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Yves de Kerdrel
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Les signaux rouges s'accumulent
par Yves de Kerdrel
Après deux mois de confinement, les Français vont commencer, dès demain, à reprendre une vie normale. Notamment ceux qui travaillent. Édouard Philippe et Jean Castex ont mis en place un plan de déconfinement qui ne laisse rien au hasard. Mais la crise demeure plus aiguë que jamais au sommet de l’État avec un Président qui cherche un Premier Ministre pour incarner l’acte III.
C’est donc demain matin que les Français vont pouvoir reprendre le chemin du travail, les transports en commun, rouvrir les commerces fermés depuis le 17 mars et circuler sans autorisation dans un rayon de 100 kilomètres. Tout le plan de déconfinement, organisé avec méticulosité et précision par Jean Castex, et annoncé jeudi dernier par le Premier Ministre était, comme il l’a dit lui-même, un "équilibre fragile" entre la nécessité de faire repartir l’économie française, mise sous cloche pendant deux mois, tout en évitant que le virus circule à nouveau avec les hommes et les femmes comme avec les marchandises.
Par rapport aux expériences et aux bonnes pratiques observées à l’étranger, et notamment en Allemagne, où les bars, cafés hôtels-restaurants ont déjà rouvert leurs portes – du moins en Bavière – le dispositif français se veut beaucoup plus pragmatique et prudent, avec une réévaluation de la situation toutes les trois semaines. C’est-à-dire que la prochaine étape du "desserrement de cette vis" se fera – si tout se passe bien – le 2 juin après le grand week-end de la Pentecôte, avant un nouveau rendez-vous le 23 juin qui sera déterminant pour les transhumances estivales. Même si les Français devraient être fixés, en principe, dès le 2 juin sur ce qu’ils pourront faire ou non au cours de la saison estivale.
Le mal-à-l’aise d’Édouard Philippe
Ce dernier point n’est pas qu’anecdotique, car il concerne notamment la reprise du trafic aérien, la reprise des réservations touristiques, voire d’autres activités essentielles pour la vie économique du pays et la survie de très nombreuses entreprises. D’autant plus que cette saison touristique se fera sans la présence des 60 millions d’étrangers qui passent chaque année dans notre pays, y dépensent de l’argent et font vivre de nombreux emplois à travers les musées, les parcs d’attractions et les beautés du patrimoine français. Sans compter les locations saisonnières près des plages (toujours fermées alors que les jardins parisiens rouvrent).
De manière fort habile le Chef du gouvernement avait demandé au Ministre des solidarités de la santé, à la Ministre des transports, au Ministre de l’intérieur et au Ministre de l’Économie de présenter chacun leur volet respectif du déconfinement. Afin de bien montrer que le travail synthétisé et articulé par Jean Castex était avant tout un travail collégial mené par une équipe gouvernementale unie derrière son chef. A cette occasion Édouard Philippe a été interrogé sur les rumeurs de dissension entre Matignon et l’Élysée qui n’ont cessé d’enfler depuis un mois au point d’occuper une page entière dans le Monde publié quelques minutes avant la conférence de presse consacrée au déconfinement. Si "le body language" du Premier Ministre faisait ressortir un certain mal-à-l’aise, il est resté droit dans ses bottes, faisant état d’une "fluidité" sans précédent dans la cinquième République entre les deux têtes de l’exécutif.
Où l’on reparle de Jean-Yves Le Drian
Il reste qu’Emmanuel Macron, qui a laissé au Premier Ministre le soin de gérer de la crise sanitaire – avec toutes ses conséquences éventuellement juridiques, puisqu’il existe à ce jour 55 plaintes contre des membres du gouvernement – veut se consacrer à la France d’Après, et donc un Acte III où la reprise économique se ferait sur la base d’une transition écologique accélérée et d’une réduction des inégalités. Le seul problème, c’est qu’il ne trouve personne pour aller occuper "l’enfer de Matignon" et gérer un pays qui va affronter une récession sans doute supérieure à 10 % cette année, et qui commencera à retrouver l’étiage de 2019, qu’en 2022 dans les meilleurs cas, en fonction de la profondeur de la récession américaine.
La semaine passée, dans ces colonnes, nous évoquions un éventuel recours à Jean-Louis Borloo. Mais Emmanuel Macron souhaite une personnalité moins voyante, afin de pouvoir mener tranquillement sa campagne présidentielle pour 2022. Du coup le nom de Jean-Yves Le Drian refait surface. Même si les deux hommes n’ont pas de proximité particulière. L’avantage de l’actuel locataire du Quai d’Orsay, est qu’il est un homme d’expérience – ce que demandent les Français – sans calendrier politique personnel, plutôt marqué à gauche, bénéficiant d’une stature internationale, tout en étant un grand "taiseux". Il jouerait parfaitement le rôle de "Père de la Nation" qu’Emmanuel Macron ne peut occuper, compte tenu de son jeune âge. Et de fait il est de nature à ramener de la confiance dans le pays. Car c’est la principale condition de la reprise, comme le souligne une note publiée jeudi dernier par les Gracques et dont la Lettre de l’Expansion de demain livre les meilleurs morceaux.
Le problème Le Gendre à l’Assemblée
L’opposition, qui a marqué son opposition, de manière très inutile, au Sénat au plan de déconfinement qu’Édouard Philippe était venu – sans obligation constitutionnelle - présenter à la Chambre Haute est toujours inexistante. Avec un chef de groupe à l’Assemblée Nationale, Damien Abad, accusé de ne pas tenir ses troupes et un chef de parti, Christian Jacob, inexistant. Ce qui entretient les rumeurs d’un possible recours à Nicolas Sarkozy pour la présidentielle de 2022. Quant aux marcheurs ils ne sont pas en meilleur état. L’ensemble du groupe cherche à voir partir son président, Gilles Le Gendre, à la fois très autoritaire, très narcissique et surtout très inefficace. À tel point qu'un groupe de 58 députés La République en Marche et Modem s'apprête à faire sécession afin de créer un nouveau groupe qui fera perdre au parti présidentiel sa majorité absolue. À l’Élysée on mesure l’importance de ce problème au point d’être prêt à le nommer Secrétaire d’État de manière à lui assurer une sortie par le haut.
Emmanuel Macron poursuit donc ses consultations de chefs d’entreprise, de représentants syndicaux ou associatifs, de philosophes, d’écrivains et même de représentants des cultes afin de "penser l’impensable" et d’imaginer ce monde d’après. Sans toutefois se rendre compte que celui-ci pourrait, dans un premier temps, être pire que le monde d’avant. Avec un chômage de masse. Puisque certains prévisionnistes tablent sur la création d’un million de chômeurs dans le sillage de cette crise. Avec une génération de 18-25 ans sacrifiée. Et forcément avec des extrêmes qui vont se faire le réceptacle naturel de cette crise historique qui va générer un retour de la précarité et de la très grande pauvreté.
Une saisine attendue du Conseil Constitutionnel
A priori, il souhaite davantage intervenir à la rentrée de septembre prochain, en espérant que la crise sanitaire sera loin derrière nous, plutôt qu’autour du 14 juillet comme cela avait été imaginé dans un premier temps. Il voudrait poser l’ouverture de cet Acte III de manière très solennelle. Mais c’est aussi en septembre que devraient logiquement être rejouées les élections municipales, avec six mois de retard sur le calendrier normal. Il pourrait donc y avoir confusion des messages. À moins qu’un discours très politique et volontariste permette aux rares marcheurs en position d’être élus, d’obtenir leur statut d’édile. Pour l’heure le monde politique risque d’être suspendu à la décision que prendra le Conseil Constitutionnel sur le projet de loi prolongeant l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 31 juillet, après une saisine des sénateurs organisée par Gérard Larcher lui-même. C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’Emmanuel Macron devra composer pour son Acte III.
Pour l’heure, la France attend toujours son plan de relance. Elle continue de vivre sur les annonces des différentes mesures de soutien à l’économie, dont certaines se révèlent plus ou moins efficaces. Par exemple les Prêts Garantis par l’État ne rencontrent pas le succès attendu par le gouvernement. Plus les jours passent, plus les banques se montrent frileuses à l’égard de ce dispositif qui les oblige à comptabiliser dès maintenant une hausse du coût du risque. En l’espace d’un mois et demi 80 milliards d'euros de prêts garantis par l'État ont été demandés par plus de 420 000 entreprises et professionnels, mais seulement moins d’une soixantaine de milliards ont été effectivement décaissés par les banques. Par ailleurs ce n’est que ces derniers jours que les locataires de Bercy ont compris que s’ils ne transformaient pas les reports de charges en annulations, ils brideraient à coup sûr la reprise qui sera forcément lente et difficile.
Une perte d’activité d’un tiers
Malgré tout, l'activité économique en France semble avoir amorcé une légère reprise au cours des deux dernières semaines mais reste inférieure d'un tiers à son niveau normal, à l'approche du début d'un déconfinement progressif à partir de la semaine prochaine. Selon la nouvelle estimation de l'impact économique de la crise sanitaire en cours publiée jeudi par l'Insee, la perte d'activité s'établit actuellement à 33 % dans la deuxième économie de la zone euro, contre 35 % il y a deux semaines.
Une légère reprise semble s'amorcer notamment dans l'industrie et la construction, en lien sans doute avec la mise en place de mesures de sécurité sanitaire permettant le retour des salariés sur leur lieu de travail, souligne l'Insee. Dans ce nouveau point de conjoncture, l'institut statistique observe également que les dépenses de consommation des ménages - traditionnel moteur de l'économie tricolore - seraient inférieures d'environ 32 % à la normale.
Cette perte, légèrement moindre que celle estimée fin mars (-35 %), traduit notamment le relèvement très progressif des dépenses en biens manufacturés, note l'Insee. Dans ce contexte inédit, les économistes et statisticiens de l'Insee ont eu recours à des sources de données originales, comme celles des transactions effectuées par carte bancaire, pour pouvoir évaluer au mieux en temps réel l'impact du confinement généralisé instauré mi-mars en France face à l'épidémie de COVID-19. Au fur et à mesure de la disponibilité des informations auquel l'institut recourt traditionnellement, le tableau de la conjoncture économique s'affine peu à peu.
Plus de 450 000 destructions d’emplois
L'Insee a ainsi fait état jeudi d'un plongeon de 16,2 % de la production industrielle en mars, une chute sans précédent depuis le début de cette série statistique en 1990. À titre de comparaison, la précédente plus forte baisse de la production avait été enregistrée en novembre 2008, peu après l'éclatement de la crise financière, avec un recul de 5 %. Dans sa première estimation de l'évolution de l'économie française au premier trimestre publiée la semaine dernière, l'Insee a évalué à 5,8 % la contraction du produit intérieur brut sur la période, sous l'effet de la quasi-paralysie de l'activité et du plongeon de la consommation.
Pour aider les entreprises et éviter une explosion des licenciements et donc du chômage face à ce trou d'air sans précédent depuis l'après-guerre, le gouvernement a mis en place un vaste plan de soutien à l'économie. En dépit d'un large recours au chômage partiel - qui concerne désormais 12,1 millions de salariés et près d'un million d'entreprises - l'économie française s'est retrouvée au premier trimestre en situation de destructions nettes d'emploi pour la première fois depuis 2015. Selon une première estimation publiée jeudi par l'Insee, un total de 453 800 destructions nettes d'emploi salarié dans le secteur privé ont été recensées sur la période janvier-mars, contre 88 800 créations nettes sur les trois derniers mois de 2019. Ce recul de 2,3 % de l'emploi salarié privé a notamment été alimenté par le plongeon de l'intérim, qui a connu une chute inédite de 37,0 % sur le trimestre, soit la disparition de 291 800 emplois.
La décision préoccupante de la Cour de Karlsruhe
Le virus du Covid-19 continue d'avoir un impact sur le nombre de demandes initiales et de chômeurs assurés. Tout est dit dans le titre du communiqué de presse du département américain du Travail sur les demandes d’allocation au chômage. Au cours de la semaine qui s’est achevée le 2 mai, les nouvelles demandes d’inscription au chômage se sont élevées à 3,17 millions. Ceux qui ont tendance à voir le verre à moitié plein souligneront que ce chiffre est à la fois loin, très loin, du pic de 6,86 millions enregistré fin mars et inférieur à celui de la semaine précédente. Ceux qui ont tendance à voir le verre à moitié vide retiendront que depuis le début de la crise, soit sept semaines, le total des demandes se monte à 33,5 millions. Les licenciements associés aux pratiques de distanciation sociale ont anéanti tous les gains d'emplois enregistrés depuis la Grande Récession.
Mais l’événement le plus inquiétant de la semaine est lié à la décision de la justice allemande jugeant, en partie, anticonstitutionnel un plan d'achats de titres de la Banque centrale européenne. Ce qui risque de compliquer singulièrement la tâche de l'institution de Francfort. La banque centrale allemande (Bundesbank), devra cesser d'ici trois mois d'acheter des emprunts d'États de la zone euro pour le compte de la BCE si cette dernière ne prouve pas que ces achats sont justifiés, a décidé mardi la Cour constitutionnelle allemande. Si la BCE échouait à convaincre concernant le PSPP, cela lui poserait également des problèmes concernant le Programme d'achats en urgence pandémique (PEPP) qu'elle vient de lancer face à la crise du coronavirus.
Une très mauvaise nouvelle pour l’Europe
Mais même si la BCE réussit à convaincre (ce qui est probable, car elle a une armée de très bons juristes), cela risque de limiter sa marge de manœuvre. Il pourrait devenir plus difficile pour l'institution présidée par Christine Lagarde d'augmenter la taille du PEPP et sa composition, en achetant par exemple davantage de titres publics italiens si besoin. Elle risque désormais d'avoir du mal à justifier cette flexibilité… et même peut être aussi l'augmentation de sa taille. Cette décision affaiblit fortement la devise "whatever it takes". Installée en 2012 par Mario Draghi et devenue, désormais la règle d’or de la BCE.
La décision allemande, qui contredit une décision de la Cour de Justice de l'Union européenne validant le PSPP, risque aussi de soulever une opposition entre le droit national et le droit européen allant au-delà de la simple politique monétaire. D'autres pays pourraient en effet s'engouffrer dans la brèche et contester à leur tour les décisions de la Cour européenne. Ce qui pourrait être le cas de la Pologne et de la Hongrie. Si la Cour allemande peut dire que la Cour européenne de Justice a outrepassé ses droits, pourquoi leurs Cours ne pourraient-elles pas en faire autant. Bref, tout ce charivari juridique en pleine crise sanitaire et économique est une très mauvaise nouvelle pour l'Europe. Et dire qu'hier c'était la fête de l'Europe. Où sont passés les Briand, les Churchill et son fameux discours à l'Université de Zürich, ou les Spinelli et son grandiose manifeste de Ventotene ? Comme l'a dit, il y a un mois Jacques Delors, jamais l'Europe n'a été aussi proche d'un coup mortel, qui ajouterait une crise diabolique à la récession historique du moment et signerait la fin de l'Occident.
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