l’Allemagne semblant bloquées dans leurs efforts de négociation et le Royaume-Uni ayant dès le début opté pour une opposition frontale à l’égard de la Russie, il ne reste plus guère d’Européens disposant encore d’une marge de manœuvre qui puisse satisfaire les deux belligérants. Si la proposition italienne est surprenante à bien des égards, elle permet aux Européens de se remettre dans le jeu diplomatique et de ne pas laisser le timon de la paix aux Turcs qui, jusqu’à présent, ont très bien joué leur partition en accueillant des rounds de négociations sur leur territoire.
Le moment Kissinger
Toujours bon pied bon œil à l’âge vénérable de 99 ans, Henry Kissinger a fait une intervention très remarquée le 23 mai au Forum de Davos. L’homme dont la pensée et la doctrine ont le vent en poupe en France depuis plusieurs années, y compris chez ceux qui se montraient parfois très critiques à son égard, a pris les Européens et les Ukrainiens à contrepied en demandant à l’Ukraine d’accepter la reconnaissance de la perte de plusieurs de ses territoires : "Moscou est une partie essentielle de l’Europe depuis 400 ans et a été le garant de l’équilibre des pouvoirs en Europe dans des moments critiques. […] L’Ukraine doit céder certaines terres à la Russie [afin de mettre fin à la guerre]."
Il a exhorté les Occidentaux à ne pas se laisser emporter "par l’humeur du moment" et à contraindre l’Ukraine à accepter de s’asseoir à la table des négociations avec la Russie. Pour l’ancien Secrétaire d’État américain, la défense de la stabilité et de l’ordre européen est la chose la plus importante. Il faut donc éviter que la guerre se prolonge et empêcher que la Russie ne tombe dans une alliance avec la Chine. Si ses propos ont surpris, ils sont dans la continuité de sa pensée et de son action. Sous Nixon, il a tout fait pour empêcher l’alliance de la Chine avec l’URSS, aujourd'hui il veut prémunir le même type d’alliance, mais dans un sens et un rapport de force inversé.
Négociations et rapports de force
Le moment des négociations est la période la plus difficile des guerres puisqu’il s’agit d’évaluer la réalité des rapports de force et de faire des concessions, c'est-à-dire d’accepter de perdre certaines choses pour obtenir un bien plus grand. Les deux camps sont d’ores et déjà entrés dans cette phase de négociation. À ceux qui pressent la Russie de permettre les exportations de céréales afin de ne pas déstabiliser les pays dépendants, la Russie a d’abord demandé la levée des sanctions économiques pesant à son égard. Attitude certes inacceptable pour les Européens, mais ce sont eux qui se trouvent désormais dans une impasse.
Comment expliquer à l’Égypte (100 millions d’habitants) et aux pays d’Afrique, qui n’ont pas voté les sanctions à l’égard de la Russie, qu’ils doivent accepter d’en subir les conséquences et donc d’affronter de graves troubles sociaux voire des émeutes de la faim parce que le blé russe et ukrainien ne sera pas livré ? Chaque pays défendant ses intérêts immédiats, ce sont désormais ceux qui dépendent des céréales russes et ukrainiennes qui vont faire pression sur l’UE pour que les Européens acceptent de lever les sanctions russes et ainsi d’ouvrir la porte de sortie des céréales. Ce faisant, Moscou a très habilement détourné la pression pesant sur ses épaules pour la mettre sur celles des Européens.
L’Ukraine a rejeté les propositions italiennes et les propos de Kissinger, considérant qu’elle ne peut accepter la perte de ses territoires. Mais n’ayant pas les moyens de chasser les Russes du Donbass et de Crimée elle devra bien reconnaître, tôt ou tard, le contrôle de facto et donc de jure de la Russie sur ces terres. Ce seront probablement les Européens qui, désormais, feront pression sur l’Ukraine pour qu’elle accepte la perte du Donbass afin qu’un accord puisse être trouvé.
Les protagonistes directs et indirects entrent désormais dans la phase la plus difficile de la guerre. Tout en continuant de mener les combats militaires, ce sont les jeux de forces diplomatiques, les rapports de pression et de puissance qui sont en train de se mettre en place, chacun étant conscient que les conséquences dramatiques de la guerre, tant sur le plan économique qu’énergétique et alimentaire, seront d’autant plus terribles que celle-ci durera.
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