WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche
Abonnez-vous
Abonnez-vous à notre newsletter quotidienne
Les États-Unis entre éthique de responsabilité et éthique de conviction

Politique économique / Etats-Unis / Réserve Fédérale / Donald Trump

Politique économique
Etats-Unis / Réserve Fédérale / Donald Trump

coronavirus Les États-Unis entre éthique de responsabilité et éthique de conviction

CORONAVIRUS. À la différence de ce qui se passe en Europe et même en Asie, la très protestante Amérique est partagée entre l’éthique de responsabilité qui impose de lutter contre le virus quoiqu’il en coûte et l’éthique de conviction qui les incite à protéger l’économie plutôt que les humains.
Donald Trump
Donald Trump

Nous avons tous appris en cours de philo ce débat très profond qui existe à chaque fois qu’une question grave se pose entre l’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction. C’est Max Weber – celui qui avait aussi mis en valeur la supériorité des pays protestants dans le domaine économique – qui a donné naissance à cette dialectique. Il expliquait que "toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité (verantwortungsethisch) ou selon l’éthique de la conviction (esinnungsethisch). Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction. Toutefois il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité selon laquelle nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes."

Ce débat ressort subitement aux États-Unis à l’occasion de la lutte contre le coronavirus. Dans un pays où l’alpha et l’oméga se résument aux variations du Dow Jones (que l’on trouve aux arrêts de bus, dans le métro, les gares ou les aéroports), la chute de 37 % de l’indice phare de Wall Street ébranle les décideurs. À commencer par Donald Trump pour lequel la politique – et surtout sa réélection - ne se fait qu’à la Corbeille. C’est pourquoi hier il a envoyé ce tweet qui aurait fait scandale de ce côté-ci de l’Atlantique : "Nous ne pouvons pas laisser le remède devenir pire que le mal. À la fin des quinze jours de semi-confinement, nous aurons une discussion sur la direction que nous voulons prendre". Ce qui veut dire : c’est une chose de lutter contre l’épidémie. Mais pas à n’importe quel prix. Et surtout pas au risque de voir l’économie chuter… !

Larry Kudlow, le conseiller économique de Donald Trump, a été encore plus claire que son patron en déclarant sur Fox News (la nouvelle pravda américaine) : "Nous ne pouvons pas fermer l’économie. Le coût est trop lourd pour les individus", avant d’ajouter qu’il faudrait faire des "compromis difficiles". "Il faut se demander si le confinement fait plus de mal que de bien", a-t-il ajouté avant de déclarer : "Nous n’allons pas laisser cela se transformer en un problème financier de longue durée."

Ces deux déclarations montrent qu’à la maison blanche le trébuchet de la balance de l’éthique penche nettement en faveur de l’éthique de conviction. Avec pour raisonnement : tant si cette épidémie fait des morts, il ne faut pas fermer les entreprises et mettre l’économie au ralenti. Au risque de perdre tout crédit auprès de Wall Street et de ne pas être réélu le 3 novembre prochain. Il faut dire que les prévisionnistes sont très sombres de l’autre côté de l’Atlantique : Goldman Sachs et Bank of America prévoient une récession équivalente à un quart du produit intérieur brut au deuxième trimestre, estimation moyenne entre celle de JP Morgan (-14 %) et de Morgan Stanley (– 30 %). Le chômage pourrait s’envoler à des niveaux jamais atteints depuis la Grande Dépression des années 1930, avec un taux de sans-emploi passant de moins de 4 % actuellement à 20 %, voire même 30 % si l’on se fie au président de la Réserve fédérale de Saint-Louis, James Bullard, n’exclut pas une envolée à 30 %. Cela signifierait que 50 millions d’Américains seraient sans emploi sur une population active de 164 millions.

À cela s’ajoute la chute de Wall Street qui a déjà fait s’envoler quelque 10 000 milliards de dollars de valeur boursière. Et cela ne concerne pas que les milliardaires au pays de la retraite par capitalisation. Beaucoup d’Américains sont en train de perdre à la fois leur emploi et leurs économies constituées pour leurs vieux jours. On comprend dans ses conditions que Donald Trump se soit montré très insistant auprès de Jérôme Powell, le patron de la Réserve Fédérale afin qu’il baisse les taux au plus bas et qu’il déploie un "bazooka" financier aussi important que celui mis en place en Europe. D’où la décision de la Fed, prise hier, d’agir pour des montants illimités. Une forme de "Whatever it takes" à l’américaine.

 

Sauver l'économie plutôt que les Américains

 

Il reste que dans l’esprit des dirigeants américains, y compris parmi les membres du Sénat qui ont bloqué ce week-end le plan de soutien à l’économie qui pourrait tourner autour de 2 000 milliards de dollars, il est plus important de sauver l’économie que de sauver des vies, dans un pays où le système de santé est réservé à ceux qui peuvent se l’offrir. Et tant pis pour l’éthique de responsabilité qui doit, en principe, présider aux décisions des politiques. Et tant pis pour les 2,2 millions de morts qui pourraient survenir aux États-Unis, selon une étude de l’Imperial College de Londres.

Pour l’heure les États-Unis en sont toujours à des mesures de semi-confinement. Mais à travers toutes ces déclarations, on perçoit l’envie de la Maison Blanche de ne pas prolonger trop longtemps les mesures "barrière" contre le virus mises en place il y a peu pour seulement deux semaines. Et plutôt que de mobiliser les hôpitaux et de permettre à chacun de se soigner contre une possible infection du Covid-19, les républicains verraient volontiers le Trésor envoyer à chaque américain un chèque de 1 000 dollars. Ce qui n’aurait évidemment aucun impact sur la relance de l’activité économique. Mais qui correspond tellement au dogme américain de l’individualisme forcené, y compris dans la lutte contre une pandémie mondiale.

Au bout du compte Donald Trump pourrait payer cher cette préférence pour l’éthique de conviction. Mais comme Chamberlain revenant de Munich s’est fait attaquer par Churchill qui lui a envoyé son fameux : "Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre." De la même manière l’administration Trump risque à la fois d’avoir un nombre insupportable de morts sur la conscience et en plus la faillite de l’économie américaine.

Vous souhaitez réagir à cet article ou apporter une précision ?
Commentez cet article