Politique économique / liban / crise financière / Défaut / Banques
Politique économique
liban / crise financière / Défaut / Banques
La descente aux enfers du Liban
Les malheurs s'accumulent au pays du cèdre : lundi en fin de journée, un entrepôt du port de Beyrouth explose à deux reprises, provoquant plus de cent morts et la destruction d'une bonne partie de la ville - 350.000 habitants ayant perdu leur logement dans l'accident. Un drame humain dont le pays se serait bien passé, lui qui connaît depuis plus d'un an une grave crise économique et financière. Le 7 mars dernier, le Liban a annoncé faire défaut sur une échéance de sa dette en devises de 1,2 milliard de dollars, détenue principalement par les banques libanaises, mais également, à un niveau significatif (supérieur à 25 %) par certains fonds spéculatifs. C'est la première fois que le pays fait défaut. Comment en est-il arrivé là ?
"L'économie libanaise est une économie structurellement déficitaire, à plusieurs niveaux. On a à la fois une base productive faible, donc un recours nécessaire aux importations d'une manière très importante, et des recettes budgétaires qui sont aussi limitées et donc les déficits budgétaires s'accumulent", explique Pascal Devaux, économiste chez BNP Paribas. "On a, à cause de cela, deux déficits. Un déficit courant, donc les comptes extérieurs, et un déficit budgétaire qui doivent être financés et qui créent de la dette. Actuellement la dette équivaut à environ 150% du PIB. C’est un des plus hauts niveaux parmi les pays émergents", poursuit l'économiste. Les agences de notation ont d'ailleurs dégradé la note du pays à plusieurs reprises entre novembre 2019 et mars dernier, pour finalement classer les obligations de court terme du Liban en catégorie SD soit selective default.
Jusqu'à l'an dernier pourtant, le pays disposait d'un moyen de financement de sa lourde dette : les dépôts bancaires des non-résidents, essentiellement de la diaspora. Rappelons que le Liban compte 6 millions d'habitants au sein de ses frontières, contre 13 millions de Libanais dispersés à l'étranger (en comptant les 3èmes et 4èmes générations), le Brésil et les États-Unis représentant les deux plus importantes communautés au monde. On estime ainsi que 7 milliards de dollars sont transférés tous les ans dans le pays par la diaspora libanaise. "Tant que les dépôts de la diaspora croissent un peu plus vite que les déficits, le Liban arrive à se financer et le circuit tourne", explique encore l'analyste.
Mais ce n'est plus le cas depuis un an et demi. Deux éléments externes ont provoqué cette détérioration. "D’abord, en 2011 les Printemps arabes et l'afflux de réfugiés syriens au Liban qui a provoqué une hausse des dépenses publiques, un ralentissement de la croissance", explique encore l'économiste de BNP Paribas. Les 1,5 million de réfugié syriens dans le pays ont ainsi lourdement pesé sur les finances publiques du pays. Ensuite, en 2015-2016 avec la baisse des prix du pétrole, les pays du Conseil de coopération du Golfe ont moins consommé, sont moins venus faire du tourisme et ont moins acheté de biens immobiliers au Liban. Or c'était une ressource importante pour l'activité et les comptes externes libanais. Les déficits se sont ainsi accrus, la confiance envers l'avenir économique du Liban a diminué et les dépôts ont commencé à ralentir. "Les ressources nécessaires à l'économie libanaise ont donc commencé à se tarir à partir de 2017-2018", poursuit Pascal Devaux.
À cela s'est ajoutée à partir de l'automne 2019 une grave crise politique, qui a totalement bloqué l'économie. Le peuple libanais a manifesté pour protester contre le pouvoir politique, décrié pour sa corruption et son manque de renouvellement, notamment du fait de la nature confessionnelle de son système politique (la répartition des sièges parlementaires et des principaux postes politiques entre les communautés religieuses a notamment favorisé le copinage et le clientélisme). Autre motif de grogne des Libanais : la Banque centrale et les banques du pays, accusées d'avoir surendetté un État fragile et profité des généreuses recettes liées à l’augmentation de la dette publique les années passées. Ces révoltes de rue, qui ont provoqué la démission du gouvernement Saad Hariri en octobre 2019, ont aussi eu pour conséquence d'accélérer la baisse des dépôts bancaires: inquiets du climat les Libanais se sont précipités sur les banques pour retirer leurs économies, provoquant un bank run.
La situation ne s'est évidemment pas améliorée avec le défaut souverain du pays, puis l'épidémie de coronavirus. "Alors que les jeunes Libanais au chômage manifestent dans la plupart des grandes villes du pays, les conditions de vie se détériorent très rapidement, compte tenu de l’effondrement de la valeur de la livre libanaise depuis l’annonce du défaut souverain", explique pour sa part Olivier Le Cabellec, économiste chez Crédit Agricole. "Dans un pays qui importe pratiquement tout ce qu’il consomme, l’effondrement du change a provoqué une inflation importée extrêmement élevée", poursuit-il. Celle-ci a progressé de 2,9% en moyenne en 2019 à 11% en janvier et février, de 17% en mars, pour enfin exploser à 47% en avril. Cette inflation a accéléré en mai et en juin (les chiffres ne sont pas encore publiés) et est à mettre en parallèle avec la dévaluation de la livre de 70% par rapport au dollar sur le marché noir. Ainsi, l’inflation moyenne pour l’année 2020 pourrait s’établir entre 20% et 30%. Elle a sans surprise fortement affecté le pouvoir d’achat des ménages, alors que la crise a provoqué une très forte hausse du chômage et une explosion de la paupérisation des classes sociales les plus fragiles. Le taux de chômage des 15/25 ans est désormais de 23%, tandis que la moitié de la classe moyenne est passée sous le seuil de pauvreté.
Dans ces conditions, le pays, qui a déjà connu une récession de 6% l'an dernier, pourrait connaître un recul de son PIB de près de 20% cette année. À cela s'ajoutent désormais les incertitudes liées à la renégociation de la dette du pays, en pourparlers avec le FMI depuis son défaut de mars. "Les autorités libanaises ne savent toujours pas le montant du défaut proposé (on parle de 83 milliards de dollars, soit une fois et demi le PIB du pays !), ne sont pas d’accord sur les modalités techniques (notamment la restructuration bancaire et le traitement des dépôts des Libanais) et discutent d’un programme de réformes qui reste encore très hypothétique", explique encore l'économiste du Crédit Agricole.
On comprend dans ces conditions la réticence de la communauté internationale à aider financièrement le pays et les conditions émises hier par le Président français pour soutenir le Liban, même s'il a été accusé d'ingérence. Il faudra que le pays réforme son économie, et transforme son modèle actuel, trop centré sur le système bancaire et peu productif, pour qu'il parvienne à réduire sa dépendance commerciale. Ce qui prendra nécessairement beaucoup de temps. La diaspora, qui a jusqu'à présent empêché le pays de s'effondrer totalement, pourrait jouer un rôle pour repenser le modèle économique de son pays et réorienter l'économie libanaise vers une économie plus productive.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

