éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Le jeu subtil de Poutine face à Erdogan
par Yves de Kerdrel
À l’issue de négociations marathon à Sotchi, en Russie, les présidents turc et russe sont parvenus, mardi 22 octobre, à un accord prévoyant notamment de lancer des patrouilles communes dans le nord-est de la Syrie, après le désarmement des milices kurdes dans la région. Alexandre Adler explique pourquoi, grand gagnant de cet accord, Vladimir Poutine confirme qu'il est bien désormais le seul arbitre en Syrie.
Dans l’imbroglio presque opaque qu’ont produit la crise turque et l’ultime fuite en avant d’Erdogan, l’opinion internationale, tout particulièrement en France, ne cesse de s’étonner de la rigueur et de l’efficacité du jeu politique russe, de Poutine en particulier, dans la gestion de la crise d’abord et, à présent, dans l’exploitation de plus en plus sagace des atouts que Moscou avait accumulés dans la Région depuis, souvent, des décennies. Mais c’est là, de toute évidence l’aspect amnésique de notre opinion publique qui méconnaît tout simplement la continuité et les effets cumulés dans le temps de la politique syrienne de Moscou, dont les résultats, n’ont cessé de jouer en sa faveur depuis ce jour où Andropov eût décidé de sauver le régime Assad après une période ultra-gauchiste où Damas avait même flirté, à travers une visite spectaculaire du Maréchal Tlass, avec la Chine de Mao.
L’héritage culturel de Primakov
Depuis lors, la signature russe, le plus souvent modératrice, à travers l’expertise de Primakov, membre du Politburo et numéro deux du régime russe, récemment décédé, mais qui contracta très tôt un véritable enthousiasme personnel pour l’audace et le courage des kurdes, tout autant en Turquie qu’en Irak, ne cessa de jouer comme un facteur supplémentaire dans la région. L’intervention russe dans ces conditions fut toujours plutôt modératrice des emballements de son allié syrien, et par exemple, on ne vit jamais Andropov, à la différence de Giscard d’Estaing - qui eût l’habileté contestable d’en faire porter tout le chapeau à un Chirac en réalité plus circonspect - donner délibérément des secrets nucléaires à Damas qu’il fallut ensuite Israël anéantisse en 1981 dans un bombardement de représailles.
Aussi, la fiabilité et la prudence de Moscou – toujours bien conseillé par Primakov – produisirent des avantages cumulés non négligeables. Ajoutons, pour faire bonne mesure, l’existence de plus en plus nombreuse d’une véritable minorité "syro-russe" produit de mariages mixtes répétés où les mères russes - ou d’Asie centrale russophone - ont donné naissance à des enfants syriens qui sont encore chez eux à Damas ou à Alep, quand ils ne trouvent pas de travail dans les bases russes où leur bilinguisme les sert brillamment.
Les russes chassent les Iraniens de Syrie
Avec l’effacement de la francophonie libanaise en une génération, ce différentiel ne cesse donc de s’élargir, et il serait temps de se souvenir avec plus d’amitié d’un Carlos Ghosn qui porte encore bien haut les beaux restes de cette francophonie libanaise jusqu’à son brésil natal et à l’école polytechnique qu’il réussit depuis Beyrouth. Toujours est-il que Poutine, par ailleurs dévoué inconditionnel à une nouvelle entente cordiale avec Israël de la Russie qu’il dirige, fait aujourd’hui jouer cette présence russe accumulée pour la plus grande gloire de la nouvelle politique russe. La base navale de Lattaquié, longtemps résiduelle et objet de discussions budgétaires en Russie ne fait plus maintenant la moindre discussion stratégique et l’on peut estimer sa capacité comme doublée au cours des trois dernières années. Mieux, cette montée en puissance permet aussi aux Russes de chasser avec discrétion les Iraniens du paysage syrien où ils cherchent toujours à s’implanter à travers la stratégie provocatrice des gardiens de la révolution, les pasdarans.
Le rôle clé de l’ambassade russe au Vatican
À terme, et en tordant le bras avec le sourire, à la famille Assad les Russes veulent reprendre un contrôle total de l’allié syrien, notamment sur le plan aérien, tout en échangeant leurs informations avec Tsahal, sans jamais le reconnaître officiellement. Au total, Poutine bénéficie d’investissements à long terme, qui correspondent, par chance, à sa propre politique, de plus en plus enthousiaste et de ses liens autrefois historiques avec l’État hébreu naissant. Mais il y a mieux encore. Le plus vieil ambassadeur en poste de la Russie actuelle n’est autre qu’Alexandre Avdeiev qui fût - on s’en souvient le plus brillant ambassadeur de Russie en France - dont il maîtrisait admirablement la langue. Promu par la suite ministre de la Culture par Poutine, Avdeiev a voulu revenir à la diplomatie en faisant monter en puissance la toute récente ambassade de Russie au Vatican dont il a su faire l’opérateur principal d’une politique d’influence dirigée d’abord vers la chrétienté libanaise et vers les empiétements iraniens.
Un rapprochement fort entre Jérusalem et Moscou
C’est de cette manière que Poutine a su négocier, directement avec Benjamin Netanyahu, la revente de drones de fabrication israélienne, mais absorbés par la Russie à un Iran qui les réclamait à cor et à cri en échange d’un engagement de Téhéran à ne jamais utiliser ces drones contre l’État hébreu. Ce premier accord, longtemps secret, entre Israël et l’Iran, aura été finalement violé par les pasdarans de Qasem Souleimani, mais compensés par les interventions toujours bienvenues d’un Poutine. Dans cette affaire il a été copieusement aidé par Avdeiev lui-même, qui n’a cessé d’arranger les rapports difficiles d’un Iran en pleine restructuration et en faillite ouverte et de Benjamin Netanyahu qui demeure - contre toute attente - l'allié et le complice du nouveau premier ministre Benny Gantz, dont il partage toutes les prudences et la volonté d’arriver calmement avec le saoudien Jubeir, à un accord-cadre irréversible entre Israël et une confédération arabe de moins en moins saoudite et de plus en plus inspirée par le grand leader des Émirats Cheikh Ben Zayed, le fils du plus sage et du plus profond des wahhabites du Golfe.
C’est dans ce contexte éminemment favorable que les Russes, bons joueurs d’échecs, dont l’émotionalité évidente de Poutine est en permanence tempérée par la sagesse et l’expérience d’Avdeiev et par l’héritage de Primakov, peut en effet jouer à plein. Cette sagesse russe a déjà inspiré le tournant pro-Macron effectué par les Russes pour lever rapidement les dernières sanctions qui les affectent. Elle leur permet aussi de se débarrasser efficacement des velléités dangereuses des gardiens de la révolution, qui eux-mêmes ne sont même plus véritablement iraniens, mais qui continuent, non sans désespoir, à soutenir le pauvre Erdogan en faillite frauduleuse. Pas bien longtemps, espérons-le !
Alexandre Adler
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