éditorial / Yves de Kerdrel
éditorial
Yves de Kerdrel
éditorial
Macron seul, tout seul !
par Yves de Kerdrel
Le Chef de l’État a choisi de gouverner seul après avoir nommé un Premier Ministre transparent qui s’est laissé imposer son directeur de cabinet et son chef de cabinet. La composition du nouveau gouvernement a été entièrement faite depuis l’Élysée. Et le Président de la République travaille à son interview du 14 juillet, au cours de laquelle il devrait annoncer le programme de la fin de mandat… mais aussi esquisser son programme pour la présidentielle de 2022.
L’avantage d’avoir un Président de la République qui cumule la fonction de Premier Ministre et qui a auparavant nommé un de ses plus proches comme directeur de cabinet de Matignon, c’est que la composition du nouveau gouvernement a été connue à l’heure dite. Elle était annoncée lundi dernier à 19 h 00. C’est à cette heure précise qu’Alexis Köhler est apparu sur le perron de l’Élysée afin d’égrener les noms des ministres et les portefeuilles dont ils ont la charge. Exit donc Christophe Castaner, Nicole Belloubet et une Muriel Pénicaud qui n’était pourtant pas un boulet pour le Gouvernement à la différence des deux autres. Et deux noms sont venus amuser la galerie. Ceux de Roselyne Bachelot (73 ans) à la Culture, après avoir déclaré en 2012 qu’elle quittait à jamais la politique et d’Éric Dupont-Moretti comme garde des Sceaux, après avoir affirmé sur LCI que jamais il n’accepterait d’être ministre de la justice.
Le plus important c’est le grand pôle économique consacré à la relance confié à Bruno Le Maire, comme il le souhaitait et qui sera en lien direct avec Alexis Köhler pour la gestion au quotidien des dossiers, et notamment des plans sociaux qui vont être annoncés tout au long de l’été ainsi qu’à la rentrée. En revanche, le budget (aujourd’hui appelé ministère des Comptes publics) n’a plus aucune importance au sein du gouvernement. Pour preuve il a été confié au très fade et inconnu Olivier Dussopt. On est loin de l’époque où les ministres supposés se battaient pour ce poste essentiel, puisqu’il permettait chaque année d’établir un rapport de force avec tous les autres membres de l’équipe gouvernementale, lors des arbitrages budgétaires. Le comble, c’est que c’est au moment où le déficit budgétaire atteint le niveau historique de 250 milliards d’euros, voire peut-être 300 milliards en septembre prochain, que l’on confie ce ministère et toute son administration à un politique dépourvu de compétence et de charisme.
Une curieuse priorité donnée à la réforme des retraites
On ne peut pas dire que la première semaine de Jean Castex reste dans l’Histoire de France. Avec il y a huit jours le choix curieux d’aller visiter une usine vide à Corbeil entouré du Préfet et du Maire. Tout cela pour affirmer qu’il fallait reconstituer la base industrielle de la France. Peut-être a-t-on oublié de lui souffler que les services représentent désormais près de 75 % de la richesse nationale du Pays ? Et à plusieurs reprises il a affirmé, notamment lors du premier conseil des ministres, que sa priorité était de remettre sur l’ouvrage la réforme des retraites et notamment son caractère budgétaire. Alors même que samedi dernier lors des rencontres organisées par le Cercle des Économistes Laurent Berger, le leader de la CFDT et Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Medef avaient déclaré, de concert, que la seule priorité c’était le redémarrage de l’économie et son corollaire l’emploi des 700 000 jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Ces propos ont été tenus à nouveau jeudi à Matignon lors d’un premier rendez-vous social, par la totalité des intervenants. Mais Jean Castex ne semble pas vouloir dévier de l’interview donnée par Emmanuel Macron à la presse régionale - d'ailleurs en a-t-il seulement les moyens ? - dans laquelle il affirmait que cette réforme ne pouvait être éludée car elle est le marqueur de son quinquennat. Nicolas Revel n’a pas ouvert la bouche pendant cette première réunion, ni une jeune femme, Florence Sautejeau, jusqu’ici Directrice générale déléguée de la FNTP, et chargée de la direction des affaires sociales. Il faut dire que tous les intervenants ont trouvé Jean Castex bavard, et aimant s’écouter parler. Comme s’il était encore surpris d’être à ce poste.
Le pôle social du gouvernement est à Matignon
Une chose est claire dans les équilibres de ce nouveau gouvernement Macron-Castex, c’est qu’il y a deux pôles importants. Le premier est justement ce pôle social qui est installé à Matignon, et non Rue de Grenelle, au Ministère du Travail. Jean Castex entend être un expert du social et des discussions avec les partenaires sociaux. Nicolas Revel, son directeur de cabinet, qui a été patron de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie pendant six ans, l’est aussi. À cela s’ajoute l’incontournable, Pierre-André Imbert, 49 ans, qui est le conseiller social du Chef de l’État mais qui dispose aussi d’un bureau à Matignon. Personnage imperceptible qui a commencé à Attac comme fervent opposant de l’économie de marché, avant de travailler avec Raymond Soubie, puis d’écrire la fameuse loi Travail de Manuel Valls, il cherche désormais à incarner une gauche sociale libérale.
Le second pôle est celui dirigé par Bruno Le Maire qui porte sur l’économie et la relance. Il est doté du fameux Olivier Dussopt comme ministre délégué, d’Agnès Pannier-Runacher, pour ce qui concerne l’industrie – même si sa seule expérience en la matière est d’avoir été administrateur et présidente du comité d’audit du groupe Bourbon, aujourd’hui en faillite – et d’Alain Griset, l’ancien patron des artisans, ancien chauffeur des taxis, qui sera chargé de cajoler les PME. On aurait pu s’attendre à plus musclé du côté de Bercy. Car le redémarrage de l’économie française est le seul sujet qui vaille aujourd’hui comme l’a redit cette semaine François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France. Or il y a un énorme problème de confiance avec 100 milliards d’euros d’épargne forcée accumulée sur les comptes des ménages. Parce qu’ils n’ont pas eu la possibilité de consommer pendant le confinement. Parce que certains se retrouvent au chômage. Parce que d’autres craignent de finir à Pôle Emploi. Et surtout parce que le virus du Covid-19 revient doucement à bas bruit, un peu partout en Europe et en France.
Macron va tenter de dessiner la "France d’Après"
La semaine à venir va être marquée par la fête nationale du 14 juillet, dépourvue de défilé militaire, au grand dam des militaires. C’est la première fois que cela arrive hors temps de guerre. La place d’honneur est réservée aux soignants. La fête nationale se tiendra donc sur toute la Place de la Concorde avec différents tableaux mettant en scène les différentes professions qui ont mené le combat contre le Covid-19. Après quoi, le Chef de l’État a prévu de donner une interview à Léa Salamé et à Gilles Bouleau, renouant avec la tradition d’avant 2017 qu’il considérait appartenir à l’ancien monde. Le Chef de l’État a prévu de préparer pendant ce week-end cette intervention durant laquelle il va essayer de dessiner ce que devrait être selon lui la France d’Après. C’est-à-dire plus sociale, plus solidaire, plus souveraine, plus ancrée dans l’Europe. Tout cela a déjà été dit par lui à la mi-juin. Mais l’exercice le plus difficile va consister à enjamber cette fin de quinquennat, donc les 500 jours qui nous séparent de la campagne présidentielle, que le Chef de l’État prépare d’ores et déjà de manière quotidienne.
Il va donc essayer de se situer dans la perspective de l’après 2022. C’est la raison pour laquelle il a arrêté cette semaine le choix de la flèche de Notre-Dame dont la reconstruction n’est prévue qu’en 2024. Son but est naturellement d’éviter le retour d’un candidat de droite sociale. La semaine dernière nous expliquions que toute son action récente était dirigée contre Xavier Bertrand qui se définit comme son principal opposant. Maintenant que la candidature de François Baroin n’est plus un secret – même si elle devrait être dévoilée en septembre ou octobre prochains et accompagnée de la publication d’un livre – Emmanuel Macron veut capter toute cette clientèle électorale de la droite sociale et libérale qui pèse actuellement 25 % dans les sondages. Car il sait que le second tour contre Marine Le Pen pourrait être très difficile. Surtout si des troubles sociaux agitent le pays au cours des semaines qui viennent. Par ailleurs il y a un autre front qui est en train de s’ouvrir, c’est celui d’une alliance entre Anne Hidalgo et Yannick Jadot. Les deux réunis peuvent également peser 25 % à l’issue d’un premier tour. Or le gouvernement Castex laisse bien peu de place à l’écologie en la personne de Barbara Pompili, qui n’a pas grande crédibilité dans son camp.
Le Grand Argentier, seul préoccupé par la dette
Au chapitre économique, il convient de noter l’appel de François Villeroy de Galhau, le Gouverneur de la Banque de France à rebâtir la confiance dans l'économie d'après-crise en réduisant les dépenses plutôt que par de nouvelles baisses d'impôts, tout en contrôlant le niveau de la dette publique. Dans sa lettre annuelle au président de la République, Emmanuel Macron, le gouverneur de la banque centrale observe que les ménages français ont accumulé 100 milliards d'euros d'épargne supplémentaire - 4 % du PIB - pendant les deux mois de confinement au printemps, faute de pouvoir consommer dans les magasins ou les restaurants. Mais pour que cet argent se diffuse dans l'économie et contribue au redressement, François Villeroy de Galhau juge que les ménages ont besoin de visibilité sur les impôts. Il pourrait s'agir d'une garantie de stabilité fiscale sur plusieurs années : la France n'a par ailleurs pas les moyens de financer de nouvelles baisses d'impôts, après celles initiées ces dernières années.
Le ministre de l'Économie et des Finances Bruno Le Maire a indiqué que le plan de relance qui sera présenté à la fin de l'été comprendrait la baisse de toute une série de taxes payées par les entreprises en supplément de l'impôt sur les bénéfices.
Alors que la crise du coronavirus devrait faire grimper cette année la dette publique en France à 120 % du produit intérieur brut, contre 100 % initialement, le gouverneur de la Banque de France, par ailleurs membre du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, a déclaré que le maintien des dépenses publiques à un niveau stable était indispensable pour ramener la dette à ses niveaux d'avant-crise. C'est sur notre niveau de dette que se jouera in fine le statut de la France en Europe, poursuit-il dans sa lettre. La sagesse collective recommande donc de ne pas dépasser les 120 %. À défaut, à mesure que notre dette progresserait plus vite que celle de l'Allemagne, la confiance des investisseurs diminuerait, et la France "glisserait" davantage vers le sud de l'Europe affirme avec crainte le grand argentier du Pays.
La BCE est prête à innover davantage
La France pourrait retrouver au début 2022 son niveau d'activité antérieur à la crise sanitaire, a également estimé le gouverneur François Villeroy de Galhau. La crise actuelle est "peut-être un peu moins sévère que nous le redoutions il y a quelques semaines, parce que la reprise semble plus rapide", a déclaré le Gouverneur de la Banque de France sur France Inter. "Nous sommes à fin juin à 9 % de perte d'activité" soit le niveau "où nous pensions être au mois de septembre", a-t-il expliqué. "Du coup nous pourrions retrouver le niveau d'activité préchoc, pré-Covid, plutôt début 2022 alors que nous pensions [précédemment, N.D.L.R.] à mi-2022", a développé François Villeroy de Galhau. Le gouverneur a néanmoins souligné que beaucoup d'incertitudes, notamment d'ordre sanitaire, entouraient encore le profil précis de la reprise économique.
Interrogé sur la possibilité d'annuler les dettes souveraines, François Villeroy de Galhau s'est prononcé contre cette mesure. "Nous n'avons pas le droit, nous Banque centrale européenne ou Banque de France, d'annuler les dettes que nous détenons", a-t-il indiqué. Le gouverneur de la Banque de France a néanmoins ajouté qu'il fallait "peut-être" cantonner la "dette héritée" du Covid-19. Enfin, il a déclaré que la Banque centrale européenne est prête à innover davantage avec ses outils de politique monétaire si nécessaire. Une phrase importante de la part d’un membre du conseil des gouverneurs de l'institution. "Pour remplir durablement son mandat de stabilité des prix, l'Eurosystème maintiendra aussi longtemps que nécessaire des taux d'intérêt très favorables et des liquidités très abondantes", note le gouverneur de la Banque de France dans sa lettre annuelle aux présidents de la République, du Sénat et de l'Assemblée nationale, publiée jeudi. "Et il reste prêt à être aussi innovant que requis sur ses instruments", ajoute-t-il.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
de la semaine
Chronique / Amélie Blanckaert
Chronique / Les entreprises, des citoyens engagés ?
04/07/2020 - 09:30
Chronique /
Chronique / Et si les militaires prenaient le pouvoir aux États-Unis ?
20/06/2020 - 09:30

