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éditorial / Yves de Kerdrel

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Yves de Kerdrel

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Crise au sommet de l’État
par Yves de Kerdrel

La semaine passée, dans ces mêmes colonnes, nous évoquions la forte tentation de la part d’Emmanuel Macron de procéder à un très vaste remaniement. À l’occasion de l'intervention à l’Assemblée Nationale d'Édouard Philippe sur le dé-confinement, le Chef de l’État a poursuivi ses manœuvres de déstabilisation. Au point qu’à la crise sanitaire et à la crise économique, commence à s’ajouter une crise politique bien inutile.

03/05/2020 - 07:00 Temps Lecture 20 mn.

Ce n’est un secret pour personne. Mais lundi dernier, c’est-à-dire la veille de l’intervention annoncée du Premier Ministre à la tribune de l’Assemblée Nationale, afin d’annoncer les premières modalités du plan de dé-confinement, le Chef de l’État a fait appeler une dizaine de journalistes et d’éditorialistes proches afin qu’ils écrivent ou disent tout le mal qu’il était possible de l’attitude du Premier Ministre. Et notamment de son souhait de faire voter dans l’urgence – alors que constitutionnellement, ni le débat parlementaire ni le vote étaient une obligation – les députés afin que ce plan reçoive l’approbation de la représentation nationale.

Les exégètes de la presse quotidienne ont pu lire mardi dernier dans les colonnes ou sur les sites internet du Parisien, du Figaro, du Point de l’Express ou des Échos des commentaires sabordant le plan d’Édouard Philippe – avant même qu’il soit annoncé et qui venait d’être présenté à l’Élysée – et fustigeant la rigidité dont le locataire de Matignon aurait fait preuve en refusant aux parlementaires le délai de 24 heures qu'ils demandaient entre le discours de dé-confinement et le vote. Sur BFM TV, Laurent Neumann et Alain Duhamel ont tous les deux parlé de "faute politique" de la part du Premier Ministre. Oubliant sans doute dans leur volonté de plaire au Chef de l’État que c’est ce dernier qui a privé le pays de vie démocratique en prolongeant l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 24 juillet prochain.

 

L’hypothèse Borloo

 

Bien sûr, comme c’est la règle, en conseil des ministres, Emmanuel Macron a démenti "très fermement" les rumeurs de division avec Édouard Philippe… Mais il n’a pas demandé aux auteurs des articles de les supprimer des sites internet. Et l’air grave et accablé du Premier Ministre mardi dernier sur le banc des Ministres après son discours d’une heure en disait long sur sa désillusion à l’égard de l’attitude d’un Président de la République auquel sa loyauté n’a jamais fait défaut en l’espace de trois ans. On avait l’impression de revivre le climat entre l’Élysée et Matignon en 2011 lorsque Nicolas Sarkozy – qui ne cachait pas son mépris pour le "collaborateur" François Fillon hésitait à nommer rue de Varenne Jean-Louis Borloo et a fait durer le suspense pendant plusieurs mois. Au point que François Fillon a dû faire intervenir Édouard Balladur pour que ce triste manège cesse.

Le Problème d’Emmanuel Macron – nous l’avons explicité la semaine passée dans ces colonnes – c’est qu’il voudrait débuter un Acte III soit à la mi-juillet, soit en septembre avec un nouveau Premier Ministre. Mais de quelque manière qu’il fasse le casting, il n’y a pas de candidat pour remplacer Édouard Philippe, sauf un Bruno Le Maire qui en rêve, mais qui n’apporterait rien. François Baroin a clairement fait savoir dans Le Figaro, il y a quelques jours qu’il ne fallait pas compter sur lui. Il n’y a que Jean-Louis Borloo, dont les semaines se partagent entre sa maison de la Villa Montmorency et le Maroc où il conseille le roi sur des sujets industriels, qui attend désespérément un appel de l’Élysée. Tout en entretenant un mépris bien connu de tous pour Emmanuel Macron, qui le lui rend bien.

 

Une situation de "pleins pouvoirs"

 

Il reste que cette situation n’est pas bonne pour le Pays. Au moment où le monde médical commence à entrevoir le bout du tunnel de la crise sanitaire. Au moment où les premiers chiffres de baisse du produit intérieur brut laissent envisager une récession bien plus importante que les 9 % de chute sur lesquels a été construite la dernière loi de finances rectificative. Au moment où il faut redonner confiance à des Français qui doivent retrouver le chemin du travail, de l’usine, ou de l’atelier, le duo Macron-Köhler tente de "faire la peau" par médias interposés au duo "Philippe-Ribadeau-Dumas". Sans doute le Premier Ministre n’est pas parfait. Mais son avantage, c’est qu’il le sait. Et c’est la raison pour laquelle il s’est entouré dans cette crise du Général Lizurey et de Jean Castex. Deux personnalités qui n’ont pas peur de lui dire quand il se trompe ou s’il fait erreur.

Alors qu’à l’Élysée, devenu un théâtre d’ombres du fait du confinement, le Chef de l’État gouverne avec son Secrétaire Général de l’Élysée, ses conseillers Philippe Grangeon (ex-CapGemini), Maxence Barré, expert de la macronie, et Julien Autret, spécialiste du Sénat et des Socialistes. Par ailleurs il implique dans beaucoup de discussions sons chef d’état-major particulier, l’Amiral Bernard Rogel, nommé en 2016 par François Hollande, qui devait prendre sa retraite en 2018 et qui vient d’être à nouveau prolongé jusqu’au 31 juillet prochain. Sans aucune activité parlementaire, la machine Élyséenne tourne comme si elle avait "les pleins pouvoirs". Et le pire c’est que si le dé-confinement se précise, personne ne sait quand auront lieu les élections Municipales (dont le premier tour devra être rejoué). Il est de plus en plus question de les ajourner à mars 2021 en même temps que les régionales, avec des sénatoriales qui suivraient de peu. Mais personne ne sait précisément où l’on va.

 

L’inquiétude des Français

 

Or il s’agit là de la vie politique du pays. On sait – c’est écrit dans son livre Révolution – que le Chef de l’État a le plus grand scepticisme sur l’importance d’une vie parlementaire. C’est pourtant un pilier de la confiance des Français dans leurs dirigeants, mais aussi dans l’avenir. Et il faut reconnaître que les seuls contre-pouvoirs qui existent aujourd’hui sont quelques présidents de région : notamment Xavier Bertrand et Laurent Wauquiez, quelques maires de grandes villes comme Anne Hidalgo, Gérard Collomb ou Christian Estrosi et François Baroin ès qualités de Président de l’Association des Maires de France. Surtout à un moment où l’exécutif explique à longueur de journée que le dé-confinement sera réussi par une bonne articulation entre les Préfets et les Maires. Des Maires qu’Emmanuel Macron a snobés, au début de son quinquennat, avant de se rendre compte qu’on ne gouverne pas la France en ignorant ses corps intermédiaires.

Tout ce climat un peu particulier, les Français finissent par le ressentir. Et c’est pourquoi, selon la dernière vague du sondage BVA pour Europe 1 et Orange sur le moral des Français pendant cette crise, publiée jeudi soir, l'intervention du Premier ministre a suscité l'inquiétude chez 35 % des personnes interrogées, quand elle n'a rassuré que 19 % d'entre elles. Malgré tout, les Français sont très majoritaires à approuver les principales mesures annoncées par Édouard Philippe. Ils sont très favorables à l'obligation de porter un masque dans les transports en commun (94 %), tout comme à l'incitation visant à privilégier le télétravail (87 %). Sept personnes interrogées sur dix sont favorables à la distinction entre territoires pour le dé-confinement et la réouverture des commerces le 11 mai, hors bars, restaurants et hôtels. En revanche, ils sont un peu plus des deux tiers (68 %) à s'opposer à la réouverture des écoles et collèges à partir du 11 mai.

 

Les tout petits pas de la BCE

 

Il reste que ce plan de dé-confinement est davantage un plan de confinement allégé mais prolongé qu’une borne mise à la fin de cette période qui a débuté le 16 mars dernier et qui a plongé l’économie française dans un "trou noir". Chaque mois de confinement coûte 150 milliards d’euros à l’économie française. Et au lieu de deux mois nous voilà partis pour trois mois au moins, soit une facture minimale de 450 milliards d’euros. L’Insee a publié en fin de semaine ses chiffres sur la croissance française au 1er trimestre 2020 : il en ressort une dégringolade de 5,8 % du PIB. Ce qui constitue du jamais vu depuis le début des statistiques trimestrielles de notre richesse nationale en 1949. Mais le plus grave, c’est que, par construction, il est vraisemblable que cette chute atteigne 20 % au deuxième trimestre qui sera plus longuement impacté par le confinement que les trois premiers mois de l’année. Il n’y a pas besoin d’avoir fait Saint-Cyr pour en déduire que pour atteindre les 8 à 9 % de récession prévus sur l'année par le gouvernement, il faudrait que le PIB augmente de 20 % au troisième et au quatrième trimestre. Ce qui est évidemment impossible. D’où les fortes réticences exprimées par le Haut Conseil des Finances Publiques sur la sincérité de la loi de finances rectificative.

Comme nous l’avions laissé envisager la semaine dernière, Christine Lagarde n’a rien annoncé de rassurant pendant sa conférence de presse de jeudi. La Banque centrale européenne n'a modifié qu'à la marge jeudi les moyens mis en œuvre face à la crise sans précédent déclenchée par la pandémie de coronavirus en réaffirmant compter sur son programme massif d'achats de titres. La BCE a donc redit qu'elle prévoyait d'acheter pour 1 100 milliards d'euros d'actifs sur les marchés cette année et qu'elle était prête à faire davantage. Sa présidente, Christine Lagarde, a déclaré que l'impact de la pandémie était sans précédent et que l'ampleur et le rythme de la future reprise restaient hautement incertains. Seule initiative nouvelle donc : l'institution de Francfort va abaisser les taux d'intérêt, déjà négatifs, de ses opérations de fourniture de liquidités à long terme aux banques et lancer un nouveau programme de prêts, les opérations de refinancement à long terme d'urgence pandémique ou PELTRO. En revanche, le Programme d'achats d'urgence pandémique (PEPP) reste inchangé alors que certains observateurs n'excluaient pas qu'il soit renforcé.

 

Le problème spécifique des "junk bonds"

 

Alors que la majeure partie des Européens restent soumis à des mesures de confinement, Christine Lagarde a souligné que les équipes de la BCE s'attendaient à une contraction de 5 % à 12 % du produit intérieur brut de la zone euro cette année. Les marchés financiers ont exprimé une certaine déception à l'annonce des décisions de la banque centrale : l'indice Stoxx des banques de la zone euro a perdu jusqu'à plus de 6 %, les rendements des emprunts d'État italiens, très volatils depuis plusieurs semaines, ont commencé à remonter et l'euro a cédé du terrain sur le marché des changes. La conférence de presse de Christine Lagarde était aussi très attendue par tous ceux qui craignent une dislocation de la zone euro et souhaitaient savoir si le Conseil des gouverneurs avait débattu de la possibilité d'augmenter les achats d'actifs ou de les élargir à des "anges déchus", ces obligations dont la note a été dégradée depuis le début de la crise et qui ont donc perdu leur éligibilité aux programmes d'achats de la BCE.

Cette interrogation concerne en premier lieu la dette d'État italienne, dégradée mardi par Fitch et menacée de tomber en catégorie spéculative, ce qui priverait Rome du soutien de la banque centrale au moment même où celui-ci lui est indispensable. Abandonner l'Italie à son sort serait toutefois politiquement indéfendable et la BCE a déjà commencé à préparer le terrain à un soutien accru, d'abord en achetant à titre temporaire des emprunts grecs puis en autorisant les banques à lui apporter des titres récemment dégradés comme garantie. Christine Lagarde a déclaré jeudi que le sujet des "junk bonds" n'avait pas été abordé par le Conseil mais elle a souligné la flexibilité des instruments dont dispose la BCE et sa volonté à les déployer "en totalité".

 

Plus de 30 millions de chômeurs aux États-Unis

 

De l’autre côté de l’Atlantique les nouvelles ne sont guère plus favorables. Les inscriptions au chômage ont certes diminué aux États-Unis la semaine dernière mais restent extrêmement élevées, portant à plus de 30 millions le nombre total d'Américains ayant perdu leur emploi en six semaines. Les demandes d'allocations-chômage lors de la semaine au 25 avril ont reculé à 3,839 millions contre 4,442 millions (révisé) la semaine précédente, a annoncé jeudi le département du Travail. Les économistes attendaient en moyenne un chiffre de 3,5 millions d'inscriptions. Les suppressions d'emplois resteront probablement élevées pendant un certain temps, car la baisse de la demande se répercutera sur des secteurs qui n'étaient alors pas directement touchés par les mesures de confinement. Le nombre de personnes percevant régulièrement des indemnités a atteint près de 18 millions lors de la semaine au 18 avril (dernière semaine pour laquelle ces chiffres sont disponibles) contre 15,8 millions la semaine précédente.

Le mois de mai, qui débute, a mauvaise réputation sur les marchés d'actions et s'il convient de manier les dictons boursiers avec précaution, celui qui s'amorce pourrait être marqué par un retour à la réalité pour des indices déconnectés des fondamentaux de l'économie, à en croire plusieurs gérants et analystes. Aucun mois, à part peut être octobre, n'est aussi redouté par les investisseurs, qui connaissent par cœur l'adage boursier "sell in May and go away". Autrement dit, vendez en mai et partez, pour ne pas revenir avant le derby d'Epsom, célèbre course hippique courue le premier samedi de juin, prolonge une variante britannique de la même croyance. Un déclin saisonnier frapperait en effet les marchés d'actions au sortir d'une période faste s'étalant de novembre à avril, et ce fameux mois de mai serait propice aux prises de bénéfices.

 

Inversement des flux drainés par les fonds

 

En laissant de côté tout ce folklore, il n'est pas interdit de penser que l'optimisme des investisseurs ne résistera pas longtemps à des indicateurs économiques qui ne cessent de se dégrader, témoignant de l'ampleur de la récession qui se profile. L'économie américaine a ainsi subi au premier trimestre sa contraction la plus brutale depuis la grande crise financière avec un repli de 4,8 % du produit intérieur brut, selon une première estimation officielle. Le lendemain tombaient les chiffres de la zone euro avec l'annonce d'une contraction record de 3,8 % de l'économie sur les trois premiers mois de l'année. La publication, lundi et mercredi, des indices PMI sur l'activité du secteur privé européen au mois d'avril puis celle, vendredi, du rapport mensuel de l'emploi aux États-Unis, où le chômage explose, ne devraient rien faire pour rassurer les marchés.

Le vent d'optimisme qui a soufflé en mars a repoussé au second plan une actualité guère rassurante du côté des entreprises, qui sont de plus en plus nombreuses à renoncer à rémunérer leurs actionnaires, à couper dans leurs dépenses et retirer leurs objectifs faute de visibilité. Personne n'est épargné puisque même Apple se garde de faire des prévisions et qu'Amazon anticipe une perte au deuxième trimestre. Pas une bonne nouvelle quand on sait le rôle moteur joué par ces géants dans la croissance des marchés d'actions depuis la crise de 2008-2009 et leur poids sur les indices. Un autre facteur, technique celui-là, pourrait contribuer à un réajustement des actions en mai avec l'inversement des flux considérables drainés par les fonds gérés de manière systématique, dit-on chez Nomura. D'autres s'inquiètent du rôle que pourraient jouer les fonds indiciels cotés (ETF), ces paniers de valeurs adossés à des indices dont ils répliquent la performance et qui sont susceptibles, selon leurs détracteurs, d'amplifier les corrections de marché.

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