Fed : Jerome Powell risque-t-il sa tête ?
"Trump peut-il virer Jerome Powell ? C’est une question politique". Voici le titre d’un éditorial du Wall Street Journal lundi dernier, qui formule tout haut la question que tout le monde se pose tout bas depuis quelques semaines. Car le Président américain n’a pas caché son exaspération envers le patron de la Fed qu’il a nommé lui-même en février dernier, et qui a depuis procédé à trois hausses de taux, et une dernière en vue, lors de la prochaine réunion de politique monétaire de décembre.
Rompant avec plusieurs décennies de non-immixtion de l’exécutif dans la politique monétaire, il a jugé que la Banque centrale américaine était devenue "folle" et représentait "un problème bien plus gros que la Chine" à ses yeux. Il est même allé plus loin lors d’une interview au Wall Street Journal le mois dernier, lorsqu’il a déclaré "nous verrons ce qui se passe avec Jay Powell", alimentant les rumeurs sur sa possible éviction.
Dans le passé, le Président n’a pas eu le droit de remercier le patron de la Fed. En 1965, Lyndon Johnson avait posé la question à son Attorney General, mais celui-ci avait jugé qu’il ne pouvait le faire que pour faute, comme de la négligence ou un délit. Mais la Cour suprême a évolué : ainsi, dans le cas d’une institution publique en 2010, elle a jugé que le Congrès ne pouvait pas limiter le contrôle du Président sur les agences indépendantes. Et l’arrivée de Brett Kavanaugh, très attaché au pouvoir exécutif, laisse penser que la jurisprudence pourrait basculer au sujet de la Fed, même s’il y a très peu de chances qu’un tel dossier remonte jusqu’à la juridiction suprême.
En attendant, Jerome Powell va probablement annoncer une nouvelle hausse des taux la semaine prochaine, à l’issue de la dernière réunion de la Fed de l’année. Mais le contexte est périlleux : les marchés ont décroché ces dernières semaines et se montrent de plus en plus inquiets à propos de la guerre commerciale, de l’avenir de la croissance mondiale ou du Brexit. Et Donald Trump, qui surveille le Dow Jones comme le lait sur le feu, ne perdra pas une occasion pour attribuer la déroute des marchés à la Fed, et non à l’effet très court-termiste de ses réformes fiscales et ses diatribes contre la Chine. Tout comme les membres de la Fed l’ont déjà sous-entendu depuis quelques jours, Jerome Powell devrait donc avoir à cœur de calmer le jeu, estimer que les taux se rapprochent de leur niveau neutre, et adopter une politique attentiste, en fonction de l’évolution des données macroéconomiques en 2019.
En parallèle, le président de la Fed a décidé de rendre plus de comptes au public, afin d’asseoir sa légitimité et ainsi l’efficacité de sa politique. Il a ainsi lancé des roadshows de revue de la politique monétaire, une évaluation semestrielle de la stabilité financière et un premier rapport complet sur la supervision et la régulation financière. Toutes ces initiatives s’ajoutent à la décision de doubler le nombre de conférences de presse dès l’an prochain, et la volonté de s’exprimer dans un langage simple et intelligible.
Cette posture rompt avec ses prédécesseurs, qui sous le feu des critiques, avaient brandi leur sacro-sainte indépendance. Il fait le pari de préserver la crédibilité de l’institution, surtout avant une prochaine récession. De ce point de vue, Jerome Powell peut compter sur l’appui du Congrès, où les républicains qui appellent à la normalisation monétaire depuis des années obtiennent enfin gain de cause. Son côté accessible et direct, qui contraste avec le style de Janet Yellen, lui apporte le soutien des parlementaires. Qui louent son action, et devraient le faire tant que les taux vont dans le bon sens.
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