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Yves de Kerdrel
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Castex pressé par le temps
par Yves de Kerdrel
Le nouveau Chef du Gouvernement n’a pas ménagé sa peine depuis deux semaines afin d’imprimer sa marque et de montrer sa différence tant avec son prédécesseur qu’avec le Président de la République. Dans son discours de politique générale, il a esquissé un plan d’action large avec de nombreuses priorités. Mais il a moins de 600 jours pour les mettre en œuvre dans une France toujours en proie au défi du virus.
Après un mois de juin très curieux où l’Élysée et Matignon se regardaient en chiens de faïence, où les principaux chantiers voulus par Édouard Philippe étaient tous à l’arrêt et où la France attendait le second tour des élections municipales, tout en sachant que l’abstention serait forte, on a le sentiment depuis le 14 juillet que le Pays se remet en marche. Juste après le pseudo-défilé militaire qui a remplacé, crise sanitaire oblige, le traditionnel défilé de la fête nationale, Emmanuel Macron s’est donc livré aux jeux des questions-réponses pendant une heure face à Gilles Bouleau et Léa Salamé. Deux interviewers assez peu curieux et pugnaces qui n’ont, à aucun moment interrogé le Chef de l’État sur la faillite de l’autorité, la montée de l’insécurité, et les grands défis internationaux avec notamment la question de la Turquie qui s’en est prise à une frégate française, sans que l’OTAN réagisse.
Au cours de ce long bavardage, au cours duquel le Président de la République a affiché une réelle décontraction, il a donc dessiné son "nouveau chemin" pour les 600 jours à venir. Un chemin différent pour un cap qui reste le même : c’est-à-dire mener une politique libérale, une politique de l’offre, sans hausse de la fiscalité et tenter de réparer un Pays abîmé par la crise sanitaire qu’il vient de subir et par la crise économique qui en découle. La principale annonce faite par Emmanuel Macron, coupant ainsi l’herbe sous le pied de son Premier Ministre, a porté sur un plan de relance de 100 milliards d’euros qui sera mis en œuvre en septembre. Par ailleurs on a pu comprendre, qu’en dehors d’une nouvelle tentative de remettre en selle la réforme des retraites – pourtant considérée comme non prioritaire par le patronat et les syndicats – le Chef de l’État avait mis un coup d’arrêt à sa volonté de "transformer" le pays comme il le disait il y a encore trois ans. De manière à éviter de faire ressortir de nouvelles fractures sociales juste avant les scrutins de 2021 et 2022.
En attendant le retour du Plan
Emmanuel Macron a donc remplacé son ambition transformatrice, pourtant inscrite dans son programme présidentiel et dans son livre titré "Révolution" par un éloge du "Temps Long". Ce qui est sympathique et sonne bien aux oreilles des Français, auxquels cela peut rappeler le septennat interrompu de Georges Pompidou. Et ce qui a permis d’annoncer le rétablissement d’un Commissariat Général au Plan, abandonné depuis le passage de Dominique de Villepin à Matignon. Une structure, que le Général de Gaulle définissait comme une "ardente obligation" et qui était à la fois un espace de réflexion sur le temps long et un lieu de partage des objectifs de transformation du Pays avec les partenaires sociaux et tous les corps intermédiaires. De manière à calmer un François Bayrou qui estime que le Modem a été mal traité à l’occasion du récent remaniement ministériel, ce poste a été proposé au Maire de Pau, en dépit de sa mise en examen pour une affaire d’emplois fictifs au sein de son parti. Mais celui qui a permis à Emmanuel Macron de récupérer les voix du centre en 2017, ne veut dépendre que de son allié et non du Premier Ministre, comme c’est pourtant la tradition, et pour lequel il ne cache pas son mépris.
Cette nomination devrait intervenir, a priori, en tout début de la semaine qui commence. De même que celle des secrétaires d’État, dont la liste n’a pas encore été rendue publique. En attendant la République a connu un bouleversement majeur avec la décapitation du Secrétaire Général du Gouvernement, Marc Guillaume, l’un des meilleurs juristes du pays, ex-secrétaire général du Conseil constitutionnel. C’est Jean Castex, son camarade de promotion de l’ENA qui a demandé et obtenu sa tête, expliquant au Président de la République que si "l’état profond" bloquait tant de réformes en France, c’était notamment en raison du poids de ce "Premier Ministre bis". Marc Guillaume va donc rejoindre le Conseil d’État dont il vise désormais la vice-présidence, assurée par Bruno Lasserre. Et comme le veut la tradition, c’est une conseillère d’état, Claire Landais, à la tête du très puissant Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale, qui a été nommée au poste de Secrétaire Générale du Gouvernement. Un rôle clé de rouage entre Matignon et l’Élysée et en interministériel.
Castex joue la France du "bon sens" contre celle des élites
Mais le fait le plus important de ces derniers jours a été, sans nul doute, la déclaration de politique générale du nouveau Premier Ministre, à la tribune de l’Assemblée Nationale. Le microcosme politique a pu découvrir derrière l’accent du sud-ouest de cet élu local, sa vision du Pays et de sa fonction de Chef du Gouvernement. Il est naturellement revenu sur le plan de relance de 100 milliards d’euros. La plus grosse part ira à l’industrie, sans doute 40 milliards d’euros, avec une baisse des taxes à la production de 10 milliards d’euros dès cette année, dans le cadre du pacte productif que prépare Bruno Le Maire. Avec, par ailleurs 20 milliards pour la transition écologique, 20 milliards pour le volet compétences qui comprendra le soutien à l’emploi et notamment les aides à l’emploi des jeunes, et 20 milliards pour la solidarité (y compris les 6 milliards d’euros annoncés en dépenses hospitalières non salariales) après la conclusion du Ségur de la Santé.
Mais il a eu surtout un discours fort sur l’importance des Territoires, sur la France du "bon sens" (autrement dit : versus l’élite parisienne) et sur la nécessité de recréer la République à partir de tous ces petits bouts du pays délaissés depuis plusieurs années à la faveur des Métropoles. Ce qui a fait apparaître une fracture importante à l’occasion de la crise des Gilets Jaunes. À la différence du Chef de l’État dont c’était pourtant le rôle en tant que gardien des institutions, c’est donc Jean Castex qui a insisté sur la nécessité de renforcer les ministères régaliens, et l’autorité de l’Etat, partout où elle est battue en brèche et mise en cause par les "séparatismes". À noter que ce mot utilisé une première fois par le Président de la République est désormais entré dans le langage courant de la politique française. Enfin, toujours dans le but de reconstruire une République apaisée, Jean Castex a réuni dès vendredi l’ensemble des partenaires sociaux afin de construire avec eux un agenda des priorités à régler. Tous en sont sortis très satisfaits. Ce lundi, ces mêmes partenaires sociaux seront reçus au Ministère du Travail par Élizabeth Borne. De manière à montrer qu’il n’y a pas de temps à perdre.
Macron parie sur une candidature Baroin
Si Jean Castex a obtenu la confiance du Parlement avec 345 voix - ce qui est inférieur aux deux scores effectués par Édouard Philippe, au cours des trois années précédentes - les défections sont venues des marcheurs, et notamment de ceux qui ont récemment fait sécession. Le parti présidentiel n’est pas à l’aise avec ce Premier Ministre "gaulliste social" qui a travaillé aux côtés de Nicolas Sarkozy et qui ne correspond pas à la sociologie des sympathisants de La République en Marche. Son discours, son vocabulaire, son phrasé, correspondent parfaitement à une personnalité de droite. Et l’on mesure de plus en plus l’embarras des Républicains face à ce nouveau locataire de Matignon. Le président du groupe, Damien Abad a préféré se livrer à une critique de l’interview présidentielle qu’à démonter la déclaration de politique générale. Le Président du parti, Christian Jacob est aux abonnés absents. Et Xavier Bertrand, qui a eu Jean Castex comme collaborateur, ne cible que le Chef de l’État qu’il espère affronter lors de la présidentielle de 2022.
À l’Élysée, où une grande partie des conseillers techniques ont abandonné leur bureau pour rejoindre le cabinet de Jean Castex, la priorité c’est désormais l’élection présidentielle. Selon nos informations en provenance du Château, le Chef de l’État ne croit pas à une percée des verts et à une alliance avec Anne Hidalgo dans le cadre d’un programme gauche-écolo. Il redoute davantage la candidature de Xavier Bertrand et compte bien sur la mise en orbite de François Baroin qui sortira son livre programme le 23 septembre prochain aux Éditions de l’Observatoire. Mais tout cela, c’est sans compter le rôle que pourrait jouer Édouard Philippe lors de ce scrutin. Cela dépendra de la vitesse avec laquelle la Cour de Justice de la République traitera les plaintes déposées contre lui, Olivier Véran et Agnès Buzyn. Édouard Philippe peut aussi favoriser une candidature de François Baroin qu’il a reçu à déjeuner à Matignon peut de temps avant de quitter son poste de Premier Ministre. Avec son capital de popularité, qui ne peut que s’accroître, au rythme des "cartes postales" qu’il ne manquera pas d’envoyer au cours des semaines qui viennent le Maire du Havre peut être "un faiseur de roi" en 2022.
Christine Lagarde dans l’expectative
À la veille d’un sommet européen décisif sur le plan de relance, la Banque centrale européenne a maintenu jeudi sa politique monétaire inchangée, marquant une pause après avoir pris ces quatre derniers mois une série de mesures sans précédent pour soutenir l'économie de la zone euro, confrontée à une profonde récession en raison de la pandémie liée au coronavirus. L'institution de Francfort a réaffirmé qu'elle se tenait prête à ajuster tous ses instruments si besoin et qu'elle prolongerait ses rachats mensuels d'actifs aussi longtemps que nécessaire. Le montant du "Programme d'achats d'urgence pandémique" (PEPP) lancé en mars reste ainsi de 1 350 milliards d'euros. Ce nouveau plan d'achat de dettes sur les marchés visant à faire baisser les coûts de financement des États, des entreprises et des ménages sera maintenu jusqu'en juin 2021 au moins. Sans surprise, le taux de dépôt reste fixé à -0,5 %, le taux de refinancement à zéro et le taux de la facilité de prêt marginal à 0,25 %.
Les perspectives pour l'économie de la zone euro demeurent très incertaines, a déclaré la présidente de la BCE, Christine Lagarde, lors de la conférence de presse qui suit traditionnellement le communiqué de politique monétaire. L'activité dans l'union monétaire devrait rebondir au troisième trimestre mais des interrogations demeurent sur la rapidité et l'ampleur de la reprise, a-t-elle ajouté. La BCE a ralenti ses achats dans le cadre du PEPP en raison d'une plus grande stabilité sur les marchés financiers, a-t-elle dit. Les intervenants de marché s'y attendaient et anticipaient largement une pause dans l'action de l'institut d'émission, ce qui explique que les annonces de la BCE aient provoqué peu de mouvements sur les rendements obligataires, les devises et les indices boursiers.
Tensions au sommet européen
Samedi soir, après une première journée tendue, les dirigeants de l'Union européenne, réunis à Bruxelles pour une deuxième journée, se rapprochaient d'un accord sur un plan de relance de 750 milliards d'euros après que le gouvernement néerlandais eut indiqué qu'il ne faisait plus obstacle. Une nouvelle proposition dévoilée samedi, qui garderait la taille globale du fonds identique mais réduirait le montant distribué sous forme de subventions de 50 milliards d'euros, a été un grand pas dans la bonne direction. Le nouveau plan prévoit que 450 milliards d'euros seront versés sous forme de subventions. Les discussions ont progressé après que la première journée du sommet se soit terminée dans l'acrimonie, laissant en suspens le plan européen pour aider ses économies à se remettre de la crise du coronavirus. L'enjeu n'est pas seulement le montant des fonds qui seront accordés aux pays, mais aussi la capacité de l'Union Européenne dans son ensemble à offrir une solidarité significative à ses 27 membres et à faire avancer une intégration financière sans précédent. Le président du Conseil, Charles Michel, qui préside les réunions, a déclaré aux dirigeants qu'ils ne seront pas autorisés à quitter le bâtiment sans un accord.
La plupart des dirigeants cherchent une réponse décisive de l'Union, avec plus de 100 000 Européens morts à cause de l’épidémie de Covid-19 et avec leurs économies mises à plat par les mesures de confinement. Pourtant, assis ensemble dans la capitale belge pour la première fois depuis cinq mois, ils ont passé une grande partie du vendredi à répéter leurs positions de départ et à se chamailler à propos d'une demande néerlandaise visant à mettre en place un mécanisme qui permettrait aux États membres de retarder le versement des fonds. En réponse aux demandes néerlandaises, le nouveau plan inclurait un "super frein d'urgence" qui permettrait à un seul État membre de retarder un décaissement s'il lui paraissait que les fonds européens seraient utilisés de manière appropriée. Les gouvernements auraient trois jours à compter de l'approbation d'un paiement par la Commission pour faire part de leurs objections, puis la question devrait être traitée par les dirigeants de l'Union ou les ministres des finances. Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte a insisté sur le fait qu'il ne permettra pas de verser des aides aux pays du Sud les plus touchés par le virus sans avoir la garantie que l'argent ira, comme prévu, à des projets qui amélioreront leur économie. D'autres pays craignent que trop de contraintes ne rendent le fonds inapplicable et n'accumulent des problèmes politiques pour l'avenir. La Finlande est opposée à l'octroi effectif d'un tel droit de veto aux différents pays. En attendant, l'Autriche, la Finlande et d'autres pays veulent encore réduire le volume des subventions à nettement moins de 400 milliards d'euros. L'ensemble du paquet discuté par les dirigeants européens représente environ 1 800 milliards d'euros. Un peu plus de 1 000 milliards d'euros seront distribués sous forme de subventions provenant du budget ordinaire de l'Union, auxquels s'ajouteront 750 milliards d'euros provenant du plan de relance d'urgence.
P.S. : WanSquare et la Lettre de l'Expansion ont rassemblé dans un seul fascicule les réflexions de 25 des plus grands patrons français, d'économistes ou de consultants sur la manière dont ils conçoivent " le Monde d'Après " qui nous attend après la pandémie qui a frappé la planète et la crise économique qu'elle a entraînée. Un ouvrage à lire, à relire, à conserver et à commander sur notre site : https://www.wansquare.com/nos-offres
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