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Yves de Kerdrel
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Les cinq cents jours de Macron
par Yves de Kerdrel
Le Président de la République a raté son intervention de dimanche dernier, qui n’a pas suscité un regain de confiance auprès des Français. S’il n’a pas encore pris sa décision concernant le départ d’Édouard Philippe, il s’est convaincu qu’il devait concentrer plus de pouvoir. Tout cela afin de marquer enfin les cinq cents jours qui le séparent de la Présidentielle pour montrer que son mandat a été utile aux Français.
Une semaine exactement après une allocution télévisée solennelle – dont l’Élysée annonçait qu’elle serait déterminante – il n’en reste strictement rien. Bien sûr le Chef de l’État a été regardé par 25 millions de Français. Bien sûr la forme a été soignée. Bien sûr cela lui a permis de reprendre momentanément l’ascendant sur son Premier Ministre. Mais elle s’est limitée à un exercice d’autosatisfaction sur la gestion de la crise sanitaire, qui pourrait paraître déplacé eu égard au nombre de ratés qui ont émaillé cette séquence et à un second exercice d’autosatisfaction sur la manière dont le Pays a mis en place un plan de soutien à l’économie, afin d’éviter une trop forte récession. A cela s’est ajoutée un passage, annoncé de longue date par son entourage sur la nécessité d’amplifier la décentralisation, en partant du principe que "trop de décisions sont prises depuis Paris" (phrase que l’on retrouve au mot près dans le discours télévisé du Général de Gaulle du 25 avril 1969 juste avant le référendum, dont le score négatif l’a poussé à la démission).
Dès le lendemain, Emmanuel Macron recevait à l’Élysée Renaud Muselier, le président de l’Association Régions de France et François Bonneau, le vice-président en présence de Jacqueline Gourault – que l’on donne partante en cas de remaniement – afin de parler de la mise en œuvre de ce nouvel acte de décentralisation. En fait, en banquier d’affaires qu’il est resté, le Chef de l’État a proposé à ses interlocuteurs un "deal" en leur promettant de leur donner des moyens financiers supplémentaires, à la condition que cela ne se serve pas à une bataille régions contre état. D’où sa proposition de lier cette manne au report des élections régionales et départementales après la présidentielle de 2022. À peine sortis de l’Élysée les deux présidents de région ont rendu compte de cette proposition, par visioconférence à leurs pairs. En dehors de Valérie Pécresse, Laurent Wauquiez et Xavier Bertrand qui ont hurlé à la manipulation grossière des institutions, les autres présidents de région de droite comme de gauche n’ont vu, évidemment, que des avantages à conserver leur fauteuil dix-huit mois de plus que prévu.
L’Élysée joue aux dés avec les régionales
Une fuite de ce projet de report des élections régionales et départementales a tout de suite été organisée dans la presse. Ce qui a valu à Renaud Muselier un coup de téléphone musclé d’Alexis Köhler lui demandant de faire un démenti et de publier une tribune saluant l’action présidentielle. S’il n’a publié qu’un communiqué insignifiant saluant un calendrier rapide, une méthode claire et une relance efficace, il a, en revanche, donné à Libération une tribune louangeuse sur les projets girondistes du Chef de l’État. On se dirige donc clairement vers un coup de force institutionnel, jamais vu dans l’histoire de la cinquième république avec un report aussi long du verdict des électeurs. Ce qui témoigne de l’obsession du Chef de l’État à se représenter dans les meilleures conditions en 2022. Le problème, c’est qu’à cette date, la Macronie se sera totalement effilochée et ne disposera toujours pas du moindre élu à la tête d’une grande ville, d’un département ou d’une région. Ce qui peut être un point de faiblesse pour le candidat Macron.
S’agissant du remaniement gouvernemental tant attendu, les proches du Chef de l’État assurent qu’il n’a toujours pas pris de position définitive. Pour l’heure Édouard Philippe conserverait 33 % de chances de rester à Matignon. Mais Emmanuel Macron a été très frappé par le conseil que lui a donné Nicolas Sarkozy de changer de Premier Ministre avant les élections présidentielles. Ce que lui-même avait pensé faire avant d’y renoncer. L’autre conseil de l’ex-Président vise à nommer à Matignon Alexis Köhler, donc un simple collaborateur qui serait là pour tuer la fonction de Premier ministre. Il existerait là encore 33 % de chances pour que ce scénario aboutisse. Enfin, le Chef de l’État qui a martelé à plusieurs reprises qu’il voulait désormais une France sociale et solidaire conserve en mains la carte Le Drian. Il y a donc 33 % de chances de voir arriver à Matignon le Ministre des Affaires Étrangères, qui symbolise l’efficacité et l’autorité, deux valeurs qui ont fait défaut aux trois premières années du mandat d’Emmanuel Macron. Des contacts ont déjà eu lieu entre les deux hommes. Une discussion porterait sur la répartition des tâches, car le Chef de l’État tient à être aussi Chef du gouvernement. Le rôle de Jean-Yves Le Drian devrait donc être celui d’un "supplétif", qui abandonne tout le domaine interministériel à l’Élysée.
L’hypothèse Köhler à Matignon prend du poids
Tout cela dépendra en grande partie aussi du résultat du second tour des élections Municipales, où la droite risque de perdre quelques belles villes comme Marseille ou Toulouse, et où les écologistes pourraient bien enregistrer un raz de marée comme à Lille où la réélection de Martine Aubry n’est pas assurée, ou à Toulouse et même à Bordeaux en dépit de l’alliance Républicains-marcheurs. Le Premier Ministre, lui, a de bonnes chances de gagner son élection au Havre. Ce qui lui assurerait un lieu de repli. D’où il pourrait troubler le jeu de la présidentielle de 2022 à moins que l’Élysée détourne sur lui toutes les affaires judiciaires liées à la gestion de la crise sanitaire. À droite, Xavier Bertrand s’affiche désormais comme l’opposant numéro un à Emmanuel Macron. Avec un excellent bilan dans la Région Hauts de France et surtout une capacité à renouer avec l’électorat populaire au point de faire baisser le score du Rassemblement National. François Baroin qui avait assuré annoncer sa décision avant l’été, l’a désormais repoussé à l’automne, après la publication d’un livre programme auquel il met la dernière main. Aujourd’hui il semble ne plus faire de doute qu’il sera candidat au nom des Républicains, poussé par Nicolas Sarkozy et bénéficiant de l’appui du parti dirigé par son ami Christian Jacob. Mais comme il n’y aura pas de primaire, rien ne dit, qu’en fonction des sondages, le Maire de Troyes, sera candidat jusqu’au bout.
Après les municipales, Emmanuel Macron a d’ores et déjà fait savoir qu’il interviendrait à nouveau devant les Français, sous une forme qui reste à déterminer. Il s’agira, sans doute, d’un long discours programme résumant son calendrier pour les cinq cents jours qui le séparent de la présidentielle. Avec comme leitmotiv, "la France d’Après". Il reprendra, en matière écologique où son bilan est pour l’heure très maigre, des mesures de la convention citoyenne qui s’apprêtent à être rendues publiques. Il devrait annoncer le changement de calendrier électoral et préciser les modalités de ce nouvel acte de décentralisation. Il devrait également renouer avec quelques-unes de ses réformes mises entre parenthèses à cause du Covid, notamment l’assurance-chômage et la retraite à points (délestée des éléments budgétaires et paramétriques qui tenaient tant à Édouard Philippe). Le maintien d’une politique de l’offre et son refus d’augmenter les impôts, y compris, d’instaurer une contribution spéciale sur les plus riches, devraient être clairement rappelés à cette occasion. C’est ce qui justifie les rumeurs persistantes sur un prochain départ de l’Élysée de son conseiller spécial bénévole Philippe Grangeon, qui tentait de le faire infléchir à gauche (il est issu de la CFDT). Par ailleurs le Palais Présidentiel devrait connaître cet été un certain nombre de bouleversements avec le départ de l’Amiral Rogel, sans doute remplacé par le Vice-Amiral d’Escadre Pierre Vandier, ancien Pacha du Charles de Gaulle, ancien pilote de chasse et spécialiste de la dissuasion, et le départ de la secrétaire générale adjointe, Anne de Bayser, une proche d’Anne Hidalgo.
Des départs en nombre à l’Élysée
Au chapitre économique, la situation américaine commence à sortir de sa torpeur, mais les 45 millions d'Américains qui restent à l'écart du monde du travail tandis que la pandémie se poursuit justifient une amplification du soutien à la relance, a déclaré mercredi le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, devant des parlementaires américains. "À la Fed, nous devons garder le pied sur l'accélération jusqu'à ce que nous soyons sûrs d'avoir traversé cette crise et c'est bien notre intention et je pense que vous pourriez vous aussi en faire davantage", a-t-il déclaré devant la commission des Services financiers de la Chambre des représentants. Avant d’ajouter : "Ce serait un vrai sujet d'inquiétude si le Congrès faisait trop rapidement marche arrière sur le soutien qu'il apporte." Et puisque la sortie de la récession s'annonce longue, les taux d'intérêt resteront proches de zéro pour une période prolongée et la Fed continuera de racheter de la dette pour maintenir le plus bas possible le coût de l'emprunt à long terme. Mais la Fed ne peut pas être la seule à agir, a-t-il insisté, réclamant aux membres du Congrès de s'impliquer eux aussi. Évoquant les salariés privés d'emploi, notamment ceux des secteurs de la restauration et de l'hôtellerie, Jerome Powell a considéré qu'il valait mieux les aider à conserver leurs appartements et à payer leurs factures.
De ce côté-ci de l’Atlantique, l’économie française a connu une très nette reprise le mois dernier avec l’allègement progressif du confinement sur fond d’amélioration de la situation sanitaire mais elle devrait malgré tout se contracter de 17 % au deuxième trimestre, marqué par un mois et demi de quasi-paralysie de l’activité, selon une estimation publiée mercredi par l’Insee. Dans ses dernières prévisions, livrées fin mai, l’Insee tablait sur une chute un peu plus marquée du produit intérieur brut de la France pour le trimestre en cours, de 20 %, après une contraction de 5,3 % sur les trois premiers mois de l’année. Ce serait la plus forte récession depuis la création des comptes nationaux français en 1948, souligne l’institut.
Interrogations sur la consommation des ménages
Les différents dispositifs mis en place par le gouvernement pour soutenir entreprises et ménages (chômage partiel, fonds de solidarité, etc.) ont permis de placer l’économie française sous anesthésie tout en maintenant des conditions qui rendent un redémarrage possible. Ainsi, avec l’allègement du confinement lancé le 11 mai, l’activité économique a été inférieure de 22 % à son niveau normal le mois dernier, alors qu’elle avait été amputée de 29 % en avril. Cette perte d’activité par rapport à une situation normale devrait être contenue à 12 % en juin, estime l’Insee. Autre indicateur encourageant, le rebond de la consommation des ménages enregistré lors de la réouverture de nombreux commerces semble durable : alors qu’elle se situait à 31 % en deçà de la normale en avril, elle est revenue en mai à 7 % sous son niveau habituel et la perte de consommation par rapport à la normale devrait être limitée à 5 % en juin.
La reprise économique est donc très nette depuis la mi-mai, après un mois d’avril qui restera sans doute dans les annales comme l’un des pires mois qu’ait connu l’économie française en temps de paix, note l’Insee. Mais ce constat ne permet pas de prédire le moment où l’économie sera revenue à son niveau d’avant crise, observe l’institut. Au-delà d’une reprise qui sera forcément hétérogène dans des secteurs d’activité très diversement impactés, l’évaluation de l’impact des protocoles de sécurité sanitaire sur la productivité reste difficile et les interrogations persistent sur l’évolution à venir de la consommation des ménages, traditionnel moteur de l’économie française, dans un contexte d’accentuation des inquiétudes concernant le chômage et d’émergence de craintes sur la menace d’une deuxième vague épidémique dans certains pays, dont la Chine. La Banque de France avait estimé la semaine dernière que l’économie française ne retrouverait son niveau d’avant-crise qu’en 2022.
Les nouvelles fractures françaises
Reste le climat social et sociétal qui se dégrade très fortement en France comme on l’a vu avec le retour de la question raciale ou la manifestation curieusement violente des soignants mardi dernier. Au-delà des statistiques, la vie de millions de Français a basculé dans la peur, la précarité, et l’incapacité de se projeter dans l’avenir. C’est ce qu’expliquait très bien dans une tribune publiée par un quotidien vendredi matin, le banquier conseil Philippe Villin. Par ces mots toujours très directs. "La société française me paraît désormais au bord de la guerre civile et prête à exploser en trois au moins : la France des "traitements" qui n’a guère travaillé pendant la crise et a trop souvent vécu cette période comme des vacances, à l’exception bien sûr de personnels soignants ; la France des "salaires" où le meilleur a côtoyé le pire, parfois comparable au "retrait" de la France des "traitements" ; la France du "gagne-pain", totalement oubliée par Emmanuel Macron et Édouard Philippe et qui a vécu cette période en assistant souvent, confinée et dans l’effroi, à la destruction du fruit de sa vie de travail." Il faut craindre que les troubles de toute sorte qui commencent à agiter le pays - d’autant plus que personne n’incarne l’Autorité - s’amplifient pendant l’été et à la rentrée de septembre en prenant des formes violentes et inattendues, comme cela a été le cas avec les gilets jaunes.
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