Macro-économie / Taux / Eurazeo / Christophe Bavière / William Kadouch-Chassaing
Macro-économie / Taux
Eurazeo / Christophe Bavière / William Kadouch-Chassaing
L’année 2024 vue par... Christophe Bavière et William Kadouch-Chassaing /
Co-CEOs d'Eurazeo
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2024 ?
Pour l’année 2024, nous anticipons un scénario de croissance en Europe et en France caractérisé par une progression modérée du fait des nombreux défis économiques et géopolitiques qui alimentent l’incertitude et impactent les économies au niveau mondial.
En ce qui concerne l’inflation, elle a déjà amorcé une phase de stabilisation et même de recul aux États-Unis et dans la plupart des pays européens. Elle devrait donc se maintenir durablement mais à des niveaux plus faibles, plus proches de l’objectif des banques centrales. Cette perspective s’inscrit dans un contexte où les politiques monétaires et budgétaires demeurent attentives aux équilibres économiques, ce qui devrait soutenir la consommation des ménages. Parallèlement, les taux d’intérêt se sont stabilisés ce qui devrait permettre de stimuler l’investissement et la croissance.
Dans ce paysage économique, notre stratégie d’investissement demeure axée sur la recherche d’opportunités sur le mid-market européen, dans des secteurs et sociétés en croissance, et à fort levier d’impact.
De quelle manière les trois risques géopolitiques (guerre en Ukraine, conflit israélo-palestinien et élections présidentielles américaines) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions pour 2024 et comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ?
Sur le plan macroéconomique, les risques géopolitiques peuvent être forcément très disruptifs, tout dépend de leur ampleur.
Au niveau microéconomique, les activités d’Eurazeo, qu’il s’agisse des sociétés accompagnées et des clients, sont peu présentes et exposées dans les zones actuelles de conflit (Russie, Ukraine et Israël). Il y a en effet relativement peu de sociétés dont les revenus dépendent de l’Europe de l’Est au sens large. D’autre part, Israël n’est pas non plus, en tant que tel, un marché qui représente un poids significatif dans les revenus de nos sociétés du portefeuille. Les États-Unis ont davantage d’impact mais il n’y a pas pour autant de fragilité particulière de notre portefeuille à cet égard.
Nos prévisions pour 2024 ne sont donc pas directement impactées même si nous reconnaissons que les conséquences humaines à l’échelle mondiale sont absolument dramatiques.
Nous restons vigilants face aux évolutions du marché mais cela supposerait une récession sévère, un arrêt des flux de commerce et une remontée significative des taux d’inflation, pour nous affecter directement. Face à ces incertitudes, nous demeurons concentrés sur l’identification d’opportunités d’investissement sur les marchés stratégiques que nous visons.
La remontée des défaillances d’entreprises vous inquiète-t-elle et notamment concernant votre secteur d’activité ?
Chez Eurazeo, nous n’observons pas de signe d’une forte détérioration. Sur nos 600 sociétés en portefeuille, nous ne notons pas de remontée de défaillances ni même de signaux précurseurs. De façon générale, les taux de défaillance sont plus faibles dans des activités comme la Dette Privée que dans les portefeuilles bancaires, et sont par ailleurs très stables.
Dans le Private Equity, la gestion active du risque de crédit est plus forte qu’ailleurs, car nous sommes en général très impliqués et anticipons donc davantage les signaux avant-coureurs sur les risques de défaut.
Comment se présente 2024 pour le private equity et le non coté en général ?
Dans le Private Equity, le contexte économique de 2023 a entraîné le décalage de plusieurs sorties, c’est une tendance qui touche l’ensemble des acteurs du secteur. Pour autant, il s’agit selon nous, davantage d’un ajustement temporel que d’un réel changement de paradigme. Cette année, Eurazeo a montré sa capacité d’adaptation à un environnement volatil ce qui illustre notre agilité et la résilience de notre portefeuille. L’année 2024 s’annonce plus dynamique pour Eurazeo et pour le Private Equity en général.
La Dette Privée et l’Infrastructure sont par ailleurs des composantes du portefeuille les plus immunisées face à ce contexte moins porteur. Ces activités continuent en effet d’enregistrer une forte dynamique portée, notamment, par les enjeux de transition climatique et d’impact.
Si on se projette à plus long terme, les dernières prévisions publiées font état d’une progression des actifs sous gestion sur les marchés privés d’environ 11 % par an au niveau mondial sur les prochaines années. Cela ouvre de belles perspectives.
Comment anticipez-vous l’évolution de l’inflation dans vos métiers et le maintien ou l’amélioration de vos marges à plus longue échéance ?
Nous nous attendons à une inflation plus élevée qu’avant crise et durablement au-dessus des 2 %, mais avec une résorption des tensions inflationnistes progressive dans le temps. La pression sur la hausse de la masse salariale se détend progressivement, sous l’effet d’un contexte macroéconomique moins favorable. Il y a aussi moins de tension sur les chaînes de production et sur l’énergie.
Dans ce contexte, notre portefeuille demeure très résilient, et nous n’observons pas d’érosion significative des marges.
Considérez-vous la transition énergétique comme une contrainte et un facteur supplémentaire d’inflation ou comme une opportunité de transformation et d’adaptation de vos métiers ? S’agissant de l’entreprise que vous dirigez, quel est le montant de son coût d’ici à 2030 ?
La transition énergétique n’est pas une contrainte pour une société comme Eurazeo, c’est une opportunité indéniable même si elle est un facteur d’inflation durable.
Quand tout un continent comme l’Europe doit sortir des productions carbonées, cela contraint les entreprises à raccourcir la durée de vie de certains outils de production. Cela accélère l’obsolescence d’un stock de capital installé et coûte de l’argent. Quand il faut par ailleurs installer de nouvelles infrastructures, et que celles-ci sont parfois dépendantes de certaines chaines de production, de certains intrants importants et rares, cela crée aussi de l’inflation.
Notre rôle consiste alors à accompagner ces transitions en augmentant les alternatives de financement offertes aux dirigeants.
D’un autre côté, nous observons chaque année un accroissement considérable des gains de productivité dans la production d’énergies renouvelables. Dans un continent comme l’Europe qui ne peut se reposer sur les énergies fossiles, nous n’avons pas d’autre choix que d’accélérer la transition énergétique et d’investir massivement dans les énergies bas carbone.
La transition énergétique n’est donc pas une contrainte, c’est un fait, une opportunité. Certes cela crée des obligations en termes de méthode, de compétences, de formation, de suivi et de reporting mais cela offre aussi de nouvelles perspectives de développement.
À l’échelle d’Eurazeo, en tant qu’asset manager pionnier en matière d’ESG et d’impact, la transition énergétique est davantage un gain d’opportunités qu’un coût, car nous sécurisons la valeur de notre portefeuille. Cela suppose certes un coût lié aux personnes et aux outils mis en place mais au global, le ROI reste positif.
De quelle manière appréhendez-vous, dans vos métiers, les opportunités offertes par l’Intelligence artificielle, les supercalculateurs et le cloud ? Estimez-vous optimale la sécurité de votre entreprise face aux risques cyber ? De quelle manière vous armez-vous contre ces risques d’un nouveau type ?
Ces révolutions technologiques représentent évidemment des opportunités majeures pour Eurazeo et nous sommes un acteur incontournable en Europe sur le segment Tech.
Notre expertise, en particulier en matière de financement de l’innovation, est importante. Ce cycle nouveau impulsé par l’Intelligence artificielle appliquée à l’économie représente des gains de productivité de facteur fois 10 par rapport à ce qu’a été la digitalisation de l’économie. Bénéficier de tous les facteurs de gains de productivité qu’offre l’intelligence artificielle représente une opportunité d’investissement, non seulement dans notre pratique Tech mais aussi dans l’ensemble de nos stratégies d’investissement.
Il est indéniable que parallèlement, les risques cyber augmentent. Eurazeo s’y adapte en augmentant ses protections grâce à son équipe digitale dédiée. La sécurité de nos datas et de nos usages est un processus d’amélioration permanent qui nous permet d’être confiants.
Il a été beaucoup question de la "grande démission" avec la crise sanitaire, mais aussi de l’apparition du télétravail notamment dans le secteur tertiaire – avec à la clé une baisse de la compétitivité. Comment vous adaptez-vous aux nouveaux modes de travail, aux nouvelles contraintes et aux nouvelles exigences de vos collaborateurs de manière à attirer et retenir les meilleurs talents ?
Que ce soit chez Eurazeo ou au sein des sociétés de notre portefeuille, nous n’observons pas de " grande démission ". Nos taux de turnover demeurent très stables voire enregistrent une légère baisse tout en étant plutôt bas au global. Nous sommes une entreprise jeune avec une présence sur l’ensemble des continents. La moyenne d’âge est aujourd’hui de 34 ans avec des populations très qualifiées et autonomes.
Nous savons aussi intégrer les grandes tendances en matière d’évolution des modes de travail. C’est pourquoi, nous avons mis en place la possibilité de 2 jours de télétravail par semaine sans pour autant observer une baisse de productivité. Nos collaborateurs sont très engagés et motivés par leur métier, ils travaillent de manière très autonome. Notamment parmi les plus jeunes, nous observons une tendance à la présence au bureau, pour l’environnement social, pour l’apprentissage. Ce n’est donc pas un sujet chez nous.
Le business model d’Eurazeo s’étant par ailleurs de plus en plus européanisé, nos équipes travaillent constamment en réseau, et sont donc parfaitement adaptées. La communication hybride s’est également beaucoup développée et est parfaitement rentrée dans les mœurs.
Pour attirer et retenir les meilleurs talents il faut une ambition, une culture managériale conforme aux attentes, bâtie sur : la collégialité, la transversalité, et l’autonomie. Cette culture correspond aux attentes des collaborateurs. Ces derniers attendent des responsabilités, des interactions, et un emploi qui apporte du sens. Il faut évidemment travailler sur la culture, la compétitivité des rémunérations, et porter une vision ambitieuse.
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