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éditorial / Yves de Kerdrel

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Yves de Kerdrel

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Un mois pour faire naître la « France d’après »
par Yves de Kerdrel

Le Président de la République veut ouvrir au début du mois de juillet ce qu’il appelle une « ère nouvelle » qui tire les leçons du traumatisme vécu par les Français pendant la crise sanitaire. Ce qui devrait déboucher sur un changement de gouvernement. Pour l’heure il lui faut construire cette nouvelle feuille de route qui le mènera jusqu’à l’élection présidentielle… voire après.

07/06/2020 - 06:30 Temps Lecture 16 mn.

 

L’Élysée commence à retrouver un rythme ordinaire. Le rythme qui était le sien avant le 16 mars, le confinement et la crise sanitaire qui va bientôt déboucher sur un bilan de 30 000 morts. Les conseillers techniques se sont dé-confinés et ont retrouvé leur bureau. Le Président de la République a repris ses consultations tous azimuts (grands patrons, économistes, philosophes, écrivains) et d’ici quelques jours il devrait recevoir successivement Nicolas Sarkozy, François Hollande et Valéry Giscard d’Estaing. Il a même retrouvé le chemin du Pavillon de la Lanterne au cours des week-ends de l’Ascension et de la Pentecôte, alors que le Château de Versailles n’avait pas encore rouvert ses portes. La seule chose qui montre que quelque chose s’est passé, ce sont les réunions à l’Élysée avec au moins 1,5 mètre d’écart entre chaque participant et des flacons de gel hydroalcoolique sur toutes les tables.

Au cours de la semaine écoulée, le Chef de l’État a tenu deux réunions importantes. D’abord un déjeuner avec Gérard Larcher, le Président du Sénat, Richard Ferrand, celui de l’Assemblée Nationale et Patrick Bernasconi, le Président du Conseil Économique Social et Environnemental. Le but de cette rencontre très médiatisée était double. D’abord montrer que le Président de la République entend toujours faire vibrer la corde de l’Union Nationale, qu’il sait très populaire dans l’opinion publique, notamment à droite. Ensuite demander à ces trois figures de la République de lui remettre des pistes pour une "ère nouvelle" qui tire la leçon du traumatisme vécu par les Français. Un travail appuyé par un courrier personnel adressé à chacun des trois présidents, qui doivent donc lui rendre leur travail avant la fin du mois de juin.

 

Souverainisme économique et Girondisme

 

Au cours de ce déjeuner, le Président de la République s’est livré à quelques confidences que nous avons recueillies auprès des intéressés. D’abord son but est bien de recommencer un nouveau mandat à deux ans de l’élection présidentielle. Ensuite, s’il n’a pas évoqué son choix concernant un changement de Premier Ministre, il n’entend pas faire "du neuf avec du vieux". Enfin il a avoué que lui avait déjà tiré des leçons dans deux domaines précis. D’une part une priorité en faveur du souverainisme économique qui ferait sourire le Rassemblement National ou François Asselineau. D’autre part la volonté de porter une nouvelle forme de Girondisme avec un état plus agile, plus déconcentré, et davantage de compétences et de moyens accordés aux régions. Toutes proportions gardées à la manière du discours de Quimper du Général de Gaulle après le traumatisme de mai 1968.

Ces trois personnalités ne sont pas les seules à devoir travailler pour fournir des idées au Chef de l’État. Alexandre Bompard, le patron de Carrefour, Sébastien Bazin, celui d’Accor, mais aussi les économistes Jean Tirole et Olivier Blanchard, ou encore le Président du conseil scientifique, mais cette fois-ci ès qualités de président du Comité d’éthique, Jean-François Delfraissy, sont mis à contribution pour tenter de tirer les leçons de cette crise sanitaire, qui est maintenant une gigantesque crise économique et tenter d’esquisser des idées neuves qui puissent susciter une concorde nationale. C’est aussi dans cette perspective que le Chef de l’État a réuni, jeudi, à l’Élysée, en présence d’Édouard Philippe, de Bruno Le Maire et de Muriel Pénicaud, l’ensemble des partenaires sociaux. Mais au lieu d’inventer les relations sociales de "la France d’après" les discussions sont restées très prosaïques et ont concerné l’apprentissage ou le sort réservé à la réforme de l’assurance-chômage.

 

Une nouvelle ère… en pleine récession !

 

Emmanuel Macron a tenu à montrer, que maintenant que la crise sanitaire est terminée, et que les deux principales étapes du dé-confinement ont eu lieu, menées par le Premier Ministre, c’est lui qui reprenait la barre du Pays. Il faut dire qu’au cours des trois mois d’épidémie, Édouard Philippe a vu sa cote de popularité bondir de 17 points, alors que celle d’Emmanuel Macron a fait du sur-place autour de 40 %. Le Chef de l’État a compris qu’en période de crise, un seul membre de l’exécutif pouvait capter la lumière. Et que c’est son Premier Ministre qui lui a volé la vedette par sa rigueur, son sérieux et son calme. Il a aussi admis que s’il ne reprenait pas les commandes tout de suite, c’en était fini de son quinquennat, d’autant plus que les mois à venir vont être morcelés par les échéances électorales. Municipales en juin, sénatoriales en septembre, régionales en mars puis entrée en précampagne présidentielle.

Qu’Emmanuel Macron veuille se réinventer comme il l’a lui-même affirmé à la télévision, c’est fort louable. Qu’il souhaite ouvrir une "ère nouvelle" - ce qui peut paraître pompeux ! pourquoi pas, si cela peut fournir une ambition collective pour le pays à la sortie de ce printemps si particulier. Mais le plus compliqué va être de mener cela de front avec la gestion d’une récession économique qui s’amplifie chaque jour qui passe, et qui, telle la marée descendante, fait apparaître des cortèges de licenciements, de faillites, de restructurations annoncées, sans compter un taux de chômage historique. D’un côté le Chef de l’État voudrait, par ses initiatives, changer la vie, la société et la politique. Alors que les Français qui ressentent déjà les effets pécuniaires de cette crise voudraient simplement parvenir à vivre leur vie. On en revient à la si juste formule donnée par Laurent Berger en pleine crise des gilets jaunes sur la nécessité de réunir Grenelle du "pouvoir de vivre".

 

Un déficit budgétaire historique

 

La réalité économique se rappelle au souvenir du gouvernement chaque semaine. À tel point que mercredi prochain, Gérald Darmanin, qui aspire à devenir Premier Ministre sans grand scrupule pour celui qui a fait de lui un Ministre du Budget, va présenter sa troisième loi de finances rectificative en l’espace de deux mois. Un record sous la cinquième République. Avec une récession estimée à – 11 % cette année et qui devrait encore s’amplifier selon de nombreux économistes. Avec un déficit budgétaire de 200 milliards d’euros, soit plus de 11 % alors qu’il devait être initialement de… 2,2 % et avec un ratio dette sur PIB de plus de 120 %. Même Geoffroy Roux de Bézieux s’est déclaré keynésien cette semaine sur Europe 1. Mais à ce niveau-là d’intervention de l’état, ce n’est plus du keynésianisme, mais une fuite en avant dont personne ne sait où elle nous mènera. Faire du déficit pour créer de la richesse future, tout le monde le comprend. Mais faire du déficit pour rajouter des amortisseurs à ceux qui existent déjà, cela s’appelle "arroser le sable".

D’autant qu’en dehors de plans sectoriels pour l’automobile, la santé, ou l’aéronautique, la France est l’un des seuls pays européens qui pour l’instant se contente de poser des rustines très coûteuses sur toutes les fuites de sa richesse nationale. Sans mettre en place de plan d’ensemble. Beaucoup restent interdits devant l’absence de mesure en faveur du bâtiment qui fait vivre tant d’entreprises et tant d’emplois. De la même manière on peut s’étonner que l’Allemagne d’Angela Merkel (qui était arrivée au pouvoir en haussant de trois points la TVA) ait décidé cette semaine de consacrer 20 milliards d’euros à une baisse de trois points de la TVA sur tous les produits de consommation. Une mesure que l’AFEP avait proposée il y a un peu plus de deux semaines aux conseillers d’Édouard Philippe avant d’être gentiment éconduite.

 

Pas de défilé le 14 juillet…

 

Si tout se passe désormais comme le souhaite le Chef de l’État, il devrait donc "dessiner" devant la nation cette "nouvelle ère" lors d’une allocution solennelle qui se tiendrait entre la fin juin – avec un probable changement de gouvernement et de premier ministre – et le 14 juillet. La fête nationale, pour la première fois depuis la guerre, ne prendra pas les apparences d’un défilé militaire, mais de tableaux scénographiques sur la place de la Concorde – un mot important pour celui qui veut construire l’union nationale – où apparaîtront les soignants en blouse blanche, comme les caissières, et autres combattants de première ligne de cette épidémie. Il serait faux de dire que cette idée a semé l’enthousiasme dans les rangs de l’Armée, attachée au défilé du 14 juillet – seul lien de cohésion entre le peuple et ses soldats – mais les militaires ont deux qualités : ils sont disciplinés et ils se taisent.

Il reste à espérer que d’ici là, un grain de sable ne vienne pas enrayer la belle mécanique calendaire conçue par le Chef de l’État afin de reprendre l’initiative. Le pire serait que les manifestations en soutien à un jeune noir tué il y a quelques années, et qui sont le miroir des émeutes raciales qui gangrènent aujourd’hui l’Amérique dégénèrent. Sur fond de chômage massif, de volonté de retrouver un peu de liberté avec le déconfinement, et d’été chaud. Comme toujours, ces problèmes régaliens constituent l’angle mort de l’Élysée. De même que le Ministre de l’Intérieur se trouve la cible légitime de toutes les critiques et une victime expiatoire toute trouvée en cas de vaste remaniement ministériel.

 

Christine Lagarde a sorti son bazooka

 

Au chapitre économique, le point saillant de la semaine a été l’intervention de Christine Lagarde, réussie pour une fois. À tel point qu’on pourrait croire que le long combat de Mario Draghi en faveur d'une coordination monétaire et budgétaire soutenant l'activité de la zone euro est en passe d'être gagné, mais pas par lui. Le fameux "policy mix" dont rêvait l'Italien est en effet en train de prendre forme sous la houlette de Christine Lagarde, qui lui a succédé à la tête de la Banque centrale européenne en novembre dernier. Autre hommage tardif pour "Super Mario", son fameux "whatever it takes" a été repris en chœur par les décideurs monétaires et les dirigeants politiques de la planète pour signaler leur détermination à faire le maximum pour lutter contre les dégâts économiques de la pandémie de coronavirus.

Avec cette formule, prononcée en juillet 2012, Mario Draghi avait endossé les habits de sauveur de la zone euro en promettant de tout mettre en œuvre pour préserver l'union monétaire, menacée alors par la crise des dettes souveraines. Après des débuts jugés laborieux par les marchés et face à une crise d'une tout autre ampleur, Christine Lagarde a repris fermement le flambeau, comme l'ont illustré les annonces de jeudi avec une augmentation de 600 milliards d'euros du montant des actifs que la BCE rachète dans le cadre de son Programme d'achats d'urgence pandémique (PEPP), qu'elle a étendu jusqu'à juin 2021. L'abondance des injections de liquidités de la BCE et de la Réserve fédérale a pour effet de soutenir le rebond des actifs risqués. Elle doit aussi servir à aider les gouvernements à mettre en place de coûteux plans de relance, à l'image de ceux dévoilés par la Commission européenne et plus récemment par l'Allemagne.

 

En attendant les annonces de la Fed

 

Grâce, en grande partie, à la posture extrêmement accommodante des grandes banques centrales, que ne devrait pas démentir la Fed, dont les annonces de politique monétaire sont attendues pour mercredi prochain, les indices boursiers prospèrent, à l'image du Nasdaq, revenu tout près de son plus haut historique. Pour certains observateurs, les marchés d'actions paraissent déconnectés de l'économie réelle, notamment aux États-Unis, avec des valorisations qui ne prennent pas en compte l'effondrement en cours et à venir des bénéfices des entreprises, sans parler d'indicateurs macroéconomiques très dégradés et du risque de faillites en série. Pour d’autres, le pire paraît passé au niveau macroéconomique. Le comportement des investisseurs demeure prudent et les valorisations sont soutenables dans un environnement de taux d'intérêt extrêmement bas.

Une liquidité abondante, une reprise vigoureuse avec la levée progressive des mesures de confinement et des plans de relance ambitieux devraient continuer de porter les indices dans les prochaines semaines, sans parler du rebond des cours du pétrole avec la perspective de nouveaux accords de réduction de la production. À moyen terme, les perspectives sont plus floues avec un pic à prévoir dans l'abondance de liquidités, des politiques budgétaires appelées à devenir plus restrictives et des tensions entre les États-Unis et la Chine qui resteront en toile de fond. Reste l’inconnue des suites de la décision du tribunal constitutionnel de Karlsruhe. Interrogée sur ce sujet, Christine Lagarde a juste indiqué en avoir pris note, tout en rappelant que l'action de la BCE tombe sous la juridiction de la Cour de Justice de l'Union européenne. Une manière d’envoyer gentiment promener les juges de la cour suprême allemande… Seul manque de tact au cours de cette première prestation réussie.

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