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Yves de Kerdrel
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Relance sans confiance
par Yves de Kerdrel
Le plan de relance annoncé jeudi par Jean Castex et Bruno Le Maire est massif et répond à de nombreuses attentes des entreprises. Mais il ne sera mis en œuvre que très progressivement, avec beaucoup de retard par rapport à ce qu’ont fait nos voisins allemands et dans un climat marqué par une absence de confiance des ménages comme des entrepreneurs.
C’est Jean Castex entouré de Bruno Le Maire - qualifié de "garçon sérieux" par le Premier Ministre – de Barbara Pompili, d’Élizabeth Borne et de Clément Beaune pour les questions européennes, qui a présenté le plan de relance jeudi dernier, juste après le conseil des ministres, décalé d’une journée, en raison du déplacement à Beyrouth e à Bagdad du Chef de l’État. Cette conférence de presse assez roborative a été heureusement suivie d’une séance de questions et réponses où l’on a pu apprendre que la mise en place du plan serait loin d’être immédiate. Puisque celui-ci doit être maintenant soumis à Bruxelles afin que tous les pays donnent leur accord, pour que la France bénéficie des fonds issus du plan européen de 750 milliards conçu cet été dans la douleur.
Près de la moitié de ce plan de relance sera, en effet, financée par l’Europe. C’est sans doute l’une des raisons qui a poussé Emmanuel Macron à faire de ce plan un plan de transformation de la France avant d’en faire un plan macroéconomique destiné à répondre aux effets de la récession historique liée à la crise du coronavirus. C’est pour cette raison que ce plan est si faible dans sa réponse au chômage des jeunes (seulement six milliards d’euros pour les aides à l’embauche ou à la formation) ou bien dans la question qui taraude les banquiers, notamment tous ceux qui ont distribué les 120 milliards d’euros de PGE : la solvabilité des entreprises. Alors qu’il y a dix jours, dans une interview aux Échos, Bruno Le Maire évoquait la mise en place de prêts participatifs dans le cadre d’une enveloppe de 15 milliards euros, on a pu découvrir que c’est cinq fois moins, c’est-à-dire 3 milliards d’euros qui sont destinés aux fonds propres des entreprises et l’on ignore encore de quelle manière.
Une bonne nouvelle pour la filière hydrogène
Il reste que ce plan comporte des volets très intéressants. Trente milliards d’euros vont à la transition écologique. Avec notamment 9 milliards affectés à l'accompagnement des entreprises dans leur transition énergétique, notamment via la recherche et l'innovation, dont 2 milliards pour développer l'hydrogène vert. Cela montre un volontarisme intéressant vis-à-vis des potentiels énormes liés à cette énergie décarbonée et dont l’Air Liquide est un grand producteur. Mais l’essentiel dans ce plan est sa construction avec 35 milliards d’euros – donc plus du tiers - dédiés à la compétitivité et l’innovation. Comme annoncé depuis quelque temps, il y aura une baisse de 10 milliards d'euros des impôts de production - 20 milliards sur les deux ans du plan de relance -, à travers notamment une réduction de moitié de la contribution sur la valeur ajoutée des entreprises (7 milliards) et la baisse de moitié des impôts fonciers touchant les sites industriels.
Au-delà de cette litanie de chiffres, le Premier ministre Jean Castex a donné plusieurs objectifs à court terme pour ce plan. L’un d’entre eux est de retrouver, en 2022, le niveau de richesse nationale qui était celui de la France en 2019 - soit un PIB en volume de 2 324 milliards d’euros. Au regard des dernières prévisions de la Banque de France datant du mois de juin, cela ne semble pas particulièrement ambitieux et est plutôt en ligne avec ce que la Banque centrale anticipait : elle voit un retour au niveau d’avant-crise à la mi-2022 dans son scénario central. Scénario qui n'intégrait pas le plan de relance de 100 milliards d'euros…
Un multiplicateur budgétaire de un pour le plan de relance
Le Premier ministre a évoqué un autre objectif : la création de 160 000 emplois en 2021, soit un coût de 625 000 euros par emploi créé. Rappelons que selon l’Unedic et la Banque de France, entre 900 000 et 1 million d’emplois devraient disparaître cette année du fait de la crise économique. Dans le meilleur des cas, le seul plan de relance permettrait, l'année prochaine, de recouvrer moins d'un emploi perdu sur cinq. Pour atteindre ce chiffre de 160 000 emplois, le gouvernement fait implicitement l’hypothèse que pour chaque euro dépensé de ce plan moins d’un euro de richesse sera généré en regard. Il faut garder à l'esprit que le multiplicateur budgétaire sera d’autant plus élevé que le plan de relance sera perçu comme pertinent par les ménages pour lutter contre le chômage. En effet, n'oublions pas que l’épargne forcée de ces derniers devrait avoir atteint 100 milliards d’euros à la fin de l’année, puisque nous en sommes actuellement à 85 milliards.
La clé de la réussite de ce plan ne réside pas tant dans la masse d’argent mise sur la table (Alain Minc trouvait plus juste de dépenser 200 milliards) que dans la confiance des agents économiques. Le problème c’est que nous sommes tous masqués, et de fait, nous avons tous le sentiment d’être toujours plongés dans la crise sanitaire. Certes il n’y a pas de confinement. Mais de très nombreux commerces qui ont fermé pendant trois mois ne rouvriront jamais. La filière de l’hôtellerie et des cafés hôtels-restaurants est toujours sinistrée, et il n’y a pas un touriste sur le territoire français. Bruno Le Maire a beaucoup poussé pour qu’on ne subventionne pas tous ces commerces en péril et qu’on laisse la crise fasse le tri entre ceux qui sont capables de survivre et les autres. Une décision assez brutale et naturellement mal vécue par les intéressés et leurs fédérations professionnelles.
Chute de Castex dans les sondages
En termes de confiance politique, Jean Castex n’a pas eu d’état de grâce. Comme le montre un sondage réalisé par Harris Interactive pour LCI. Avec 47 % des Français lui accordant leur confiance, Jean Castex dispose d’une base élevée mais en baisse de 9 points par rapport au mois dernier. Ce niveau se situe légèrement en deçà de celui connu par Édouard Philippe au moment de son départ (51 %). Cette baisse nette ne constitue pas pour autant un effondrement de la confiance. Plutôt une forme de "retour à la normale" notamment chez les sympathisants LR (53 %, - 9 points). À l’unisson, le Président de la République baisse de 5 points et – avec 45 % de confiance – se situe sensiblement au même niveau qu’au cours de la période de confinement.
À la défiance des Français vis-à-vis de la capacité du gouvernement à gérer au mieux la crise sanitaire et une éventuelle deuxième vague, s’ajoute la question sécuritaire qui a amené le Chef de l’État à essayer de revenir sur le thème régalien à l’occasion d’un discours prononcé vendredi à l’occasion des 150 ans du 4 septembre 1870, date de la proclamation de la troisième République par Gambetta. L’affrontement verbal entre Gérald Darmanin qui parle d’ensauvagement et Éric Dupont-Moretti qui parle de "sentiment d’insécurité" est à cent lieues des préoccupations des Français qui remettent les problèmes de sécurité au premier plan de leurs préoccupations quotidiennes. Si bien qu’étant donné que les Français ne pourront pas juger le Chef de l’État en 2022 sur la situation économique, la future élection présidentielle ne se jouera que sur les questions d’autorité, de sécurité, de laïcité et de libertés publiques. Autant de domaines où Emmanuel Macron ne se risque pas à intervenir, alors que c’est le sens de sa fonction de Président de la République.
Optimisme mesuré de Bruno Le Maire
En fait la stratégie du Chef de l’État est simple. Il ne s’occupe plus du tout d’économie, domaine qu’il a entièrement délégué à Bruno Le Maire, avec comme surveillant son ami d’enfance Marc Ferracci, nommé au Cabinet de Jean Castex pour suivre au jour le jour la mise en œuvre du plan de relance (sa femme est la cheffe de cabinet d’Emmanuel Macron). Il a placé Darmanin à l’intérieur en lui demandant de faire du Sarkozy afin de continuer son OPA sur les voix de la droite. Et il espère que la question sécuritaire fera monter le Front National au plus haut niveau, de manière à ce qu’il se retrouve face à Marine Le Pen au second tour. Mais rien ne dit qu’il sera en capacité de se présenter dans 500 jours, et de figurer au second tour. C’est pour cette raison que le sondage publié lundi dernier par La Lettre de L’Expansion, montrant la très forte popularité d’Édouard Philippe, et l’appétence des Français pour son éventuelle candidature est intéressant.
Au chapitre économique, il faut noter le léger regain d’optimisme de Bruno Le Maire qui pense que l’économie française fera un peu mieux en 2020 que les -11 % de récession prévus pour le moment. Le Ministre de l’Économie maintient l'objectif de retrouver en 2022 le même niveau de développement économique qu'avant la pandémie. "L'économie française va mieux qu'il y a quelques mois, nous sommes dans la bonne direction" a-t-il vendredi sur les antennes de BFM TV et de RMC. Avant d’ajouter que "La consommation a redémarré en mai, en juin en juillet. Nous venons d'avoir le chiffre de la TVA pour le mois d'août : 15,5 milliards d'euros de recettes, c'est 0,7 milliard d'euros de plus qu'au mois d'août 2019. C'est un chiffre très tangible pour montrer que la consommation redémarre",
L’avertissement de l’ESMA sur l’exubérance boursière
À l’inverse, les commandes à l'industrie allemande ont ralenti plus que prévu en juillet, montrent les statistiques officielles publiées vendredi, indiquant que le rebond de la première économie d'Europe ne sera pas aussi solide qu'espéré au troisième trimestre. Les commandes à l'industrie ont progressé de 2,8 % après le bond de 28,8 % (révisé) en juin, a déclaré l'Office fédéral des statistiques. Le consensus de Reuters prévoyait une augmentation de 5 %. Les commandes sur le marché national ont reculé de 10,2 % et celles de l'extérieur ont avancé de 14,4 %. L'Office fédéral des statistiques a précisé que les prises de commandes étaient inférieures de 8,2 % par rapport au niveau de février, soit avant la mise en place de mesures de confinement. Tout cela n’est pas une bonne nouvelle pour la France qui est le premier partenaire économique de l’Allemagne.
Les marchés boursiers sont exposés à des risques de corrections importantes après le rebond des derniers mois, déconnecté des fondamentaux économiques de la crise du coronavirus, a prévenu mercredi l'ESMA, l'autorité européenne des marchés financiers. Elle évoque, dans sa nouvelle analyse des tendances, risques et vulnérabilités des marchés, un découplage potentiel entre la progression des prix des actifs financiers et une économie frappée par la pandémie, et donc des interrogations quant à la pérennité du rebond des actions. Les actions de la zone euro ont rebondi d'environ 40 % depuis le point bas touché mi-mars, au moment du confinement généralisé dans plusieurs grandes économies. Si l'activité a redémarré depuis, le Fonds monétaire international prévoit toujours une chute de plus de 10 % du produit intérieur brut de la région cette année et une reprise modérée, de l'ordre de 6 %, l'an prochain.
La bonne nouvelle de Sanofi
Cette situation peut se traduire, estime l'ESMA, par une période prolongée de risque, pour les investisseurs institutionnels et individuels, de nouvelles corrections éventuellement importantes. L'ampleur avec laquelle ces risques se matérialiseront dépendra de deux moteurs : l'impact économique de la pandémie et des événements extérieurs supplémentaires dans un environnement global déjà fragile. Par ailleurs l’ESMA considère que l'impact sur les entreprises de l'Union Européenne et la qualité de leur crédit, ainsi que sur les institutions de crédit, est une source particulière de préoccupation. Curieusement deux jours après cette publication l’indice Nasdaq des valeurs technologiques américaines connaissait une correction de 5 % en une seule séance, soit sa plus forte baisse depuis la crise boursière de février et mars derniers.
Tout cela ne doit pas occulter l’annonce par les groupes pharmaceutiques Sanofi et GSK, jeudi, du lancement d'un essai clinique de phase I/II de leur candidat vaccin contre le Covid-19. Les deux entreprises comptent obtenir les premiers résultats de cet essai au début du mois de décembre, en vue d’un passage en phase III d'ici à la fin de l'année. Elles précisent que si les données sont suffisantes, une demande d'homologation de leur candidat vaccin devrait être présentée dans le courant du premier semestre 2021. Les deux entreprises ont indiqué par ailleurs qu'elles augmentent leurs capacités de production de l’antigène et de l’adjuvant pour pouvoir assurer la fabrication de jusqu’à un milliard de doses en 2021. Le processus de fabrication sera lancé sans attendre la fin des essais a indiqué Serge Weinberg, le Président de Sanofi. Ce qui est exceptionnel et témoigne du savoir-faire de Sanofi.
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