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Yves de Kerdrel
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Macron et l’été meurtrier
par Yves de Kerdrel
Le Chef de l’État tiendra, mercredi, son dernier conseil des ministres avant de partir à Brégançon. Même si Jean Castex compte prendre peu de congés, le Chef de l’État devra éteindre de multiples incendies : les plans sociaux qui se multiplient, la violence qui s’intensifie contre les symboles de l’État, la désintégration du parti présidentiel, le juste ciblage du plan de relance, et la désespérance de la jeunesse.
Emmanuel Macron réunira, ce mercredi, le dernier conseil des ministres de l’année scolaire avant une rentrée à l’Élysée programmée le 24 août prochain. Avant cette trêve estivale, et comme il en a pris l’habitude, le Chef de l’État a invité mardi dernier tous ses ministres et leurs épouses à dîner à l’Élysée dans un cadre convivial. Les secrétaires d’État n’ayant pas été nommés à cette date, cette garden-party était plus réduite que les autres années. Le Président de la République venait de conclure l’accord historique sur le plan de relance européen d’un montant de 750 milliards composé à la fois de prêts et de subventions, après quatre jours d’un sommet difficile marqué par l’hostilité des pays frugaux : notamment les Pays-Bas, l’Autriche ou la Finlande. Interrogé pendant une demi-heure sur TF1 et LCI, il a comparé cette étape européenne à celle de la construction du marché commun ou de la monnaie unique.
Ce qui est sympathique mais sans doute exagéré. Bien sûr, il s’agit de la première démonstration de la solidarité européenne tant réclamée depuis la crise financière de 2008. Bien sûr les pays d’Europe du Sud, fortement marqués par la pandémie, vont toucher bien plus d’argent qu’ils devront en rembourser. Bien sûr, la Chancelière Merkel qui était, il y a quelques années l’une des plus farouches opposantes aux "eurobonds", a joué un rôle majeur dans cette première étape de la mutualisation de la dette des pays européens. Car il était important pour elle de débuter son mandat de présidente "tournante" de l’Union Européenne par un succès, alors qu’elle s’apprête à quitter la scène politique allemande. Mais, comme l’a très justement relevé Jacques Attali, cet accord cache un échec : celui de l’incapacité de l’Europe à trouver des ressources communes afin de rembourser ces 750 milliards d’euros. Ce sont donc principalement les États membres qui rembourseront cette somme au prorata de leur poids dans le budget européen.
La grogne des députés européens
Par ailleurs, de manière à aboutir à un résultat, les chefs d’État européens ont largement sacrifié le budget quinquennal de l’Union Européenne préparé par les équipes d’Ursula Von der Leyen en coupant dans les crédits destinés à la défense, dans ceux dédiés à la transition écologique ou à la recherche et dans ce que l’Union européenne a de plus populaire : le programme Erasmus. Si le couple Merkel-Macron a exulté après cet accord historique, il n’en a pas été de même des membres du Parlement européen qui doivent maintenant se prononcer sur un budget européen raboté de toutes parts. La grogne est forte et elle témoigne de la difficulté de l’Europe à avancer avec d’une part des décisions prises au plus haut sommet, et d’autre part une mise en œuvre opérée par des parlementaires qui voudraient être mieux considérés et bénéficier de davantage de pouvoir. Il reste que l’adage qui assure que l’Europe se fortifie au bord du tombeau a été une fois encore vérifié. Il s’agira maintenant de surveiller l’octroi des prêts aux pays les plus endettés. Un octroi sur lesquels les autres pays, d’un tempérament plus économe, peuvent avoir, le cas échéant, un droit de veto. Les bonnes intentions, c’est bien connu, et cela s’est souvent vérifié, peuvent souvent conduire à un enfer bureaucratique.
La longueur exceptionnelle de ce sommet européen et la volonté d’Emmanuel Macron de ne pas en brouiller le message ont amené le gouvernement à reporter l’annonce de la nomination des secrétaires d’État. À cela s’ajoutent plusieurs cas de personnalités qui ont été rejetés par la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique. Par ailleurs, Jean Castex, comme Emmanuel Macron souhaitent constituer des portefeuilles de secrétaires d’État adaptés à la situation post-covid. Il pourrait donc y avoir des maroquins créés de toutes pièces pour aider les ministres à gérer la situation post-Covid. Une situation qui reste sur la crête en raison des transhumances estivales. Trois départements, la Mayenne, le Finistère et la Gironde ont vu leur nombre de cas flamber au cours des derniers jours. Et le Conseil de défense qui s’est tenu vendredi, notamment sur ce sujet, s’attend à ce que des départements méridionaux subissent un regain de contamination. Au cours de ce même conseil il a été question de la situation au Mali, après la mort d’un soldat du régiment de hussards parachutistes de Tarbes. Il se pourrait que la doctrine militaire concernant l’opération Barkhane évolue aussi dans les mois qui viennent en fonction des recommandations du Général Lecointre. De manière que la France soit moins exposée à partir du début de l’année prochaine.
La bombe des plans sociaux
Dans sa valise pour le fort de Brégançon Emmanuel Macron a emporté de très nombreux dossiers, tant plusieurs de ses visiteurs du soir lui annoncent un été meurtrier. Si les premiers résultats semestriels publiés par des sociétés cotées ne sont pas catastrophiques, ils font tous apparaître des plans d’économie drastiques avec à la clé des suppressions d’emplois. Cette semaine, c’est Valeo qui a surpris par l’ampleur de son plan social, alors que l’entreprise appartient à un secteur largement soutenu par l’état. Du côté d’ADP, les négociations avec les organisations syndicales devraient démarrer à la fin de l’été de manière à déboucher sur un plan d’adaptation des effectifs. D’autant que le trafic aérien ne reprend que beaucoup plus lentement que prévu. Ceux qui sont à la campagne n’ont qu’à lever les yeux dans le ciel pour observer que les traînées blanches dans l’atmosphère sont très rares. On connaît déjà les chiffres de réduction d’effectifs annoncés par Airbus. Mais c’est compter sans les très nombreux sous-traitants, notamment en région Occitane.
Du côté des constructeurs automobiles, tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne, certains accusant plus de pertes que d’autres, alors que quelques-uns s’en sortent étonnamment bien. Parmi eux, la France, qui fut en juin le seul pays affichant un résultat positif, avec des ventes en hausse de 1,2 % par rapport à l’année dernière. Un très bon résultat au vu du contexte actuel qui s’explique par le plan de relance mis en place par le gouvernement il y a un peu plus d’un mois. Mais globalement, le marché européen a accusé une importante baisse au mois de juin, avec un recul de 22,3 % des immatriculations par rapport à l’an dernier. Certains pays affichent des résultats encore moins bons, avec des ventes en chute libre, tels que l’Allemagne, en recul de 32,3 %. Ce qui a des conséquences sur les équipementiers, notamment français, comme on l’a vu avec Valeo, et d’autres sous-traitants.
Les inconnues du plan de relance
La liste des plans sociaux n’en finit plus de s’allonger. Au total, ce sont 32 nouveaux plans de sauvegarde de l’emploi qui ont été enregistrés rien que pour la semaine dernière, selon le ministère du Travail, qui tient un décompte hebdomadaire des suppressions de postes envisagées dans le cadre de procédures de restructuration depuis la crise du coronavirus. Le nombre de PSE pour la semaine du 13 juillet est près de trois fois supérieur à l’an dernier pour la même période. Et pourtant, la période estivale provoque un ralentissement : la semaine précédente, ce sont 50 PSE qui étaient enregistrés par la Dares. Le cumul du nombre de PSE s’élève à 275 pour la période du 1er mars (le mois du confinement lié au Covid-19) au 19 juillet. C’est davantage, en nombre, que les PSE déclarés l’an dernier à la même époque. Mais ils sont surtout de plus grande ampleur : 43 343 emplois seront, au total, supprimés, soit plus du double que l’an dernier (16 514). Et cela ne compte pas les 2 023 "petits" plans de licenciements collectifs lancés depuis début mars (il s’agit pour la plupart de plans de licenciements économiques de 2 à 9 salariés). La Dares précise que les secteurs les plus concernés sont ceux du commerce et de la réparation d’automobile (28 %), suivi de l’hébergement et de la restauration (15 %).
Bien sûr les vacances, pour ceux qui ont encore les moyens financiers d’en prendre après le contrecoup du chômage partiel, vont jouer le rôle d’anesthésiant dans un premier temps. Mais comment ne pas redouter une rentrée sociale très agitée ? Les experts redoutent même un débordement des corps intermédiaires, donc des syndicats, par de multiples révoltes sociales infiltrées par les mouvements extrémistes qui pourraient faire passer les gilets jaunes pour de sympathiques fêtards. Des révoltes qui vont, de surcroît, intégrer la timidité de l’état face aux faits de violence qui se sont multipliés ces dernières semaines. Et le problème de Gérald Darmanin, qui s’attache à faire de nombreux déplacements, c’est qu’il n’a rien à annoncer de manière à calmer le jeu et à restaurer l’autorité de l’État. Sans compter les appels à la démission qui montent de tous côtés contre le Ministre de l’Intérieur. Ce qui pourrait affaiblir cet Acte III du quinquennat. Autre menace de cet été qui pourrait être meurtrier pour la popularité du gouvernement, c’est le retard pris par le plan de relance de 100 milliards qui ne sera annoncé que le 21 août alors que tous nos voisins ont déjà mis des milliards d’euros sur la table. Si une seconde vague de l’épidémie affecte le Pays à l’automne, comme cela a été envisagé lors du conseil de défense de vendredi, obligeant à des reconfinements partiels, alors le timing de ce plan de relance pourrait être désastreux. Enfin il faudra surveiller l’efficacité du plan jeunes dévoilé cette semaine par Jean Castex qui renoue, hélas, avec ce sous-prolétariat des "emplois aidés" qu’Emmanuel Macron avait pourtant eu la bonne idée de supprimer, tout en offrant des aides à l’embauche beaucoup moins généreuses que prévu initialement.
Un nouvel agenda international
Sur le plan international, Emmanuel Macron va suivre attentivement les déboires de Donald Trump, dont les sondages s’effondrent face au palot Joe Biden, alors que la présidentielle américaine pourrait rebattre bien des cartes. D’autant qu’elle se tiendra quelques jours avant le sommet du G 20 qui doit toujours avoir lieu du 21 au 22 novembre dans la ville de Riyad, en Arabie saoudite. De manière à faire oublier les résultats catastrophiques des États-Unis dans la lutte contre l’épidémie, Donald Trump a remis au goût du jour la guerre commerciale avec la Chine. D’autant plus que celle-ci est montrée du doigt aux États-Unis pour être à l’origine de l’épidémie. Mais pour l’heure cela passe au deuxième voire au troisième plan des préoccupations des Américains après la pandémie et le chômage qui remonte. À tel point qu’au mois de juin, un ménage américain sur six n’a pas pu payer son loyer. Une statistique que l’on n’avait pas vue de manière aussi importante, y compris pendant la crise financière et immobilière des subprimes.
Avec le départ de l’Élysée de l’Amiral Bernard Rogel, qui jouait un rôle important auprès d’Emmanuel Macron en matière de géopolitique, le Chef de l’État français va reprendre quelques grands dossiers internationaux. Notamment celui des relations avec la Russie, qui ont à peine bougé depuis la visite de Vladimir Poutine à Brégançon à la fin août 2019. Celui du dossier iranien auquel Jean-Yves Le Drian attache beaucoup d’importance. Or le pays des ayatollahs a été fortement affaibli par la pandémie importée par les ingénieurs nucléaires iraniens. C’est donc le bon moment pour tendre la main aux perses avec l’appui de la Russie. Enfin il devrait profiter de sa villégiature méditerranéenne pour recevoir plusieurs chefs d’État du Maghreb et surveiller le dossier algérien à l’heure où notre ambassadeur sur place, Xavier Driencourt, quitte ce poste si important. Tout cela ne devrait pas empêcher Emmanuel Macron de lire le livre de Nicolas Sarkozy qui est sorti vendredi en librairie (avec un tirage exceptionnel de 250 000 exemplaires d'emblée) et qui raconte les deux premières années de son quinquennat. Il se pourrait même que les deux présidents, voisins d’un jet de pierres, se rendent visite. Il a également prévu de relire son livre fétiche, La Montagne magique de Thomas Mann, et le dernier livre de Jacques Attali sur "l’économie de la vie" écrit pendant le confinement. Un vaste programme pour préparer une fin d’année difficile et agitée sur le plan national et sans doute pleine de surprises sur le plan international.
P.-S. : Comme chaque année, cet éditorial dominical prend quelques jours de repos sur le Plateau de Millevaches, en Corrèze. Je serai heureux de vous retrouver le dimanche 30 août prochain. En attendant WanSquare continuera de vous informer pendant tout l’été sur les tendances majeures de l’économie internationale et les "signaux faibles" du monde des affaires. Merci de votre confiance et surtout prenez bien soin de vous.
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