Feuilleton de l'été / Xavier Jaravel / Innovation / Inflation / inégalités
Feuilleton de l'été
Xavier Jaravel / Innovation / Inflation / inégalités
Série d’été - ces jeunes talents qui construisent la France de demain /
Xavier Jaravel, professeur à la London School of Economics et membre du Conseil d'analyse économique
Pour Xavier Jaravel, professeur à la London School of Economics et membre du Conseil d’analyse économique, l’économie constitue un terrain de jeu formidable pour s’attaquer aux grands sujets de société. Cet économiste de 33 ans, spécialiste de l’innovation et des inégalités, lauréat du Prix 2021 du meilleur jeune économiste, défend une approche qui mêle microéconomie et macroéconomie au cœur de ses travaux.
"L’économie n’a pas de parti"
Et pourtant, la carrière de Xavier Jaravel ne tient peut-être qu’à un fil. Étudiant en première année de classe préparatoire, il rencontre par hasard, à bord d’un train, une ancienne camarade de classe des années collège et lycée. C’est elle qui lui parle de Sciences Po et de la possibilité d’y faire de l’économie.
À Sciences Po, celui qui n’était encore qu’un simple étudiant se souvient avec passion de ses premiers cours d’économie auprès d’Etienne Wasmer, lui-même lauréat du Prix du meilleur jeune économiste quelques années plus tôt. Il lui enseigne que "l’économie n’a pas de parti", déformation professionnelle de la célèbre citation : "la science n’a pas de patrie", attribuée à Louis Pasteur, et qui préfigure sûrement de l’engagement du jeune économiste pour les politiques publiques.
Pourtant, c’est véritablement à Harvard, lors de sa troisième année à l’étranger, que Xavier Jaravel se confronte au monde de la recherche en économie. "Je n’aurais jamais fait de doctorat sans cette expérience aux États-Unis où les étudiants sont bien plus directement en lien avec la recherche", assure ce dernier à WanSquare. Il décide même d’y poursuivre sa formation.
Réconcilier micro et macro
Très vite, le jeune économiste se heurte à la "ségrégation" qui oppose, dès les études, les deux branches de l’économie. D’un côté, la microéconomie appliquée, proche des données et dotées d’outils d’analyse pertinents, dont la contribution principale consiste à établir des liens de causalité. De l’autre, la macroéconomie, traitée de manière plus théorique, aux problématiques beaucoup plus vastes.
Relier les données microéconomiques à des questions macroéconomiques devient dès lors un thème fondateur pour le chercheur, qui refuse de se priver d’un pan entier ou l’autre de l’économie. "Je voulais faire quelque chose au confluent des deux, ma thèse est l’illustration de cette ambition plus générale d’établir des ponts entre les deux parties de la discipline", explique-t-il.
L’innovation, clé de la croissance
Appliquée au thème de l’innovation, son approche apporte un éclairage nouveau sur un sujet trop souvent traité de manière très théorique. En s’intéressant de près à la trajectoire des gens qui deviennent innovateurs, Xavier Jaravel met en évidence l’influence très importante du milieu social, à contre-courant du mythe de l’innovateur self-made man. "L’inégalité d’accès aux carrières de la science et de l’innovation réduit la croissance", résume-t-il.
Concrètement, le chercheur montre que les individus tendent à adopter les professions qui sont celles de leur environnement, au prorata du temps qu’ils y passent. "Si vous déménagez à l’âge de cinq ans dans la Silicon Valley, plutôt qu’à quinze, il est plus probable que vous deveniez innovateur dans la tech", illustre le professeur d’économie.
Or, ces facteurs sociologiques, qui ne sont souvent pas assez pris au sérieux, représentent "un véritable levier d’innovation et de croissance", selon Xavier Jaravel. "Pour se donner une idée, si les femmes et les jeunes de milieux modestes innovaient autant que les hommes de milieux favorisés, on aurait quatre fois plus d’innovateurs. C’est à peu près un point de croissance qui est en jeu, soit, à terme, près de 20 milliards d’euros supplémentaires par an. En quelques années on a dix réformes des retraites !", insiste-t-il.
Inégalités face à l’inflation
Autre champ d’étude, au cœur de son premier article de thèse, le rôle de l’innovation dans les inégalités face à l’inflation. Phénomène macro par excellence, Xavier Jaravel se penche pourtant sur l’étude précise, à l’échelle micro, de l’évolution des prix de chaque article grâce aux données d’entreprises de marketing.
Il montre que les ménages modestes souffrent de taux d’inflation bien supérieurs que ceux des ménages les plus riches. Aux États-Unis, en effet, les plus aisés bénéficient d’une croissance de leur revenu plus élevée si bien que les marchés sur lesquels ils achètent, par exemple les produits bios, connaissent une hausse de la demande beaucoup plus rapide. Dès lors, les incitations pour innover sur de tels marchés sont bien plus grandes que sur des marchés à bas coûts déjà bien établis, ce qui renforce la concurrence et fait baisser les prix.
À la fin, le bio reste cher, donc peu accessible pour les plus pauvres, mais ses prix baissent, renforçant un peu plus les inégalités face à l’inflation. Outre-Atlantique, le montant des bons alimentaires évolue pourtant avec l’inflation globale, bio compris, qui ne correspond donc pas à la réalité de l’inflation des produits achetés par les moins aisés. "Sur 15 ans, leur valeur réelle a été érodée de l’ordre de 20 %, à cause des dynamiques d’innovation induites par la taille de marché", s’insurge Xavier Jaravel.
Peser dans le débat public
À cheval entre Londres et Paris, Xavier Jaravel, aujourd’hui professeur associé à la London School of Economics, continue de faire porter sa voix dans le débat public français, notamment au sein du Conseil d’analyse économique. "LSE est un bon point d’équilibre qui me permet de garder un pied dans le monde anglo-saxon, très important pour la recherche en économie, et un autre en France pour contribuer au développement des politiques publiques et collaborer avec les administrations", résume-t-il.
Car une chose reste sûre : "l’économie est faite pour être appliquée", explique le chercheur qui regrette que ce ne soit malheureusement pas assez souvent le cas, notamment en France.
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